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Mon boulot : libérer des prisonniers accusés à tort

Une enquêtrice raconte sa recherche d'un témoin clé qui lui permettrait de libérer un innocent.
3.6.16
scène de crime illu
Image : Lia Kantrowitz

Alors que j'étudiais chaque maison sur Google Street View, un sentiment de découragement a commencé à m'envahir. Pas celle-là, pas celle-là, pas celle-là. Non, pas celle-là non plus

J'étais à Orlando depuis déjà deux jours et j'avais peur de ne pas trouver mon témoin – et ce témoin était d'une importance majeure. C'était la seule personne susceptible d'avoir assisté au meurtre de 1989 que je tentais de résoudre. Je suis enquêtrice pour le New England Innocence Project – et je crois fermement que mon client, Jimmy, condamné à la prison il y a 23 ans, est innocent.

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J'ai passé des heures à faire des allers-retours dans cette ville de Floride, et à visiter une douzaine de maisons. De temps en temps, je rentre à l'hôtel, je m'installe devant l'ordinateur et j'utilise mes logiciels de localisation afin de trouver de nouvelles options : je cherche les anciens quartiers, les anciens colocataires, les anciens amis – tout ce qui est susceptible de me fournir des indices. Mais peu importe qui j'interroge, personne n'est en mesure de me fournir des informations.

« Ouais, X a vécu ici il y a un an, mais je ne sais pas où elle est maintenant », m'a-t-on dit avant de me fermer la porte au nez.

Jimmy avait 16 ans lorsqu'il a été arrêté pour le meurtre d'une jeune femme. Il a été reconnu coupable, sur la base du témoignage oculaire d'une adolescente. Nous pratiquons des tests ADN, mais il serait utile de savoir si ce témoin pourrait confirmer son histoire aujourd'hui.

C'est là que j'entre en jeu. Je travaille sous la direction de l'avocat du prisonnier. Dans les cas d'innocence post-condamnation, les options sont très limitées par le tribunal. Cela signifie que mes enquêtes sont adaptées selon des stratégies juridiques spécifiques.

Je commence par réviser la « découverte »initiale – à savoir la preuve. Ensuite, une fois que j'ai monté mon dossier, je lis les transcriptions du procès. Ai-je raison de le défendre? Qu'est-ce que je loupe? Qu'est-ce qu'ils ont loupé ? Quelle preuve pouvons-nous tester? Où se trouve cette preuve désormais, plus de 20 ans après?

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C'est pourquoi ce témoin est d'une importance capitale. Je ne peux pas contrôler une preuve passée; je n'ai aucun contrôle sur le temps nécessaire pour réaliser des tests ADN; et je n'ai aucun contrôle sur les audiences. En revanche, je sais comment retrouver des gens.

En 2016, la probabilité qu'une personne vive sans réseau est relativement maigre. Je peux retrouver une personne à partir d'un commentaire qu'elle aurait posté sur une recette de cuisine, à partir de vieux dossiers ou tout simplement en parlant à ses vieilles connaissances. Il est étonnant de voir tout ce qu'on peut apprendre grâce à un numéro de sécurité sociale, une adresse mail ou un contrat de location.

Finalement, j'obtiens un indice et je trouve quelqu'un qui connaît mon témoin. Il lui a même parlé il y a quelques semaines – elle vient juste d'emménager dans une nouvelle maison. « Elle vit sur Orange Street. » Je me précipite vers ma voiture et tape « Orange Street » sur le GPS, convaincue que c'est l'élément déclencheur que j'attendais. Je vais frapper à toutes les portes jusqu la trouver

Sauf qu'il y a au moins sept variations d'Orange Street à Orlando. Je retourne à ma chambre d'hôtel et passe deux heures à parcourir la page Facebook de mon témoin, espérant trouver n'importe quoi qui puisse m'indiquer la bonne direction à suivre. Je finis par tomber sur la photo d'un chien devant un arbre. Je ne sais même pas si c'est son chien, ni même si la photo a été prise dans son jardin, mais c'est tout ce que j'ai.

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En arrière-plan, de l'autre côté de la rue, je peux apercevoir une maison à la façade rose vif. Combien peut-il y avoir de maisons roses dans une rue nommée Orange à Orlando? J'utilise Google Maps pour traverser virtuellement toutes les rues Orange. Je trouve cinq maisons roses dans cinq rues Orange différentes.

À chaque fois que je rencontre un obstacle, je revois le visage de Jimmy. Il a presque 44 ans aujourd'hui, mais il ressemble toujours au jeune homme de 17 ans emprisonné deux décennies auparavant. Il a cessé de se développer quand on l'a enfermé dans sa cellule. Au bout de 26 ans en prison, les détenus sont abandonnés. Les proches arrêtent de leur écrire, les amis arrêtent de leur rendre visite et la prison devient progressivement tout ce qu'ils ont.

Dès que je trouve une maison rose sur l'ordinateur, je tourne l'image à la recherche du fameux arbre. Rien. J'arrive à la dernière maison rose. Et soudain, la voilà.

J'attrape immédiatement mes clés et saute dans la voiture. En arrivant dans la rue, j'inspecte la maison rose, puis l'arbre. Il a été coupé, mais c'est bien celui de la photo. Je note le numéro d'immatriculation d'une camionnette garée dans l'allée avant de continuer jusqu'à la porte d'entrée. À l'intérieur, une télévision est allumée. J'appuie sur la sonnette et un chien se met à aboyer.

Un gars âgé de la trentaine aux cheveux hirsutes me répond et éloigne le chien avant de sortir de la maison. Je lui explique qui je cherche. Il me regarde un bref instant avant de me dire qu'il est le cousin du témoin et qu' elle habite à côté. Plus important encore, elle est chez elle en ce moment même.

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Je le remercie et me dépêche de sonner à la porte d'à côté, de peur qu'il ne la prévienne de mon arrivée. La porte s'ouvre sur une petite fille de neuf ans. Je lui demande si sa maman est là. Sans un mot, la fillette tourne les talons en laissant la porte grande ouverte derrière elle. C'est là que je vois une femme – celle que je cherche – assise sur le canapé.

La femme sort. J'essuie toujours un regard froid lorsque j'explique à un témoin que je souhaite lui parler de quelque chose qui est arrivé il y a très longtemps. Je peux presque la voir essayer de se projeter dans le passé. On parle longtemps, et même si ce qu'elle me dit ne constitue pas une rétractation de son témoignage, ses propos sont précieux.

Elle me raconte que, durant l'année qui a suivi le meurtre, elle n'a jamais mentionné Jimmy aux détectives. Mais le détective principal est revenu la voir plusieurs fois, même quand elle était enfermée dans un centre de détention pour mineurs. Chaque fois, elle ajoutait toujours plus d'éléments à son histoire.

Enfin, le détective est revenu et a insisté. C'est là qu'elle a cédé et lui a parlé de Jimmy.

Cette nouvelle déclaration ne sera pas suffisante pour faire annuler la condamnation de Jimmy – mais de toute façon, je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit mon ticket gagnant.

Il n'y a jamais de tickets gagnants dans le système de justice pénale américain. Les procédures post-condamnation sont fortement défavorables à l'accusé–les tribunaux favorisent le caractère définitif du jugement initial. Ces choses prennent du temps, souvent des années.

Reste que je l'ai trouvée et que je me rapproche de mon but.