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LE NUMÉRO DOMINATION ANIMALE

La meilleure façon de tuer

J’ai infiltré un tournoi de chasse au loup et au coyote dans l’Idaho.
15 avril 2014, 10:00am

Photo d'ouverture : Martyn Stewart. Toutes les autres photos : Christopher Ketcham

Le meilleur moyen de blesser mortellement un loup – sans le tuer sur le coup – consiste à lui tirer dans l’abdomen avec une balle perforante. Au contraire des balles à tête molle, qui champignonnent à l’intérieur du corps et tuent rapidement, les balles perforantes à métal dur transpercent la cible et ressortent de l’autre côté.

Ceci comporte un double avantage : premièrement, l’animal souffre, en particulier si le tir atteint l’abdomen. Il se vide lentement de son sang, court un kilomètre complètement apeuré, puis s’effondre. Et meurt.

L’autre avantage, c’est que si l’on chasse illégalement (hors saison, de nuit ou sur un terrain interdit), on laisse peu de preuves exploitables par un garde-chasse. Aucune balle ne sera retrouvée sur le cadavre. Mais surtout, l’animal s’étant éloigné à bonne distance de l’endroit où il a été touché, il sera presque impossible de déterminer le lieu du tir.

J’ai reçu ces précieux conseils de la part d’un vieil homme dans un bar de Salmon, dans l’Idaho, qui accueillait en décembre dernier le premier tournoi annuel de chasse au coyote et au loup. J’étais venu dans cette ville rurale de 3 000 habitants pour prendre part au tournoi. Pendant deux jours, fin décembre, des centaines de chasseurs allaient tenter de tuer le plus de coyotes et de loups possible. À gagner : deux prix de 1 000 dollars, l’un pour le plus grand nombre de coyotes abattus, l’autre pour la plus grosse carcasse de loup. Les enfants étaient invités à participer, les flyers de l’événement promettant des prix spéciaux pour les jeunes âgés de 10 à 11 ans et de 12 à 14 ans. Idaho for Wildlife, l’association sportive qui organise le tournoi, a présenté l’événement comme étant historique : ce serait le premier concours de chasse au loup tenu aux États-Unis depuis 1974.

Chasser pour se nourrir est une chose, et parfois la chasse peut être un moyen de réguler la population de certaines espèces surabondantes comme le cerf. Mais s’il y a trop de cerfs aux États-Unis, c’est avant tout en raison de la baisse du nombre de prédateurs comme le puma et – vous l’avez deviné – le loup. Le fait est que les loups sont essentiels pour notre écosystème. Alors, pourquoi organiser un concours de chasse afin de se débarrasser d’eux ? Après m’être plongé dans les publications anti-loups du site d’Idaho for Wildlife, je me suis demandé si c’était par cruauté que les habitants de Salmon cherchaient à les tuer.

D’après le site, en dehors de la chasse aux loups, l’une des activités principales de l’association est la lutte contre les « démarches législatives des associations de protection des animaux qui tentent de nous retirer les droits conférés par la constitution des États-Unis d’Amérique ». Le site laissait aussi entendre que les organisateurs du tournoi ne cherchaient aucune couverture médiatique. Le seul moyen que j’avais de rendre compte de l’événement était de m’y rendre en me faisant passer pour un participant. Je suis donc arrivé à Salmon quelques jours avant le tournoi, me suis acquitté des 20 dollars de frais d’inscription, et ai pris part au massacre.

Les chasseurs étaient invités à constituer des équipes de deux. Au cours des semaines précédant la compétition, j’avais recruté l’activiste pro-loup Brian Ertz et sa sœur Natalie Ertz, natifs de l’Idaho et anciens membres d’associations de protection de la nature. Un ami de Brian complétait l’équipe : Bryan Walker, ancien marine devenu avocat. Celui-ci a étudié le chamanisme et prétend avoir le pouvoir de parler aux animaux.

