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Un Canadien dans la Légion étrangère

Châtiments corporels, privations et violence sont le quotidien de ce corps d'exception.
4.5.14

Dave, sur le toit d'une station radio à Port-au-Prince, Haïti, 2004. Toutes les photos sont de David Clouds.

Pendant près d'une heure, alors que Dave et son ami déplaçaient des pions sur un échiquier taillé dans un banc de pierre, des Russes les ont longuement observés, sans vraiment comprendre le sens de cette bataille. Ils se sont contentés de se pencher sur le plateau de jeu improvisé et de faire tomber quelques pions, avant de rire aux éclats. En compagnie de 300 autres anciens détenus, ils étaient regroupés dans un camp entouré de clôtures. Étrangers sans statut, gangsters d'Europe de l'Est, ils formaient une communauté multiethnique prête à vendre son âme en échange d'un passeport européen et la promesse d'un nouveau départ. De nouveaux arrivants débarquaient tous les deux jours en bus. Lors de leur arrivée, ils se défiaient les uns les autres, tels des gangs de taulards désireux d’établir un semblant d'ordre par la force.

C'était par tradition que la Légion étrangère entraînait quiconque sans égard à sa nationalité, dans le but de former « une communauté homogène et solidaire. » C'était cet aspect mystérieux qui avait motivé le voyage de Dave entre Ottawa et Paris afin de rejoindre la Légion, un corps d'armée proposant un entraînement éprouvant et riche en châtiments corporels. C'était cette décision qui allait le mener dans des forêts sud-américaines hostiles, où il toucherait des primes copieuses pour compenser le risque de contracter la malaria et d'autres maladies tropicales. C'est aussi cette structure inébranlable de la Légion qui a provoqué le bannissement de Dave du territoire français.

L'entrée dans la Légion

« Une règle de la Légion veut que le meilleur moyen de résister à la violence corporelle est de contracter ses muscles, de ne montrer aucun signe de souffrance, et d'attendre que le supérieur en ait fini de vous » me déclare Dave, en référence aux trois coups de pieds dans la poitrine qu'un caporal roumain lui a administré à la fin d'une journée d'entraînement comme les autres – quiconque se rebellait voyait son châtiment alourdi.

Le site de la Légion étrangère décrit ce corps d'armée comme « le volet militaire de la tradition séculaire d'accueil et d'intégration de la France » - un accueil qui a mené à la mort de 35 000 légionnaires depuis la création de la Légion en 1831, un corps créé pour renforcer l'armée française après la conquête d'Alger. La Légion décrit les légionnaires comme des « étrangers devenus fils de France, non par le sang reçu, mais par le sang versé. » Ils ont été impliqués dans les deux Guerres mondiales, et dans tous les autres conflits menés par la France.

Selon l'expérience de Dave, cette « tradition séculaire d'accueil » se manifestait souvent par des coups de poings, des coups de pieds sur les tibias, voire même une fois par des cailloux jetés sur son visage par un caporal après qu'il ait bu une gorgée d'eau sans sa permission.

Dave précise : « Pour être honnête vis-à-vis de la Légion, il y a cent nouveaux connards qui la rejoignent chaque jour. » Ils recevaient certes des cours de français avec leur entraînement militaire, mais la communication était au départ assez limitée entre les douzaines de nationalités – des Russes, des Britanniques, des Allemands, des Sud-Africains etc. Selon Dave, «  il était plus facile de les frapper au visage et  de leur montrer la porte pour les faire dégager. Ils comprenaient assez vite, comme ça. »

Contrairement à de nombreux autres candidats désireux de laisser derrière eux des dettes, un pays miséreux, un casier judiciaire voire une épouse, la décision de Dave de rejoindre l'une des unités les plus violentes au monde est venue de son ennui profond. Ce natif d'Ottawa était fantassin durant la guerre en ex-Yougoslavie, après avoir rejoint l'armée canadienne à 17 ans. Il a aussi été agent de renseignement en Afrique centrale. Il a fini par quitter l'armée en même temps que de nombreux autres militaires très déçus par la réponse du gouvernement face aux conflits somalien, rwandais et yougoslave. Mais quelques années de vie civile l'ont « tellement ennuyé que ça devenait insupportable », et ses expériences militaires à l'étranger lui manquaient. Il a essayé de s'engager dans une organisation caritative opérant sur le sol africain, mais après l'échec de cette tentative, il a fini par rejoindre la Légion étrangère.

