Le vandalisme dans les cimetières : une tradition française

On a discuté avec le directeur des Services funéraires de la ville de Paris des nombreuses atteintes à l'intégrité des cadavres en France.

|
18 février 2015, 3:46pm

Le cimetière de Saint-Privat, par Alphonse de Neuville

Le 10 mai 1990, Carpentras, une petite ville du Vaucluse, se retrouvait malgré elle sur le devant de la scène politico-médiatique. Au petit matin, deux femmes venues se recueillir dans le cimetière israélite situé aux abords de la ville constatent avec effarement une profanation d'une violence inédite. 33 stèles ont été endommagées et le corps d'un homme exhumé se trouve empalé sur un pied de parasol. Ce n'est que six ans plus tard que l'on retrouve les auteurs, cinq individus à l'époque membre d'un obscur groupuscule néonazi. Entre l'élucidation de l'affaire du cimetière de Carpentras en 1996 et celle de Sarre-Union où 300 stèles d'un cimetière juif ont été vandalisées le week-end dernier, 19 années se sont écoulées. Pas une n'a été exempte d'acte de profanation.

Si les chiffres restent approximatifs, en raison notamment de toutes les familles de défunts n'ayant pas porté plainte, deux rapports parlementaires datant de 2008 et 2011 mettent en exergue le caractère constant du phénomène. Entre 1996 et 2007, on enregistre une moyenne 44 condamnations par an pour des fait de violation de tombeau et-ou acte portant atteinte à l'intégrité d'un cadavre. En fusionnant les statistiques des deux rapports, on en arrive à une moyenne de 165 violations de sépultures par an entre 2004 et 2011.

Loin des statistiques officielles, certains collectifs se sont organisés pour référencer eux même les acte de profanations. Le comité Indignations, qui s'ancre au sein de la mouvance catholique franchement dure – ce comité qui entend lutter exclusivement contre les actes anti-catholiques s'est d'ailleurs créé en 2005 pour dénoncer l'association Act Up– a recensé entre 2003 et 2011 une multitude d'actes de profanations de cimetières. Du simple pot de fleur renversé aux croix gammées en passant par les crucifix retournés, le site fait état d'un éventail assez large d'actes profanes.

Pour en savoir un peu plus sur ce qu'ils se trame le soir dans l'obscurité de nos cimetières, j'ai appelé M. François Michaud-Nérard, directeur des Services funéraires de la ville de Paris depuis 18 ans. Nous avons discuté de la place de la mort dans nos société, de psychologie adolescente et de pourquoi les cimetières allaient bientôt disparaître.

Photo via

VICE : Avec une moyenne 165 violations de sépultures par an, en quoi les faits de Sarre-Union diffèrent-ils fondamentalement de toutes les autres profanations ?
François Michaud Nenard :
Je suis content que vous abordiez les choses sous cet angle. En réalité, tout dépend de ce que l'on appelle « violation ». Il y a toujours eu du vandalisme ou des dégradations dans les cimetières, et ce ne sont pas nécessairement des actes antisémites ou racistes. Le cimetière est un lieu clos et tranquille, des gamins désœuvrés qui traînent dedans, il y en a toujours eu. Il y a parfois des dégradations mais pas nécessairement de profanations.

Quelle différence faite-vous entre profanation et dégradation ?
Je pense qu'il faut distinguer trois types d'actes. Premièrement le vandalisme, qui comprend aussi les vols de bronze ou de cuivre mais qui ne cherchent pas à toucher un individu en particulier. Ensuite, la profanation, qui porte directement atteinte à la mémoire du mort et qui vise la symbolique du souvenir et enfin les profanations à connotations racistes ou dirigées envers une communauté religieuse particulière. Ce qui différencie ces actes, c'est avant tout le niveau de conscience de leurs auteurs.

En ce qui concerne les faits de Sarre-Union, le retentissement médiatique nous rappelle les événements de Carpentras en 1990. Peut-on comparer ces deux affaires ?
Si je me souviens bien, à Carpentras, les profanations étaient avérées et le fait d'adultes parfaitement conscients de leurs actes. À Sarre-Union, l'enquête le dira surement, mais avec des gamins comme ça, je ne pense pas que cela soit la même chose.