Dans un bar de Salmon, un sympathique vieil homme du nom de Cal Black nous a payé une tournée quand on lui a dit qu’on était là pour le tournoi. Cal a grandi dans un ranch pas loin de la ville, et ce qu’il pense des loups est représentatif de l’opinion partagée par la plupart des habitants. Salmon compte nombre de vaches et de moutons et leurs éleveurs accusent les loups de provoquer un grand nombre de morts parmi les pauvres bêtes. Ils considèrent en conséquence qu’il faut abattre tous les loups.

« Tirez dans le bide de ces putain de loups, butez-les jusqu’au dernier », nous a intimé Cal. Il souhaitait la même chose aux « embrasseurs d’arbres », qui selon lui, vivent tous à New York. « Vous savez ce qui me ferait plaisir ? Qu’ils prennent les loups et qu’ils les foutent à Central Park, puisqu’ils nous imposent de vivre avec eux ! Je souhaite qu’ils se fassent bouffer par des loups ! »

Nous avons porté un toast à la mort de tous les embrasseurs d’arbres. Je réprimais l’envie de dire à Cal que je vivais en partie à New York et que Natalie, qui a reçu une formation d’arboriste, avait réellement pris des arbres dans ses bras. Son frère, qui fait des études de droit à Boise, une autre ville de l’Idaho, m’avait rappelé au téléphone le manque de consistance de notre couverture. En tant que représentant du Western Watersheds Project, qui a notamment milité pour la protection des loups, il avait déjà assisté à de nombreuses réunions sur la question, notamment à Salmon. « Salmon est le cœur du problème, m’a-t-il dit. Il n’existe pas de ville plus hostile. »

L’ancien chef de Brian au Western Watersheds Project, Jon Marvel, a reçu des menaces de mort après s’être prononcé en faveur des loups dans la région. Larry Zuckerman, biologiste lié à l’association environnementale Wild Love Preserve, soupçonne quant à lui des habitants de Salmon d’avoir mortellement empoisonné ses trois chiens. Dans tout l’Ouest américain, de nombreux activistes pro-loups, et en particulier ceux qui se sont opposés publiquement à l’industrie de l’élevage de bétail, ont rapporté des menaces et agressions similaires : pneus crevés, logements vandalisés, fenêtres brisées… La position de Idaho for Wildlife pour sa part, est claire : « Prédateurs en excédent [_sic_] et écologistes : dehors ! »

En nous préparant pour le tournoi, nous avons décidé d’adopter le style local : pantalons et vestes de treillis, bonnets, cagoules, jumelles et bottes. En dehors des moments où Walker parle aux wapitis, il aime bien les chasser. Il ne dépareillait pas dans Salmon, armé de son M4 et du Beretta calibre .45 qu’il portait à la hanche. Il m’avait prêté son fusil à verrou Win Mag .300 tandis que Brian portait un calibre .30-06 avec lunette Leupold. Natalie, qui est grande et plutôt jolie, n’était équipée que d’un appareil photo et jouait le rôle de la femme d’intérieur uniquement là « pour le fun ».

Lors de notre inscription la veille du tournoi, nous étions si convaincants que les organisateurs ne prirent même pas la peine de nous demander nos permis de chasse. Au lieu de ça, ils nous donnèrent des conseils sur les bons coins où buter des loups illégalement dans les montagnes environnantes.

De gauche à droite : Bryan Walker, Brian Ertz, et Natalie Ertz

Dans Wolves and the Wolf Myth in American Literature, S. K. Robisch présente le loup comme une « force mystique de l’esprit humain », figure qui durant des milliers d’années a été associée à la cruauté de la nature. Il existe une véritable mythologie du loup en tant que super-prédateur, dévorant vieux, jeunes, faibles et innocents, et usant pour cela de ruses et de tromperies. Matthieu 7:15 : « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais à l’intérieur ce sont des loups ravisseurs. » Le petit chaperon rouge doit la perte de sa grand-mère à un loup travesti. À la fin du Moyen Âge, l’Église catholique romaine a déclaré que le loup était un agent du diable, voire Satan en personne. Et le loup-garou, humain devenu bête suite à une morsure, correspond aussi à une figure démoniaque, tuant pour le plaisir les nuits de pleine lune.

