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Drogue

Pourquoi l’ONU ne pige toujours rien aux drogues

Au mépris de la science, les Nations Unies soutiennent les États les plus rétrogrades en la matière.

par Carl Hart et Joanne Csete; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 Avril 2016, 5:00am

Image de Frances Smith

Cet article a été publié en partenariat avec The Influence.

« Un monde sans drogue est possible ! »

Tel est le slogan adopté lors d'une Session Extraordinaire de l'Assemblée Générale des Nations Unies (UNGASS) en 1998 – le dernier sommet majeur en la matière. Aujourd'hui, près de deux décennies plus tard, il faut se rendre à l'évidence : la lutte contre la drogue est un échec total.

Du 19 au 21 avril prochain se tiendra à New York une nouvelle UNGASS, réunissant les États membres de l'ONU afin d'évoquer la question du contrôle mondial des drogues. Reste à savoir si l'organisation parviendra à se débarrasser de son slogan irréaliste et adoptera enfin une position respectueuse de l'état actuel de la recherche. La Convention unique sur les stupéfiants que les États membres doivent reconsidérer date de 1961 et commence à montrer de sérieux signes de vieillesse, tant son approche punitive et discriminatoire est datée.

Le cannabis en est le parfait exemple. Il est défini dans la Convention comme étant « particulièrement susceptible de produire des effets nocifs ». Son efficacité thérapeutique est complètement niée. Cette classification n'est pas surprenante compte tenu des vociférations de Harry Anslinger, le « McCarthy de la drogue », lors d'une conférence de l'ONU en 1950. Ce dernier affirmait que « la marijuana est la drogue qui a causé le plus de tort dans l'histoire de l'humanité » et que sa consommation était liée à l'immoralité « des Nègres, des Hispaniques et des musiciens de jazz ».

Ces dernières années, certains pays se sont éloignés des recommandations de l'ONU – mais ils demeurent l'exception. En Afrique et dans une bonne partie de l'Asie, les législations nationales sont particulièrement strictes. Au Kenya par exemple, si un accusé arrive à convaincre le tribunal que le cannabis en sa possession était réservé à sa consommation personnelle, il s'en tire avec une peine de dix ans de prison – dans tous les autres cas, la peine est de vingt ans.

À l'opposé du spectre, on trouve l'Uruguay et quatre États américains, qui ont tous légalisé l'usage récréatif du cannabis pour les adultes. D'autres États américains et certains pays ont dépénalisé sa possession.

Les inégalités de traitement et les problèmes de discrimination ont appuyé cette évolution. Aux États-Unis, les noirs sont quatre fois plus susceptibles de se faire arrêter que leurs homologues blancs. Les Hispaniques, quant à eux, représentent deux tiers des personnes arrêtées pour violation des lois relatives au cannabis. Et cela en dépit du fait que noirs, Hispaniques et blancs ont les mêmes taux de consommation de drogue.

Ces modifications législatives résultent également d'une forte évolution des connaissances scientifiques au sujet des drogues. Certains hommes politiques affirment encore que le risque d'accoutumance au cannabis est extrêmement important, au mépris des preuves les plus évidentes. Il est vrai que 9 % des fumeurs de cannabis deviennent accros à un certain moment de leur vie – sauf qu'il ne fout pas oublier que cette proportion est de 15 % chez les consommateurs d'alcool et de 33 % chez les fumeurs de tabac.

En théorie, l'ONU se devrait de faire contrepoids face à des politiques nationales soumises aux aléas des élections et de l'opinion publique. Au lieu de cela, elle soutient une idéologie et une science au rabais qui alimentent la diabolisation des drogues.

La méthamphétamine est un autre exemple pertinent. Elle est lourdement pénalisée dans de nombreux pays. L'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime encourage l'application de lois très sévères. Sauf que, d'un point de vue chimique – comme je l'ai démontré dans mes propres recherches et mes écrits précédents – la méthamphétamine est presque identique à l'Adderall, un médicament utilisé pour traiter le trouble déficitaire de l'attention, la narcolepsie ainsi que les insomnies chez les soldats. Interdire par la loi la méthamphétamine crée un marché noir au sein duquel la falsification de la substance est inévitable et représente un danger bien plus grand que la substance elle-même.

Les opioïdes sont un troisième exemple. Au cours de la dernière décennie, les États-Unis et le Canada ont connu une augmentation des décès dus aux opioïdes. Ce phénomène a attiré l'attention car il a pris de l'ampleur en dehors des centres-villes, notamment dans les banlieues riches peuplées de blancs. Encore une fois, ce problème est révélateur d'une longue liste de mauvaises décisions, diabolisant les opioïdes et niant leurs effets positifs.

Il est rare de mourir d'une overdose après avoir consommé seulement de l'héroïne. La grande majorité de ces « overdoses » est le résultat d'un mélange d'opioïdes et d'un autre sédatif, comme l'alcool ou les benzodiazépines. Dans d'autres cas, des personnes inexpérimentées peuvent ingérer des opioïdes coupés avec d'autres composants, comme le fentanyl – un opioïde beaucoup plus puissant que l'héroïne. Là encore, les marchés noirs créés par les lois punitives décuplent le risque de conséquences néfastes.

Les États-Unis ont beaucoup de choses à apprendre de certains pays européens, qui proposent une large gamme de services à destination des personnes accros aux opioïdes – qui ne représentent qu'un petit pourcentage des consommateurs. La prévention des overdoses en Europe implique un accès à des traitements à base de méthadone et de buprénorphine. Le traitement à la méthadone a beau avoir déjà fait ses preuves, il est toujours vivement stigmatisé aux États-Unis. En Suisse, en Allemagne et dans certains autres pays, les rares personnes chez qui ce traitement ne fonctionne pas peuvent même se faire prescrire de l'héroïne – les doses sont limitées et prises dans l'enceinte d'un établissement de santé. Des études ont démontré l'efficacité de cette mesure. Malgré cela, la plupart des pays sont encore loin d'adopter une politique pragmatique, et les Nations Unies ont déjà rejeté l'idée par le passé.

Il est évident que les politiques antidrogue punitives ont été instrumentalisées afin de marginaliser des groupes déjà exclus. Afro-Américains, Afro-Brésiliens, Roms – tous pâtissent de ces législations, et sont incarcérés bien plus souvent que les membres des groupes dominants.

Si l'ONU pose les droits de l'homme comme inaliénables, elle a saboté ses principes en défendant des politiques antidrogue discriminatoires et en rejetant les approches scientifiques. L'UNGASS 2016 représente une opportunité pour l'Assemblée Générale de faire ce qui est juste : adopter une position conforme aux preuves scientifiques, réduire les discriminations et améliorer la prise en charge des consommateurs.

Le docteur Carl L. Hart est professeur de psychiatrie à l'université de Columbia. Il est également l'auteur du livre High Price: A neuroscientist's journey of self-discovery that challenges everything you know about drugs and society.

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Joanne Csete est professeure auxiliaire à l'université de Columbia.