On a discuté avec le rappeur de Strasbourg accusé d’« exhibition d’armes à feu »

Shit, héroïne, flingues – Abdelos encourt actuellement plusieurs peines à cause de son clip « Eider ».

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mai 30 2015, 5:00am

Extrait du clip « Eider » du rappeur Abdelos. Entretien réalisé en compagnie d'Ophélie Gobinet.

Le parquet de la ville de Strasbourg vient d'ouvrir une enquête au sujet d'Abdelos, un rappeur de la cité du Neuhof, pour son clip « Eider » tourné il y a plus d'un an. Comme à peu près tous les clips de rap français réalisés avec peu de moyens, on y voit un joli étalage de drogues, d'armes de poing, de chiens de la casse locaux et d'adolescents en train de faire des roues arrière. Le truc étrange, c'est que c'est ce pauvre Abdelos qui, semble-t-il, s'apprête à payer pour tous les autres.

Le quartier du Neuhof, au sud de la ville de Strasbourg, est un quartier oublié. Le chômage des jeunes y est estimé à 50 %. Il est considéré comme un des plus « dangereux » de France au côté de plusieurs cités de Seine-Saint-Denis. Dans les années 2000 et à chaque soir de réveillon, les jeunes du quartier y sont réputés pour cramer presque autant de voitures qu'il y avait de jours dans la nouvelle année. C'est également un haut lieu du trafic de shit, d'armes et d'héroïne dans la région. Lors d'une énième opération de police en 2012, le chef de la sureté départementale avait déclaré que l'un des réseaux du quartier visés ce jour-là « pouvait servir entre 50 et 100 toxicomanes par jour ».

C'est dans ce contexte un peu troublé qu'Abdelos a tourné son clip « Eider ». Au début, personne n'y a rien vu d'exceptionnel. Jusqu'à ce que le parquet de la ville ouvre une enquête, que plusieurs articles soient publiés dans la presse nationale et que tout le monde voie Abdelos comme un criminel ultraviolent. Je l'ai contacté alors qu'il est « en vacances » en dehors de Strasbourg, et lui ai donné rendez-vous pour savoir ce qu'il pensait de tout ce tapage médiatique – et juridique – autour de sa vidéo.

VICE : Le parquet de Strasbourg a ouvert une enquête judiciaire pour « incitation au trafic de stupéfiants » et « exhibition d'armes à feu » suite à la diffusion de ton clip « Eider » sur YouTube. Ça fait beaucoup.
Abdelos :
Franchement, j'imaginais pas que ça allait faire un scandale comme ça. À la base, c'était un clip banal. Tous les matériaux sont faux. C'est du factice. Je ne savais pas que ça allait prendre une telle ampleur.

De quels clips tu t'es inspiré pour tourner cette vidéo ?
Je me suis pas trop inspiré d'autres artistes. À la base je ne fais pas du rap pour faire de l'argent – je ne fais pas d'albums, je ne vends pas de CDs, tu vois. Je gagne pas mon pain dans le rap. C'est juste pour le plaisir. Mais on va dire que j'écoute un peu tout le monde, les grands rappeurs connus comme Lacrim, Booba, etc. J'écoute un peu de tout, même du Stromae.

Selon certaines sources, le clip aurait été tourné il y a un an. Vous l'avez filmé et mis en ligne quand exactement ?
Il a été tourné il y a un an, et on l'a mis en ligne un an après, le 1er mai. Tu vois, ça a été mis en ligne il y a deux ou trois semaines déjà, et ça n'a pas sauté aux yeux des gens. C'est là, récemment – je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Il a fait 60 000 vues en une matinée, ça a fait de la pub. Mais bon, c'est pas tant que ça. Les grands rappeurs ils font un clip et en même pas une journée ils ont 500 000 vues.

Parle-moi des flingues et de la drogue dans le clip. Tout est faux ?
Oui c'est du factice ! Moi je suis pas un gars qui va dire aux gens de créer de la violence, de vendre de la drogue. Même ceux qui font du business, ils ont pas attendu que je sorte mon clip pour commencer à vendre. Ils sont déjà dans le métier depuis des années. Moi j'ai menacé personne. J'aime toutes les communautés, juives, musulmanes, chrétiennes, j'ai rien contre personne quoi. Je suis un gars simple. Je suis un gars cool, tu vois, je suis pas un criminel comme les gens peuvent le penser.

Je me sens insulté. Parce que y'a beaucoup de chroniqueurs du web, ils arrêtent pas de m'insulter à cause du clip.

Certains te reprochent d'avoir tourné le clip dans le quartier du Neuhof, près des lieux de deal, ce qui participerait à « dégrader l'image du quartier ». Quel est ton avis là-dessus ?
On voit en effet des personnes dans le clip qui sont déjà connues pour stups. Et alors ? Moi aussi je suis déjà connu pour stups. Ils m'ont mis trois ans ferme et du sursis en 2009. Mais ça ne veut rien dire, y'a plus rien dans le quartier aujourd'hui.