Dans les langues anglo-saxonnes et germaniques, certains mots désignant le loup (warg, warc, verag) servaient aussi à désigner bandits, hors-la-loi et esprits maléfiques. En suédois, le mot « varg » signifie tout simplement « ce qui est mauvais ». Même Theodore Roosevelt, président américain précurseur de l’écologie, décrit le loup comme « l’archétype de la dévoration, bête de calamité et de désolation ».

En réalité, l’homo sapiens et le canis lupus ont tissé de nombreux liens à travers l’histoire. Le loup gris est le premier animal sauvage à avoir été domestiqué, bien avant la vache. L’un de ses descendants directs, le canis lupus familiaris, n’est autre que le chien domestique, espèce génétiquement identique au loup. L’ours, le tigre ou le lion, prédateurs craints par l’homme, et qui encore aujourd’hui sont bien plus dangereux que le loup, ne sont jamais sortis des ténèbres pour s’approcher des feux de camp des premiers hominidés. Le loup l’a fait à leur place.

Une hypothèse répandue voudrait que loups et humains, il y a 20 000 ans, chassaient les mêmes proies – de gros herbivores. Comme nous, les loups opéraient en meutes. Nous nous nourrissions de leurs victimes, et eux des nôtres. L’antagonisme avait laissé place à la réciprocité et à la coopération.

Aux alentours de l’an 8000 avant notre ère, pourtant, l’homme s’est mis à domestiquer du bétail. Le loup n’était plus notre ami : il traquait et dévorait moutons et vaches qui étaient désormais notre propriété. La haine de la bête était née ; celle-ci a grandi au fur et à mesure que nous nous sommes éloignés de notre état de nature.

Les Occidentaux, avides de terres, se révélèrent à leur arrivée dans le Nouveau Monde être des bêtes bien plus douées en matière de désolation lorsque de nombreuses espèces de prédateurs – loups, cougars, coyotes, grizzlys et lynx – subirent son avancée. On tirait à vue sur les loups, on les piégeait, on leur servait des carcasses saupoudrées de poison ou de verre pilé, on gazait les louveteaux dans leurs tanières. « Ces comportements ont stupéfié les Amérindiens, relate le reporter animalier Ted Williams. Pour eux, c’était une manifestation de la folie des visages pâles. »

La multiplication des routes, des villages et des villes au sein de la jeune république acheva le travail, empiétant systématiquement sur l’habitat du loup. Dès 1900, le loup avait disparu à l’est du Mississippi. À partir des années 1950, on ne pouvait plus le trouver que dans certaines régions isolées de l’Ouest américain, et on n’en comptait plus qu’une douzaine sur l’ensemble des 48 États – contre plusieurs centaines de milliers à l’époque précolombienne.

Le but de ce massacre n’était pas de protéger l’homme. Seules deux attaques mortelles ont été recensées en Amérique du Nord au cours des 100 dernières années, en plus peut-être de quelques attaques survenues au XIXe siècle (les données portant sur la période antérieure à 1900 demeurent imprécises et peu documentées). Une étude menée en 2002 par l’Institut norvégien pour les recherches sur la nature a fait le point sur l’histoire de la prédation du loup sur l’homme en Europe, en Asie et en Amérique du Nord entre 1500 et aujourd’hui ; elle en a conclu que les attaques des loups étaient « extrêmement rares », que « la plupart étaient le fait de loups enragés » et que « l’homme ne constituait pas l’une de ses proies ». Les loups des États-Unis sont donc morts en grande partie à cause de cette accusation séculaire : puisqu’ils mangent nos moutons, ils représentent l’essence de ce qui ne peut être apprivoisé.