Lors de son arrivée au centre de recrutement du fort de Nogent à l'est de Paris, il faisait froid, le brouillard était partout, l'ambiance était « en quelque sorte romantique. » Dave a renoncé à son passeport – c'était la dernière fois qu'il le voyait – et une porte s'est fermée à double tour derrière lui. Il faisait désormais partie de « cette putain de Légion. »

Dave et les autres recrues ont été emmenés dans une pièces dans laquelle ils ont dû se déshabiller afin que quelqu'un note leurs tatouages et leurs cicatrices. Dépouillés de tous leurs bien et complètement nus, on les a faits s'asseoir et signer un contrat de cinq ans. Ils ont aussi reçu une nouvelle identité. David Clouds – qui est un surnom choisi par Dave pour rester anonyme – a reçu un nom au hasard, basé sur ses initiales. Après cinq années passées au service de la Légion, on finirait par lui donner un passeport français sous une nouvelle identité. David Clouds avait cessé d'exister.

À la frontière entre la Guyane et le Brésil, 2004.

Dave a passé les trois semaines suivantes dans un survêtement trop grand pour lui et à subir des tests physiques dans un état de faim perpétuel dû aux maigres repas qu'on lui servait – il a même fini par manger des restes dans les poubelles.

Dave a été interrogé par des officiers du renseignement français qui connaissaient déjà toute sa vie. « Ils savaient dans quelle école les enfants de mon frère étudiaient. C'était impressionnant. » Ils ont voulu savoir si Dave avait déjà commis un crime, ou fait quelque chose de stupide. Il leur a avoué qu'il avait déjà été sanctionné pour avoir volé une voiture sur une base militaire belge après s'être bourré la gueule. Un officier a éclaté de rire et lui a dit que c'était hilarant.

Mais les choses n'allaient pas s'améliorer pour autant. Les 18 « volontaires » ont été emmenés à « La Ferme » pour un entraînement au pied des Pyrénées. Ils ont passé tout le mois de décembre dans un immeuble en pierre datant du début du 19ème siècle, sans aucun chauffage. Les repas ont fini par être un peu plus conséquents, mais on ne leur accordait que trois minutes pour les avaler – Dave n'a jamais pu terminer un seul repas durant les 30 jours d'entraînement. On enseignait aux nouvelles recrues l'histoire de la Légion, les procédures opérationnelles de base, le français, le maniement des armes, et le stage s'achevait par une marche de 50 kilomètres.

Le lavage de cerveau

« La singularité de la Légion prend racine dans sa capacité à faire naître et maintenir un état d'esprit sacrificiel unique » précise le site de la Légion. Aux yeux de Dave, il s'agit bien plus d'une secte que d'une organisation militaire classique. Les châtiments corporels, le travail forcé, l'absence de repos et de nourriture, tous ces faits combinés avec un discours omniprésent sur la nécessité d'oublier son passé, tout cela revient selon Dave à du lavage de cerveau.

À la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie, Novembre 1992.

L'un des passe-temps préférés des officiers étaient de réunir tous les soldats de bon matin, quelque fois en sous-vêtements, et de les laisser grelotter pendant 40 minutes – les vestes, les gants et les bonnets n'étaient autorisés que durant les exercices de nuit. La plupart des soldats étaient continuellement malades, et alors que les châtiments corporels se poursuivaient, les caporaux punissaient toute transgression en forçant les légionnaires à sauter dans un bassin appelé « Le Petit Lac. » Une semaine avant la fin de leur entraînement dans ce camp, la section entière a dû se jeter dans le bassin gelé. Un Moldave du nom de Mozes - « connu pour être un peu individualiste » - a refusé et le reste du groupe a observé un caporal roumain lui asséner des coups de rangers dans les tibias. Dave précise que « ça ressemblait à la Seconde Guerre mondiale, à un film sur les camps de concentration. »

Une fois la tendance à l'individualisme de Mozes punie, on a ordonné au groupe de se positionner autour du bassin et d'entonner des chants de la Légion – mais Dave a commis le crime incroyable de claquer des dents au point de ne plus pouvoir chanter. Un lieutenant l'a alors frappé au visage et lui a dit : « Tu ne sais pas chanter. »

Leur formation s'est achevée par une marche de 50 kilomètres durant 24h d'affilée, et ils ont été officiellement accueillis dans la Légion avec l’uniforme classique composé d'un képi blanc. On les a ensuite envoyés dans les Pyrénées pour prendre quelques vacances, dans la plus pure tradition de la Légion : une marche forcée, avec sur les épaules un sac à dos très lourd, des skis et une arme automatique. Ils ont ensuite passé quelques journées à apprendre comment dévaler « des pentes extrêmes avec un fusil d’assaut sur la poitrine, comme James Bond. »

Trois nouveaux mois d'entraînement ont suivi, et la seule amélioration était de pouvoir manger pendant plus de trois minutes. Ils étaient peu à peu orientés vers les régiments de combat qu'ils souhaitaient – certains iraient en Corse, une unité de montagne et une autre de cavalerie resteraient en France, tandis que d'autres se rendraient à Djibouti. Après six mois passés en autarcie, sans aucun contact avec leurs amis et leurs familles, les nouveaux légionnaires ont pu profiter de trois jours de repos à Marseille. Après cela, ils ont été conduits dans leurs régiments respectifs. Dave a été envoyé en Guyane pour recevoir une spécialisation comme sniper et une autre comme artificier.

