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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
LE NUMÉRO QUI FAIT FROID DANS LE DOS

Les nazis ont raccroché leurs bottes

Jamel, petite enclave au nord du Mecklembourg-­Poméranie-Occidentale, est un véritable conte de fées pour nazis. De nombreux Allemands d'extrême droite se sont installés ici depuis la réunification de l'Allemagne en 1990

par Barbara Dabrowska, Photos : Martin Fengel
18 Novembre 2011, 12:00am


Un barbecue qui porte l’inscription « Happy Holocaust » dans l’arrière-cour de la Thinghaus surveillée par deux bergers du Caucase.

Jamel, petite enclave au nord du Mecklembourg-­Poméranie-Occidentale, est un véritable conte de fées pour nazis. De nombreux Allemands d’extrême droite se sont installés ici depuis la réunification de l’Allemagne en 1990, et parmi ses habitants les plus célèbres figure Sven Krüger, un entrepreneur et homme politique de droite. Il a récemment été arrêté pour recel et possession illégale d’arme à feu. Krüger s’est appliqué à faire déménager de Jamel tous les habitants qui refusaient de mesurer la distance qui les séparait de la ville natale d’Hitler (un panneau, aujourd’hui retiré, indiquait aux habitants qu’ils étaient à 855 kilomètres de la ville autrichienne de Braunau am Inn). Il accueille également le parti allemand d’extrême droite, le NPD, dans les locaux de son entreprise, tout près de Grevesmühlen. En optant pour le drapeau allemand d’avant-guerre et en insérant dans le logo de son entreprise un ouvrier qui défonce une étoile de David, Krüger a levé le doute quant à ses penchants extrémistes. D’autres rumeurs récentes, selon lesquelles les enfants accueillaient les étrangers en faisant le salut nazi, par exemple, ont attiré les médias dans cette petite ville. Les idéologies d’extrême droite en Allemagne ne sont pas uniquement des fantômes du passé ; elles sont encore bien vivantes en ex-Allemagne de l’Est.

En arrivant dans le fameux village « nazi » de Jamel, j’ai été plutôt déçue. C’est un minuscule hameau de huit maisons bordant une route semi-goudronnée qui se traverse en quelques minutes à pied. La moitié des 37 habitants de Jamel aiment peindre des fresques murales qui frisent l’inconstitutionnalité (en Allemagne, il est ­illégal d’exposer des symboles associés au nazisme ou de faire l’apologie du parti rouge et noir). On les accuse de participer à des actes de violence raciale. Si je n’avais pas été au courant de tout ça, le village aurait pu me sembler idyllique.

Uwe Wandel, le maire de Grevesmühlen, m’a fait faire le tour du village. J’ai essayé d’en savoir plus sur les cas de violence à Jamel. Wandel m’a raconté que dans les années 1990, des pyromanes avaient foutu le feu à une maison qui appartenait à une famille tolérante.

L’entreprise de Krüger aurait récemment commis une autre catégorie de crime d’une gravité extrême, en déversant illégalement des déchets dans la nature. Selon Wandel, tout le monde connaît le coupable mais chacun fait semblant de ne rien savoir. Et sans témoin, pas d’inculpation.


Cette peinture murale est devenue le symbole hypermédiatisé de la ville de Jamel. Elle représente la « famille idéale » d’extrême droite. Y figure également la devise du village : « liberté – national – socialisme ».

Wandel n’a rien contre la présence des fascistes. En revanche, il n’apprécie pas leurs activités illicites. « On ne peut pas régler le problème de l’extrême droite du jour au lendemain. Il y aura toujours des gens qui croiront en ces idéologies, a-t-il affirmé. Je n’ai aucun problème avec ça. C’est la liberté d’opinion. Pourquoi mes convictions devraient prédominer sur celles des autres ? Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, du moment qu’ils n’enfreignent pas la loi. Si c’était le cas, l’État devrait prendre les mesures nécessaires. »

Le village retiré de Jamel est un endroit idéal pour créer une communauté fasciste. D’après Wandel, les nouveaux habitants travailleraient sur un sinistre programme : « Abolir l’État allemand et restaurer le troisième Reich. » Le site web MUPInfo est affilié au NPD et le bureau du rédacteur se trouve dans les locaux de Grevesmühlen, dont Krüger est le propriétaire. Allez donc faire un tour sur la page d’accueil du site, et vous aurez droit à un large éventail de propositions en vue de « rétablir la haine raciale comme en 1933 », a ajouté le maire.

On a fait un saut à Grevesmühlen pour visiter la « Thinghaus » de Krüger, qui signifie plus ou moins « maison de la communauté ». (D’après MUPInfo, il s’agit d’un « havre de liberté », mais pour le journal Hamburger Morgenpost, la Thinghaus se rapproche plus du « camp de concentration ».)

Au cours des deux heures qui ont suivi, j’ai eu l’occasion d’approcher de plus près de vrais suprématistes blancs. Je me suis présentée en marmonnant mon nom de famille ; je craignais que quelqu’un ne remarque mes origines polonaises. Parler avec David Petereit, leader de MUPInfo, et Stefan Köster, directeur du NPD local, était presque aussi choquant qu’apercevoir un barbecue portant l’inscription « Happy Holocaust ». Petereit était relativement aimable, il essayait de se rapprocher de moi sous prétexte qu’on bossait tous les deux dans les « médias ». Köster me faisait penser à une version maléfique du peintre Sigmar Polke, et cette impression s’est accentuée quand il a parlé de sa condamnation pour avoir agressé une femme de gauche – il a pris soin de préciser qu’elle était masquée et qu’elle « ne ressemblait pas du tout à une femme ».