Puis, en 1974, les loups des États-Unis ont eu droit à un sursis. L’Endangered Species Act a donné au Congrès le pouvoir de déclarer des espèces comme étant menacées, et ainsi de rendre leur chasse illégale. Des milliers de loups ayant survécu dans les forêts et les montagnes de l’Ouest canadien – et désormais protégés d’un massacre à grande échelle sur le sol américain –, une partie de la population commença à réinvestir le territoire, se dispersant de la Colombie Britannique en direction du Sud, jusqu’au Montana. En 1995, le Congrès accéléra le processus en exigeant la réintroduction de loups capturés au Canada dans les montagnes de l’Idaho et du Wyoming.

Les loups ont alors pu prospérer comme jamais dans l’histoire du pays, et les écologues relevèrent, non sans surprise, les effets bénéfiques produits sur l’environnement. Dans le parc national de Yellowstone, les loups ont réduit la surabondance des wapitis, lesquels causaient des ravages sur les arbres et les prairies du parc. La flore a pu se reconstituer et les paysages régénérés ont alors servi d’habitat à des dizaines d’autres espèces.

En 2009, on déclarait la population des loups aux États-Unis rétablie. En 2011, lorsque le Congrès révisa le statut du loup en tant qu’espèce protégée, des dizaines de spécialistes de la faune protestèrent contre cette décision. Ils firent remarquer que celle-ci était due au lobbying de l’industrie du bétail. Pour la première fois depuis 1974, les loups vivant dans la partie nord des Rocheuses – Idaho, Wyoming et Montana – pouvaient être capturés et tués à nouveau en toute légalité. Les périodes de chasse hivernale furent l’occasion d’exterminer des meutes entières. À la demande d’éleveurs, le gouvernement des États-Unis prit également part au massacre, envoyant des agents de l’organisme fédéral Wildlife Services aider à la régulation du nombre de prédateurs.

L’idée selon laquelle le loup serait un animal nuisible s’acharnant à priver les éleveurs de leurs moyens de subsistance s’est maintenue à travers les âges, bien qu’elle ne repose sur aucune preuve tangible. Le nombre de bœufs et de moutons tués par des prédateurs chaque année est négligeable. En 2010, seul 0,23 % du bétail des États-Unis tué était le fait de « déprédations carnivores ».

Aussi, personne ne s’est soucié du fait que les sciences de la nature ne donnaient aucun fondement à l’idée de « régulation du nombre de prédateurs ». « On nous a rabâché le mythe selon lequel les loups devaient être chassés, faute de quoi leur population croîtrait de manière incontrôlable et exponentielle », déclare Brooks Fahy, président de l’association Predator Defense, basée dans l’Oregon. « Mais aucune étude scientifique ne permet d’étayer cette thèse. Les loups s’autorégulent seuls. »

Deux valeureux participants exhibant leurs prises

Sur place, un cow-boy coiffé d’un grand chapeau, voyant nos treillis et notre camion hérissé de fusils, nous a demandé : « Vous allez tirer du loup ? » Nous avons hoché la tête. « Parfait ! » Nous nous trouvions dans une épicerie d’Old Sawmill Station, où les murs étaient couverts de photos de chasseurs exhibant des animaux morts : de magnifiques ours, des cougars et des loups. Sur certaines, des femmes menues tenaient des carcasses de loups deux fois plus gros qu’elles.