Parle-nous du quartier du Neuhof.
Le quartier du Neuhof, il y a quelques années de ça, c'était vraiment un quartier ou il y avait tout qui tournait. Y'avait des armes, et en nombre. Mais là, depuis, ça s'est calmé. Ils ont fait un grand nettoyage dans la cité. C'est plus comme avant. Y'a toutes les origines dans ce quartier, toutes les cultures, toutes les religions. Et y'a pas de souci, avec personne.

Les gens ils pensent que ce que je raconte dans le clip c'est négatif, mais nous on a vécu ça quoi. La plupart des personnes avec qui j'ai grandi, ils ont quitté l'école en 5e, 6e, tu vois. Ça veut dire qu'eux, ils se levaient le matin et faisaient de l'argent avec le business. Alors ils se sont dit : « pourquoi je devrais continuer mes études, si je fais déjà de l'argent juste en me levant » ?

Donc avec ce clip, tu veux dénoncer la situation du quartier ?
C'est pas ça. Je voulais pas dénoncer quoi que ce soit, moi. Je voulais représenter le quartier comme il était à l'époque, tu vois. Mais voilà, comme je t'ai dit c'est plus comme avant.

Abdelos sur le tournage du clip.

C'est quand même une sorte d'acte politique que de sortir un clip comme ça, non ?
Tu sais quoi, je ne m'attendais pas à être dans la politique, ou que des journalistes viennent me poser des questions sur le clip. Je m'attendais pas à ça. Je sais même pas quoi te répondre, carrément. Moi j'ai commencé le rap dans des centres sociaux culturels à 12 ans. Tous les vendredis, y'avait une soirée freestyle. Et puis comme à l'époque y'avait pas beaucoup de monde chez qui on pouvait enregistrer, ben voilà, on se retrouvait là.

Selon certains rappeurs de Strasbourg, c'est dommage que ton clip contienne des clichés sur les armes, la drogue, etc. Pour eux, cela donnerait une mauvaise image du rap. Qu'as-tu à leur répondre ?
Le rap à la base, on va dire que c'est hardcore, tu vois ? Le gangsta rap, quand les gens veulent s'en inspirer, ils vont chercher un mec comme Tupac – pas un autre rappeur commercial. Moi je voulais continuer ce style de rap.

L'adjoint au maire de la ville de Strasbourg, Mathieu Cahn, s'est quant à lui dit « effaré par l'image que ce clip donne du quartier du Neuhof ».
Lui, il a jamais mis les pieds sur le terrain. Il ne sait pas ce qu'il se passe vraiment au Neuhof. Il sait rien, il entend juste. Le bouche-à-oreille, c'est tout. S'il venait dans le quartier du Neuhof et qu'il parlait avec les jeunes, il verrait que les jeunes du quartier, ils sont cool. Ils aiment tout le monde. Chez nous, il n'y a pas des gens qui s'entre-tuent avec des armes, qui se tirent dessus, tu vois ? C'est pas comme à Marseille, hein ! Chacun est libre de faire ce qu'il veut.

Abdelos avec un pote et de – fausses – armes.

Est-ce que tu te sens censuré ?
Tu sais quoi, je me sens pas vraiment « censuré ». Je me sens insulté. Parce que y'a beaucoup de chroniqueurs du web, ils arrêtent pas de m'insulter à cause du clip. Je sais pas, c'est peut-être parce que ça parle d'un mec de Strasbourg. Il aimerait que ça parle d'un mec de Paris ou de Marseille, les capitales du rap. On dirait qu'ils ont la rage que ça parle d'une autre personne qui ne vienne pas d'une ville connue dans le rap.

Un journaliste a écrit que ton clip transpirait « la flemme, le copier-coller et le manque d'imagination ».
C'est parce qu'on vit tous la même chose. Nous, on raconte ce qu'on vit. Et dans toutes les cités de France, on vit tous la même chose.

À la fin de ton clip une plaquette de shit est taguée « nique la police ». T'as pas peur qu'ils le prennent mal ?
Moi, je suis juste le mec qui rap derrière. J'ai rien touché de mes mains, j'ai rien écrit du tout, j'ai pas touché d'arme dans le clip. Moi je suis juste celui qui fait passer le mot. Tu vois, je suis un gars cool, j'ai rien contre personne, je suis pas un criminel. Je dis pas aux gens de vendre de la drogue, je dis pas aux gens de commettre des crimes. Celui qui s'en sort et qui continue les études, et celui qui fait du business et qui s'en sort comme ça : je suis juste le gars qui fait réfléchir au droit chemin quoi. Voilà, j'ai rien d'autre à dire.

OK, merci à toi. Et bonnes vacances.
Merci à vous. De toute façon, j'vous ai en amis sur Facebook, c'est bon.

Gaspard est sur Twitter.

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