Photo via

Quels dispositifs y a-t-il contre le vandalisme dans les cimetières ?
En France, il y a plus de 70 000 cimetières, et il est bien sûr hors de question de tous les protéger. Ce sont des lieux immenses et qui doivent rester ouverts, car il en va de la mémoire collective. Il y a des rondes, mais il est strictement impossible de tous les surveiller. En plus, il n'y a pas tant de dégradations que ça. Ce que l'on constate le plus souvent, ce sont surtout de petites choses – des vols de fleurs, par exemple.

Quand on lit les rapports sur la question, il apparaît que les auteurs présumés de ces vandalismes font à chaque fois parti du triptyque : satanistes-néonazis-ados paumés. Vous êtes d'accord ?
Oui, dans un certains sens. Pour les satanistes, ça semble normal – ces gens ont un rapport très fort avec la mort,. Pour les adolescents, la confrontation à la mort est un passage obligatoire dans leur construction. La mort est une notion qui apparaît tard chez les enfants.

Squatter les cimetières est donc un chose normal pour les adolescents de nos sociétés ?
Dans les sociétés occidentales, il n'y a pas si longtemps, la confrontation à la mort se faisait plus naturellement. On visitait nos morts, on les touchait, on forçait même les enfants à embrasser le cadavres d'un proche. Aujourd'hui, nos sociétés sur-représentent la « fausse » mort, dans les jeux vidéos mais aussi aux infos, où l'on peut voir des cadavres tous les jours. Ces images sont trop éloignées de nous pour nous toucher. Le « vrai mort », celui qui nous touche par sa proximité, on ne le voit plus.


Photo via

Comment expliquez-vous cela ?
On a assisté à une inversion totale entre le sexe et la mort dans notre société. Avant, le sexe était représenté partout, dans les œuvres d'art ou les symboles républicain, mais en parler restait tabou. Aujourd'hui, on parle de sexe librement mais on cache le sexe des statues ou le sein de Marianne. De la même manière que le sexe auparavant, le sujet de la mort est occulté, alors que son image se trouve tout autour de nous. Aller rôder dans les cimetières représente donc pour les ados un moyen de renouer avec une certaine réalité de la mort.

S'il a une sorte de déconnexion avec la mort « authentique », comment expliquez-vous que les affaires de profanations suscitent autant d'émotions ?
C'est justement parce que le sujet est tabou que cela suscite autant d'émotion. Quand la mort ressurgit brutalement dans notre actualité, le choc est puissant. Il l'est d'autant plus lorsque ces actes touchent directement la tradition des communautés juives ou musulmanes, pour qui la sépulture est particulièrement sacrée – si la tradition chrétienne permet de déplacer une tombe, cela est proscrit par le judaïsme. La profanation, par son côté spectaculaire, permet aux auteurs de ces actes d'avoir énormément d'impact à moindre coût. En quelque sorte, profaner une tombe restera toujours moins dangereux que de tuer quelqu'un.

Pourtant, vous parlez dans vos ouvrage d'une baisse de pratiques d'inhumation, n'est-ce pas contradictoire ?
En France, la crémation représente désormais 35 % des actes funéraires. En Suisse, on arrive a 83 %. C'est une évolution anthropologique majeure dans nos sociétés. Les gens veulent désormais être maîtres de l'avenir de leur cadavre. De plus, la crémation leur permet de ne plus être une charge après leur mort. En revanche, pour les communautés juives, musulmanes de même que pour les chrétiens pratiquants, l'inhumation reste la règle. Pour les chrétiens, alors que l'enterrement était auparavant la pratique par défaut, elle est désormais revendiquée au nom d'une identité religieuse. Cela fait partie d'un mouvement global de communautarisme.

Dans un avenir proche, comment envisagez-vous l'évolution de notre rapport avec nos morts ?
À l'échelle de l'Europe, il y a de moins en moins de place pour le culte du souvenir tel qu'il était au XIXe siècle. Je pense que les grands cimetières type Père Lachaise vont progressivement disparaître. Ils seront petit à petit amenés à devenir des vestiges d'une autre époque.

Ça veut dire que vous serez bientôt au chômage ?
Non. Les gens ont d'autant plus besoin de rites qu'il y a de moins en moins de traces après la mort. Aux services funéraires, nous assurons un rituel laïque qui assure les même fonctions anthropologiques que les rituels religieux. La dimension divine en moins.

Merci Monsieur le Directeur.

Plus de VICE
Chaînes de VICE