Le propriétaire nous a indiqué que le meilleur coin pour trouver des loups était au bout d’un chemin de terre longeant le côté est de la rivière Salmon. « Dès que vous avez dépassé Boulder Creek, cherchez les empreintes. »

Nous avons suivi l’embranchement est de la rivière jusque dans les montagnes. Brian nous a fait passer le temps avec une blague impliquant un cow-boy, un ouvrier agricole et une clôture barbelée : « Ils trouvent un mouton coincé dans les barbelés ; le cow-boy descend de cheval, baisse sa braguette, et fait son affaire avec la bête. Il se retire, se retourne vers l’ouvrier et lui demande : “T’en veux aussi ?”, ce à quoi il répond : “Pour sûr, mais je dois vraiment aller me foutre dans la clôture ?” »

Brian a chassé des wapitis et des antilopes dans la campagne profonde dès son plus jeune âge. Au début de l’adolescence, il s’est rendu compte que les bœufs et les moutons étaient omniprésents, au détriment de presque toutes les autres espèces qui se nourrissaient d’herbe. Puis, il travailla cinq ans en tant que directeur de communication pour Western Watersheds Projects, organisation dont l’ennemi numéro un est l’industrie de l’élevage de bétail. La présence de trop nombreuses vaches est une catastrophe pour les bassins hydrographiques et perturbe à peu près tout dans les écosystèmes arides de l’Ouest. Là où le bétail est mis en pâturage, il n’y a plus rien à manger pour les autres ongulés : wapitis, élans, cerfs et antilopes.

La route longeant la rivière nous a menés au milieu de sommets acérés. Nous nous sommes mis à marcher, montant des collines et descendant des ravines, à la recherche de traces de loup dans la neige.

Walker était notre pisteur. Il a grandi parmi une famille de paysans de l’Idaho, dans une ferme de 200 moutons. Chasseur depuis qu’il est adulte, il m’a confié qu’il avait déjà tiré sur « à peu près tout », jusqu’à une nuit de 2004, à l’âge de 40 ans. Il se trouvait dans une chambre d’hôtel à Spokane, dans l’État du Washington, lorsqu’un coyote s’est glissé sous sa fenêtre pour hurler à la mort. « En plein centre-ville de Spokane ! Cette nuit-là, j’ai compris que les animaux me parlaient. »

À compter de ce jour, il n’a plus vu les animaux comme avant. Il s’est mis à parler de « responsabilité du prédateur » et d’une « éthique de la mise à mort » consistant à tuer l’animal d’une seule balle pour lui infliger le moins de souffrance possible. « Dans la vallée, une pie s’est élevée dans ma direction, et je te jure qu’elle a volé au moins deux kilomètres avant de se poser à mes côtés et d’émettre des sons que je n’avais jamais entendus. On a parlé. »

Le premier jour, nous n’avons pas trouvé la moindre trace de la présence de loups – pas d’empreintes, ni d’excréments. De retour au camion, nous avons entendu le grondement d’un pick-up au loin. Tout le monde était tendu. Le pick-up s’est arrêté à notre niveau. « Vous faites le tournoi ? » nous a demandé l’un des deux jeunes types au volant. Nous avons approuvé. « Vous êtes allés où, aujourd’hui ? »

Il y eut un long silence. J’ai bu une gorgée de bière avant de lancer un regard à Brian. Walker se chargea de répondre et mentit avec aplomb : il expliqua qu’on avait quadrillé la zone à l’est de la rivière, impatients de tomber sur quelque chose mais incapables de trouver quoi que ce soit. Les deux hommes chiquaient du tabac. On discuta des difficultés à traquer les loups – pourquoi refusaient-ils de se montrer ? Ils nous rapportèrent les paroles des fermiers : si l’un des participants apercevait un loup sur sa propriété, il devait s’empresser de tirer à vue.