Quant à Mozes, un sergent a fini par s'offenser également de son individualisme, et l'a roué de coup au cours du dernier mois d'entraînement. Selon Dave, le Moldave a fini par déserter peu de temps après.

La Guyane

Ils l'appelaient la Mission Profonde. Une centaine de légionnaires étaient basés dans la petite ville de Kourou, le chef-lieu de la Guyane. Ils ont été repartis en différentes sections qui se relayaient tous les mois pour patrouiller le long de la frontière, afin d'intercepter des trafiquants de drogue et des orpailleurs. Peu de temps après l'arrivée de Dave, un soldat a failli succomber à la morsure d'une tarentule au cours d'une mission. Les autres légionnaires l'ont immédiatement plongé sous l'eau afin de faire baisser la température de son organisme – qui croissait de manière impressionnante à cause du venin  – et ont dégagé au moyen d'explosifs une aire atterrissage après avoir demandé de l'aide par radio. Un hélicoptère guidé par une fumée rouge a pu le sauver juste à temps – si la victime n'est pas soignée dans les six heures qui suivent la morsure, elle peut mourir.

Patrouiller dans la jungle impliquait de rencontrer des serpents, des araignées, des trafiquants armés, voire même une colonne de fourmis de plus de 4 mètres de large et un kilomètre de long qui produisait un bruit incessant tout en recouvrant la camp « comme une couverture. » Face à une telle armée, les légionnaires eux-mêmes étaient impuissants. Dave pesait 80 kilos lorsqu'il a débuté sa première Mission Profonde. Il ne pesait plus que 64 kilos à la fin, et son visage était recouvert d'une longue barbe – les coupures dûes au rasage pouvaient s'infecter gravement dans un tel environnement.

Pour Dave, ces Missions Profondes étaient tout de même un soulagement en comparaison de la réglementation stricte qui régnait dans la base de Kourou, où l'inspection des chambres était journalière et le racisme omniprésent.

Guyane, 2005.

Les journées passées en Guyane se suivaient selon une routine précise, afin de diminuer les risques de malaria. Les légionnaires étaient constamment sous médicaments et devaient dormir tous les soirs dans des hamacs. Dave précise que « tout ce qui est dans la jungle chasse durant la nuit », et, afin d'éviter les piqûres de scorpions et la malaria, les légionnaires devaient être tenus au courant de l'évolution de la jungle. On leur a même donné un médicament contre l'acné parce que les insectes détestent cette odeur. Mais de nombreux moustiques finissaient tout de même par arriver à leurs fins. « De nombreux légionnaires ont chopé la malaria à vie », raconte Dave.

L'évasion

Une des raisons de l'entraînement intensif des légionnaires est d'être constamment prêt à intervenir si quelque chose d'inattendu se produit, et l'implication de la France en Haïti après le coup d'état qui a éjecté Jean-Bertrand Aristide du pouvoir en 2004 leur a fourni une occasion en or. Dave a passé quatre mois à sécuriser l’ambassade de France à Port-au-Prince et l'aéroport de la ville, tout en permettant l'évacuation des diplomates et la tenue d'un nouveau scrutin présidentiel. Un des ses amis s'est fait tirer dessus lors d'une mission, et Dave n'a que trop réalisé la prégnance du danger dans sa vie de légionnaire.

« Ça m'a rappelé que je pouvais perdre la vie à tout moment pour la Légion, et que ça n'aurait rien de romantique – la cause serait stupide, tout simplement, » déclare Dave. D'autres légionnaires sont morts en Guyane – la plupart se sont noyés en traversant des rivières. Le point culminant de la vie de Dave a été son voyage en Amérique centrale pour s'entraîner avec l'armée salvadorienne, et notamment les quelques journées passées à protéger un périmètre autour d'un site de l'Agence spatiale européenne. Le poids des diktats qui régulaient sa vie quotidienne commençait à lui peser.

