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Pisse, sexe et violence : ma vie de réceptionniste dans une auberge de jeunesse

La nuit, mon lieu de travail devient un univers parallèle rempli de drogues, d'alcool et d'adolescents britanniques libidineux.

par Fermín Azcárate
28 Mai 2015, 5:00am

Des adolescents dans une auberge de jeunesse, qui n'a aucun rapport avec celle évoquée dans l'article. Photo : Jamie Clifton

Cet article a été initialement publié par VICE Espagne

Une nuit, aux alentours de 3 heures du matin, une cliente a déboulé dans le lobby de mon auberge en pleurant. Je pense qu'elle parlait coréen, qui est très éloigné des langues que je connais, et j'ai eu du mal à comprendre les raisons de son agitation. Mais j'ai vite compris quand j'ai réussi à déchiffrer le mot « pisse » – il y a peu de barrières linguistiques que ce mot ne traverse pas. J'ai demandé à l'agent de sécurité de garder un œil sur la réception, j'ai pris une grande inspiration et j'ai lentement cheminé vers la chambre du client pour mieux évaluer l'ampleur des dégâts. Une Australienne était entrée dans la chambre et l'inertie l'avait amené à se hisser dans un lit qui n'était pas le sien, dans lequel la pauvre Coréenne dormait à poings fermés. L'Australienne avait visiblement décidé qu'il s'agissait d'un endroit adéquat pour uriner.

Travailler de nuit dans une auberge espagnole bondée, c'est être aux premières loges de toutes sortes d'événements sordides et imprévus que l'on ne voit tout simplement pas à la lumière du jour. C'est un univers parallèle rempli de drogues, d'alcool et d'adolescents britanniques libidineux avec des coups de soleil au deuxième degré.

Mon boulot consiste à accueillir les invités, à leur donner leurs clés et à leur expliquer tout ce qu'il y a à savoir sur l'établissement – tout, sauf le fait qu'il se transforme en bordel à partir de 3 heures du matin. Ça, ils le découvrent souvent par eux-mêmes.

Photo : Jamie Clifton

Une des règles d'or de l'auberge, c'est qu'il ne peut y avoir qu'une seule personne par lit. Il est fermement interdit de baiser dans les chambres. C'est une question de respect pour les autres occupants de la pièce – mais j'imagine que certaines règles sont là pour être transgressées.

Un soir, cinq des huit occupants d'une chambre sont descendus pour déposer collectivement une plainte. Il était 7 heures du matin et deux personnes bourrées étaient apparemment en train de folâtrer dans un des lits superposés. Après être resté assis à mon bureau pendant presque sept heures d'affilée, j'avoue avoir ressenti un peu de jalousie vis-à-vis du couple – mais comme j'étais là pour faire mon boulot, je suis monté pour leur dire d'arrêter. Je suis entré dans la chambre et j'ai tiré les rideaux du lit superposé. Je me suis trouvé nez à nez avec une paire de fesses effectuant des allers-retours réguliers à 50 centimètres de mon visage. Le couple, très affairé, ne semblait pas du tout préoccupé par ma présence, et je m'en suis tenu à leur demander de baisser le volume. Au point où on en était, ça n'avait plus vraiment d'importance – les autres occupants étaient déjà partis prendre leur petit-déjeuner.

Pour être parfaitement honnête, il n'est pas interdit de baiser partout. Les douches, les toilettes et même le dernier étage – en gros, tous les endroits où il n'y a pas de caméras – peuvent très bien faire l'affaire. D'ailleurs, je me demande encore comment les clients sont au courant pour le dernier étage.

D'autres adolescents dans une auberge de jeunesse – mais toujours pas l'auberge de jeunesse concernée. Photo : Jamie Clifton

Ce n'est pas anormal de voir des touristes excités tenter leur chance avec des employés de l'auberge. Une nuit, notre agent de sécurité – un adorable Cubain prénommé Miguel – faisait une ronde quand il a entendu un bruit bizarre venant des toilettes. Quand il s'y est aventuré, il est tombé sur une touriste canadienne en train de pisser la porte grande ouverte, le sommant de la rejoindre. Bien que flatté, Miguel a décidé de rester le plus professionnel possible et a poliment décliné l'invitation.

L'équipe d'accueil a une morale un peu plus lâche. Travailler à la réception augmente fortement ses chances de coucher avec des inconnus. Personnellement, je n'ai jamais été incroyablement apprécié des femmes avant ce job, mais dès que j'ai commencé à travailler à l'auberge, les propositions se sont mises à affluer. Quand je suis d'humeur à m'amuser, il me suffit de trouver le bon moment pour souhaiter bonne nuit à une cliente en souriant, ou de lancer des petits regards à une Américaine rentrée seule d'une soirée en club. Parfois, c'est aussi simple que ça.

Un jour, l'agent de sécurité m'a conseillé de ramener une demoiselle qui semblait intéressée dans une pièce située au premier étage. Il m'a donné un walkie-talkie et m'a assuré qu'il me ferait signe s'il y avait le moindre problème. Son ton paternel m'a rapidement convaincu qu'il s'agissait d'une chose complètement habituelle à faire sur son temps de travail.