Lorsqu’ils furent partis, Walker laissa échapper un soupir. « C’est le genre de mecs que j’ai côtoyé toute ma vie, a-t-il dit. Ils aiment se balader et tuer. Ils ne sont pas mauvais. C’est juste que… ils ne se rendent pas compte. »

Le même jour, un ancien réalisateur de documentaires animaliers pour la BBC, Martyn Stewart, venu à Salmon pour filmer le tournoi, a attiré l’attention bien malgré lui. Le premier problème était son accent : Martyn est Australien, et un étranger à Salmon, c’est déjà une affaire en soi. « On reste entre nous par ici », lui avait dit un chasseur à son arrivée. « On n’a pas de nègres ici. Tu vois des nègres, toi ? »

L’autre problème, c’était sa boucle d’oreille. Il s’était rendu dans une armurerie de la rue marchande pour demander où les inscriptions au tournoi avaient lieu. Martyn m’a dit plus tard que le gérant l’avait regardé comme un illuminé. « Je te conseillerais d’enlever ta boucle d’oreille ; tu ressembles à un pédé. »

Après l’inscription, il revint à son hôtel suivi de près par un pick-up, lequel fit des tours de parking avant de repartir au moment où il sortait de sa voiture.

Le lendemain matin, il s’est pointé dans un café où la serveuse lui a dit qu’elle n’avait pas vu de loups depuis deux ans. Cela semblait l’attrister. Deux chasseurs en treillis sont entrés et se sont assis à une table, devant lui. Martyn finit par les regarder dans les yeux et les salua. Ils ne répondirent pas. Au lieu de ça, ils le fixèrent quarante minutes durant, ne commandant ni à manger, ni à boire. Ils se levèrent en même temps que lui, et sortirent.

D’autres coyotes morts à l’arrière d’un pick-up

Idaho for Wildlife a organisé la cérémonie de clôture à la tombée de la nuit, le deuxième jour. Ils s’attendaient à voir des dizaines de loups morts. Le jury s’était positionné derrière la remise où nous nous étions inscrits. Il y avait un crochet à viande auquel on pouvait accrocher les animaux tués le temps que le jury pèse les dépouilles afin de déterminer l’équipe gagnante.

Nous nous dirigions vers la ville lorsque Natalie cria qu’elle avait vu quelque chose se déplacer dans la neige dans un champ situé à une centaine de mètres. Walker pila, et nous sautâmes du véhicule, armés de longues-vues et de mon Win Mag .300. « Coyote ? » demanda Walker. « Ce n’est pas un coyote », dit Brian. Je vis l’animal dans la lunette de mon fusil. « C’est un loup, dit Natalie. Regarde la couleur, la taille, et cette queue. » Elle s’arrêta et sourit. « Je n’ai pas vu de loup depuis au moins deux ans ! »

Nous regardâmes l’animal flâner 400 mètres plus loin, humant le sol, paisible dans cette lumière d’après-midi. Il s’arrêta, leva la tête, et regarda dans notre direction. J’eus l’impression qu’il me fixait à travers la lunette, jusque dans mes os. Puis, ce fut fini. En un éclair, l’animal glissa hors de notre champ de vision, disparaissant dans la neige. La rivière bouillonnait, et le soleil perçait à travers les montagnes.

« C’est putain d’incroyable, s’est écrié Natalie. En pleine journée, au bord de la route, si près de la ville, avec tous ces chasseurs… C’est… »

Les mots lui manquèrent. Elle avait l’air au bord des larmes.

Natalie a passé les cinq dernières années à chercher, observer et écouter les meutes vivant dans les montagnes de l’Idaho. Elle a vu près de vingt loups au cours de cette période. Elle est tombée amoureuse d’eux. Les loups, après tout, ne sont pas si éloignés des êtres humains. Ils sont monogames, loyaux et élèvent leurs petits au sein de structures familiales solides, avec un mâle et une femelle alpha en tête de meute. Ce qui nous plaît chez les loups, ce sont leurs points communs avec l’homme. Après deux années passées loin d’eux, elle ne pensait pas avoir l’occasion d’en revoir un jour.