Stefan Köster, leader du NPD de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, et David Petereit, rédacteur en chef de MUPInfo, un site d’extrême droite, devant la Thinghaus de Grevesmühlen.

D’après Köster et Petereit, l’invasion des immigrés sur le territoire des gentils Allemands (aryens) annonce une catastrophe démographique imminente. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, seulement 2 % de la population est née à l’étranger, c’est pourquoi je n’ai pas trop saisi à qui s’adressaient ces messages de haine. « La population étrangère de Leipzig a augmenté de 8 % en seulement quelques années, a répondu Köster. Le même phénomène va finir par se produire ici. On ne veut pas de ça. Ça ne veut pas dire qu’on déteste les étrangers. Mais, quand on regarde la structure sociale actuelle des grandes villes, on se rend compte que c’est le bordel. Des jeunes se font poignarder presque tous les jours dans les gares de Hambourg. Je ne veux pas que ça se produise ici. On est tout simplement prévoyants. »

Le NPD, qui ne se revendique pas fasciste, attire les électeurs grâce à ses mesures de « prévention » anticriminelle. Le parti aide les seniors au chômage et les bénéficiaires d’allocs à régler leurs histoires de paperasse. Aussi, il s’investit lourdement dans le recrutement des jeunes en distribuant toutes sortes de trucs qui vont de la brochure illustrée avec des jolis dessins de poissons nationalistes aux CD de musique d’extrême droite offerts dans les cours d’école. Les disques ont récemment été interdits, ce à quoi s’oppose frontalement Petereit : il trouve ça exagéré et ­argue que les paroles « le bruit des bottes résonne à travers Berlin » n’ont rien à voir avec l’univers SS. Elles pourraient tout aussi bien faire allusion à Napoléon, aux Soviétiques ou à l’armée allemande contemporaine. Après ma conversation avec Köster et Petereit, la toute petite enclave de Jamel – et ses habitants qui méprisaient le reste du monde – me paraissait presque inoffensive.

J’ai quitté la Thinghaus pour rencontrer Gabriele Hünmörder, directrice d’une maison des jeunes locale. Elle travaille avec des adolescents depuis bien avant la réunification. Elle a tout vu, de la montée du néonazisme dans les années quatre-vingt-dix aux gosses fascistes qui grandissent, se posent, fondent une famille et finissent par se désintéresser de l’extrême droite. Elle affirme que les frustrations personnelles de Krüger sont à l’origine de sa croisade politique.

« Sven s’est beaucoup fait taper dessus par ses parents et sa famille d’accueil quand il était petit », nous confie Hünmörder. Quand on s’est assis dans son bureau tapissé de peintures Cherokee, deux de ses « gosses » sont arrivés. Ils étaient de jeunes adultes, à présent. Elle m’a chuchoté que le plus vieux avait fait partie des Wiking-Jugend, un groupuscule de jeunes extrémistes. Quand il était chez les Wiking-Jugend, il voyageait avec un groupe de disciples qui le suivaient partout, portaient ses sacs et se tenaient au garde-à-vous. La plupart de ces gosses avaient eu besoin d’un guide au cours des années chaotiques qui suivirent la réunification. Quand il a quitté le groupe, ses complices lui ont fracturé la mâchoire. « C’est comme une secte. Ils ont leur stratégie pour piéger les gosses », a ajouté Hünmörder. À sa grande surprise, l’extrême droite est devenue plus sophistiquée, plus raffinée au cours des dernières années. Les bottes de combat et la panoplie skinhead ont été remplacées par le style Che Guevara et Dolores Ibárruri ; Hitler n’est plus trop à la mode chez les ados.

La ville de Jamel a beau attirer les médias comme des mouches depuis l’année dernière, l’extrême droite, elle, s’étend bien au-delà de ses remparts. Le NPD a décroché 6 % des votes aux dernières élections régionales de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Le parti attire notamment ses électeurs en préconisant des peines plus sévères à l’encontre des pédophiles et en évoquant la sortie de l’euro. Aujourd’hui, Krüger pratique sa politique extrémiste dans une cellule de prison. Pour autant, sa vision du monde et son idéologie ont de beaux jours devant elles.


Juste au-dessus de la porte d’entrée de la Thinghaus, on remarque la présence de la lettre runique Algiz, qui signifie « défense », ainsi que l’expression « plutôt mort qu’esclave » en proto-germanique. Sur le logo de la petite entreprise de Krüger, on peut aussi voir un ouvrier défoncer une étoile de David.


Une barrière entourée de fil barbelé, un mirador, et le vieux drapeau allemand protègent le barbecue « Happy Holocaust » des étrangers qui s’aventureraient de trop près.


Cette mini-voiture de police appartient aux dix enfants qui habitent Jamel et qui manquent cruellement de distractions. À part ça, aucun gamin ne nous a accueillis avec le salut hitlérien.


Ni les habitants ni le maire n’osent établir un lien entre l’entreprise de démolition de Krüger et les décharges sauvages qui polluent le village.
 

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Volume 5 Número 11