Le premier étage est pourvu d'une pièce qui est plus ou moins déserte après minuit. On y est allé et on a fait notre affaire. Peu après, je me suis dit qu'il fallait que j'aille chercher des mouchoirs pour m'essuyer, mais j'avais oublié d'enfiler mes habits. Ce n'est qu'à mi-chemin dans le couloir que je me suis rendu compte que je me baladais nu devant les caméras de sécurité. Heureusement que personne ne regarde les enregistrements. Mais j'ai retenu la leçon : Big Brother est toujours à l'affût.

Photo : Robert Foster

Mais les auberges ne sont pas qu'un lieu de fornication. Ce sont également les foyers temporaires de toute une ribambelle de personnages de passage, souvent désargentés – et parfois un peu fous.

Un de ces personnages était Anton, un jeune Albanais venu faire fortune à Barcelone. Il faisait des allers-retours entre l'auberge et un lieu indéterminé, sans jamais donner le moindre indice sur ses activités. Ce qui est étrange, parce qu'il n'était pas vraiment timide. Par exemple, il m'a raconté comment il avait cassé la gueule à 40 types d'un coup avec son frère, comment il a perdu sa virginité dans l'auberge avec une fille qui avait adoré sa performance, ce genre d'histoires – très divertissantes, mais grossièrement romancées. Mon patron a fini par le virer de force parce qu'il avait menacé un employé. Il avait quitté l'auberge en hurlant « Je suis un Sniper ! » et « Je suis un lion ! » avant de crier « Je reviendrai ! » On ne l'a jamais revu.

Il y avait un autre type, un mec nommé Ramon – un type un peu large avec l'âge mental d'un enfant, malgré ses quarante ans passés. Après avoir passé 20 ans à Londres, il était revenu en Espagne pour travailler dans un climat plus clément. Il avait des économies, mais il avait choisi d'établir son camp de base dans une auberge. Il se disait qu'il lui serait plus facile de trouver un appartement et un boulot ainsi. Il avait une kyrielle d'histoires tristes à raconter – comme la fois où il avait rendu visite à sa mère à Madrid, mais qu'elle avait une nouvelle famille et ne voulait plus de lui. Ou comme la fois où femme lui a dérobé 300 euros alors qu'il essayait de lui louer un appartement. Toutes ses histoires se terminaient mal. Il a finalement décidé de quitter l'auberge et la ville pour s'installer à Minorque.

Au bout d'un moment, il est devenu difficile de faire la différence entre les touristes et les fous. Parfois, les frontières entre les deux s'effacent, et les uns deviennent les autres. Par exemple, la Coréenne descendue dans le lobby pour se plaindre de la pisse, a fini quelques soirs plus tard dans une valise qu'elle avait prise pour une cuvette de WC. Son propriétaire s'était levé et avait trouvé tous ses biens couverts d'excréments liquides. Malheureusement, mes obligations professionnelles m'ont contraint à porter la Coréenne jusqu'à la douche – mais aussi à nettoyer ses selles.

Et ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Le pire que j'aie pu voir, c'était une Suédoise shootée à je ne sais trop quoi, en train de courir à travers les couloirs, repeignant les murs avec le sang de ses règles. Je ne l'oublierai jamais. Elle, elle ne s'en souvient probablement pas.

Mais le pire, ce n'est pas l'alcool, ni les drogues, ni le sexe ou la merde liquéfiée. C'est la violence.

Un soir, j'ai dû séparer deux débiles qui essayaient de se battre devant l'auberge, et j'ai reçu un poing en plein visage. L'agent de sécurité les a tous les deux mis à terre. « C'était mon boulot, je devais le faire. Ils n'ont pas le droit de te toucher le visage », m'a-t-il dit. Boulot ou pas, il semblait s'en être donné à cœur joie.

Il y a aussi des rixes entre des clients et des gens qui ne travaillent pas à l'auberge. La dernière dont je fus témoin impliquait trois Américaines et un chauffeur de taxi. D'après le chauffeur, elles n'avaient pas payé la course. Selon elles, il les avait agressées et escroquées. Quand les flics sont arrivés, les filles s'en sont prises à eux parce qu'ils étaient en civil et qu'elles ne les reconnaissaient pas. Elles ont traité les flics d'imposteurs, ont menacé de les frapper puis ont fait mine d'appeler l'ambassade.

Cette situation s'est résolue quand le chauffeur, épuisé, a accepté de s'en tenir à une course de 50 euros. Les filles ont continué à crier que c'était du vol. Le chauffeur a hurlé en retour. Quand j'ai enfin réussi à les faire rentrer dans l'auberge, on s'est assis pour discuter, et elles se sont calmées. Pile au moment où je retrouvais foi en l'humanité, l'une d'entre elles s'est tournée vers moi et m'a demandé :

« Tu as déjà vu Breaking Bad ?

– Bien sûr, ai-je répondu.

– Eh bien, mon oncle est un agent de la DEA [Drug Enforcement Agency, les narcos américains] et je vais lui demander de mettre ce connard en taule à Cuba », a-t-elle conclu, absolument convaincue de son bon droit. Un jour comme un autre dans une auberge de jeunesse, en somme.