« Il faudrait tenter de l’effrayer ! » dit-elle. Je la regardai. L’idée était de tirer un ou deux coups en l’air, afin d’éviter que l’animal s’habitue à la présence humaine, et lui faire savoir que nous n’étions pas amicaux. Nous discutâmes de cette option. Elle constituait une violation de la loi de l’État, qui autorise les citoyens à tirer sur les loups mais interdit de « harceler, appâter, perturber ou attirer un animal dans le but d’empêcher sa capture ».

Walker, qui a été procureur dans l’Idaho, nous prévint qu’effrayer ainsi un loup pouvait constituer un acte grave. Je lui dis : « Oh et merde ! L’Idaho peut bien m’extrader s’il en a envie. »

Je chargeai le Win Mag, visai au-dessus de l’endroit où l’on avait vu le loup pour la dernière fois, et tirai. La détonation fit écho derrière les collines, et on put entendre la balle toucher quelque chose. « Tu l’as touché, putain ! » cria Brian, l’œil pressé contre sa lunette.

J’ai eu l’impression de mourir. « Je me fous de ta gueule, Ketcham. Regarde, il bouge ! » Le tir avait fait sortir l’animal de sa cachette. « Il court, près de la clôture, là-bas ! Attends, y en a deux ! Et ils ont compris le message ! » Les deux loups, superbes et souples, ont sprinté dans les collines en direction de la montagne : 600, 800, 1 000 mètres, puis ils disparurent. C’était la première fois que je voyais des loups dans la nature, et vu la situation, c’était un peu comme gagner au loto. L’organisation Humane Society of the United States rapporte que près de 1 400 loups ont été tués depuis qu’ils ont été retirés de la liste en 2011, dont près de la moitié dans le seul État de l’Idaho. Il faut donc les soustraire à une population qui avait atteint les 1 700 il y a seulement quelques années.

Malgré tous les efforts des participants, aucun loup ne fut tué durant le tournoi de Salmon, et la cérémonie à Steel & Ranch eut des allures de fiasco. De notre côté, nous nous tenions là, feignant la déception. Seule une autre équipe avait réussi ne serait-ce qu’à repérer un loup durant la chasse, alors on s’est vantés d’en avoir vu deux. Les autres chasseurs eurent l’air suspicieux lorsque je leur dis que j’avais raté mon tir à 400 mètres. « Dis au moins 500, me glissa Walker. C’est embarrassant, sinon. »

Quant aux coyotes, seuls 21 d’entre eux furent rapportés, d’après Idaho for Wildlife. Pendant ce temps, Martyn Stewart, perché sur sa plate-forme, filmait les opérations. La plupart des animaux morts s’étaient déjà raidis, et les juges avaient tout le mal du monde à écarter leurs pattes afin de vérifier leur sexe. On avait annoncé qu’un petit prix de quelques centaines de dollars allait être attribué au chasseur ayant ramené le plus grand nombre de coyotes femelles.

Martyn apprit que j’étais journaliste quelques jours après le tournoi, lorsque je le lui dis par téléphone. Il me raconta que lorsqu’il avait quitté la ville, à 6 heures le matin suivant, les phares d’un pick-up avaient déchiré la nuit et s’étaient mis à suivre son véhicule. Dès que la limitation de vitesse était passée à 90 km/h, le 4x4 s’était collé à son pare-chocs arrière, klaxonnant, tous phares allumés.

« Ils m’éblouissaient, m’a dit Martyn. Ils cherchaient à me mettre dehors, littéralement. » À environ 20 km au nord de Salmon, le véhicule avait hurlé un dernier coup de klaxon, lancé un dernier un appel de phares, avant d’abandonner sa poursuite.

De notre côté, nous avions réussi à échapper à un tel sort, dupant même le shérif local qui nous avait confié qu’il tenait à éviter l’irruption d’activistes pro-loups. « Personne ne s’est pointé. Faut croire qu’ils n’ont pas eu les couilles de venir jusqu’ici », nous a-t-il dit. « Vous en êtes certain ? » a demandé Natalie. J’ai vu un sourire se dessiner sur ses lèvres.