Dave raconte : « La discipline est là parce que c'est une tradition qui fonctionne depuis plus de 150 ans. » Alors qu'il admet que la disparition de cette discipline pourrait provoquer de plus grands maux, il a été personnellement lassé de cette communauté où les écarts d'un seul individu pouvaient entraîner des punitions collectives, comme la suppression des jours de repos. Même s'il comprenait parfaitement le fait que la Légion puisse être une source de liberté pour beaucoup de personnes, il ressentait de plus en plus l'inverse. Avec encore deux ans de contrat, il a commencé à réfléchir à une évasion vers Paramaribo au Suriname, mais il n'y avait pas d'ambassade canadienne là-bas et la Légion avait gardé son passeport.

Sur une base de tir à 600 mètres, Guyane, 2005.

Sa chance est finalement arrivée lorsqu'on lui a accordé un repos de sept semaines en France. Il a passé sa première journée à sa saouler, puis il a commencé à chercher un moyen d'atteindre l'Espagne dès le lendemain grâce aux forums du Lonely Planet. Quelques jours plus tard, il était dans un train en direction de la frontière. Il était conscient du danger de sa tentative : s'il était arrêté en train de fuir le pays, il encourait une peine de prison et serait renvoyé à Kourou pour finir son contrat. Mais il était déterminé à atteindre le consulat canadien de Barcelone. Pour cela, il a traversé à pied les Pyrénées et a pris le bus du côté espagnol.

Au départ, le consulat canadien a refusé de lui venir en aide sous prétexte qu'il avait abandonné son passeport volontairement, mais quelques mots en allemand ont adouci la position de la femme à l'accueil, allemande d'origine. Après deux mois à traîner dans les rues de Barcelone, il était redevenu David Clouds, le Canadien – passeport à la main.

La liberté

Dave ne pourra jamais retourner en France, et il évite toujours de voyager dans un pays comme le Mali dans lequel il pourrait tomber sur la Gendarmerie, et être arrêté après que son nom soit apparu sur la base de données d'Interpol en tant que déserteur de la Légion. Il déclare « regretter de ne pas pouvoir revenir en France, mais c'est juste quelque chose auquel je dois renoncer. » « La France est un pays magnifique, avec des gens et une Histoire remarquables. »

À la recherche d'une aventure comparable à celle qu'il pensait trouver dans la Légion étrangère lorsqu'il s'était engagé, Dave s'est lancé dans un voyage d'un an du Maroc vers la Jordanie, puis du Kenya vers la République Démocratique du Congo – il avait toujours voulu voyager en Afrique. Sa carrière dans la Légion l'avait préparé à affronter toutes les situations de danger – si bien qu’aujourd’hui des compagnies téléphoniques l'engagent pour assurer la sécurité dans des missions incertaines. La Légion lui a aussi permis d'accumuler trois ans de salaires sans impôts, vu qu'il était « une personne fictive, qui n'a jamais existé. » Il a reçu 15 000 euros de bonus après être allé en Guyane, en tant que prime de risque face aux dangers de la malaria et d'autres maladies tropicales.

Lors d'une parade en Guyane, 2004.

Dave dit: « J'avais l'impression de pouvoir survivre à toutes les situations, » et, au-delà des dérives de la Légion, son expérience n'est pas un héritage qu'il traîne avec effroi. « J'ai rejoint la Légion pour l'aventure, et je n'ai pas été déçu. »

Aujourd'hui, il saute en parachute, joue de la guitare dans un groupe d'Ottowa, et fait le barman dans un petit pub bondé qui attire toutes sortes de personnes du quartier. Il sert des verres avec une précision militaire et poursuit une tradition qui semble disparaître dans notre univers rempli de smartphones et de pubs irlandais sans charme. Il crée de véritables liens avec les habitués et confère à l'endroit un charme qui dépasse les simples décorations hétéroclites de homards en plastique et de vieux fauteuils. Il n'y a pas une trace de saleté dans son pub, et chaque verre est à sa place.

Assis sur un tabouret, il me raconte une histoire du temps où il voyageait au cœur de l'Afrique, peu après son départ de la Légion. En Ouganda, un homme a surgi des buissons pendant qu'il marchait le long d'une route, et a voulu lui voler son sac. Dave s'est retourné et l'a frappé avec la paume de la main en plein dans la gorge. « Je l'ai mis K.O. en deux secondes » me dit-il.

Le type a fini par reprendre ses esprits et s'est enfui en courant, mais il n'est pas sûr qu'il ait retenu la leçon du danger de s'en prendre à un légionnaire. En fait, il ne savait probablement pas à qui il avait affaire.

@joshualearn1