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Vice Blog

Les séniors contre l'art

3.1.11

L’autre jour, je marchais dans la rue derrière une vieille femme qui, soudain, s'est arrêtée net sur une sculpture minimaliste, s'est retournée vers un passant, et lui a dit : «  C’est la plus grosse merde que j'aie jamais vue ».  Qu’elle ait JAMAIS vue ! 70 ans de vision, et cette merde sort tellement du lot qu’elle a eu besoin de le signaler à quelqu'un. 
À ce moment-là, j'ai réalisé à quel point la situation sur laquelle j’étais tombée était pertinente : les gens ont toujours voulu que l’art contemporain soit contredit, et les vieilles personnes n’ont rien de mieux à faire que de le contredire. Les vieux sont marrants, impitoyablement critiques et toujours prêts à mettre leur vision à l'épreuve. La seule chose dont ils ont besoin, c'est l'occasion de pouvoir le faire. Avec cette idée en tête et quelques fichiers .jpg en poche, je suis partie à l’assaut d'une maison de retraite dans le quartier. 
Le curating de ma petite exposition a été effectué avec soin, selon plusieurs critères : compositions, arrangements de couleurs et techniques ; tant de variables qui ont influé sur ma sélection. Je me suis rendu compte bien plus tard que malgré ça, la plupart des trucs que j'avais choisis étaient tous profondément déprimants. Merde.
Quand je suis arrivé, Simona, la directrice du département Loisirs avait réuni une salle entière de vieilles dames qui m'attendaient devant un grand écran. Certaines tricotaient et/ou somnolaient, mais quelques-unes ont pris leur boulot avec beaucoup d'enthousiasme. C’était comme si elles avaient été renvoyées brutalement des portes de la mort juste pour nous dire quels genres de connards nous étions. Le seul mec présent, un vétéran et prof d’ingénierie retraité, m'a balancé un bon nombre de conneries assez accablantes. Il m’a dit que je cautionnais la chute vertigineuse de notre nation, que j’étais sous l’emprise des drogues dures et que je devais abandonner tout ce que je faisais, tout de suite. Et il a été capable de comprendre tout ça avec une série de peintures ?! Clairement, nous avions choisi de très bons artistes. 
De toutes ces dames qui ont critiqué les œuvres, trois étaient particulièrement loquaces, et c'était un plaisir de converser avec elles.

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Betty Cunnigham est une douce et gentille femme de 92 ans originaire de Grande-Bretagne, diplômée de l’Université de McGill. Elle aime peindre.

Diana Jamieson est une femme badass de 85 ans qui vient de Montréal. Elle a travaillé pendant 14 ans comme guide au Musée des Beaux Arts de Montréal. Son fils Ron est artiste et son mari était peintre. Diana est donc immunisée contre toutes les conneries de l’art. Même si les gens aimaient les boulots de son mari, elle m'a confié qu'il était en réalité un connard égocentrique qui ne peignait que pour lui-même.

Rose Raba Recihman vient de République tchèque et n’a pas voulu me dire son âge. C'est une petite mamie artiste, sensible, qui a fait les Beaux-Arts de Prague. Elle m’a ramené un tas de petites peintures qu'elle voulait me montrer. Elle avait des photos de ses sculptures, des masques aux couleurs criardes et aux sourires affolés, et une autre qui représentait un oiseau. On aurait dit une jeune coincée dans le corps d’une vieille personne, en un peu moins lucide. Elle m’a demandé de revenir histoire de passer un peu de temps avec elle, ce que je songe vraiment à faire d’ailleurs.

STILL, DE DANIEL RICHTER

Rose : C’est une peinture imaginaire. Vous voyez des gens dans l’herbe. En dehors du ciel. Puis vous voyez des gens debout. En haut, il y a une personne couchée. On ne sait pas si c’est un homme ou une femme. Il ou elle a l'air triste, la bouche ouverte. Les gens sont là et se disent : « Que se passe-t-il ? À quoi pense-t-elle? Que se passe-t-il dans l’esprit des gens ? » C’est mon interprétation de ce tableau.

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Est-ce que vous l’accrocheriez au mur de votre chambre ?
Rose : Pourquoi pas. Mais, vous savez, ça dépend, où est-ce que je pourrais la mettre ? Vous voyez ? [rire général]. Cette peinture n’est pas faite pour n’importe quelle pièce. Il faut que ce soit une grande pièce parce qu’elle est très imagée, et il faut la regarder avec du recul. Je dirais que c’est une très belle peinture parce qu’elle abrite beaucoup d’imagination. Et je crois qu'elle est inachevée, que ceux qui voudraient la compléter - des artistes - peuvent le faire. Tout le monde n'aime pas forcément les tableaux complètement finis. 
Betty : Le personnage agenouillé devant l’arbre rend hommage à un fantôme qui est derrière l’arbre. Est-ce que c’est l’esprit d’un défunt qui s’éloigne dans le ciel ? Et aussi, pourquoi ce personnage féminin est-il roux ? Tous les autres ont des cheveux SANS couleur.

MIGRAENE, DE ANDREAS GOLDER

Ça vous inspire quoi ? 
Diana : Le problème avec ce genre de peinture, c’est que si l’artiste ne parvient pas à faire passer son idée, il a échoué. Un artiste essaie de partager ses sentiments quand il fait une peinture. Et je n’ai pas la moindre idée de ce qu'il essaie d'évoquer ici. [applaudissements dans la salle]. Quelqu’un est en train de tomber dans les escaliers. C’est tout.

Que pensez-vous des couleurs et de la peinture de cette photo ?
Oh… je ne l’accrocherais pas.

Qu’auriez-vous fait pour l’améliorer ?
Je pense que j’aurais inséré plus de détails.

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MASTER OF THE UNIVERSE/FLEXMASTER 300, DE AUREL SCHMIDT

Celle-ci a été entièrement réalisée avec des crayons de couleur.
Diana : C’est une artiste douée mais elle n’a rien inventé.
Rose : Je pense que c’est juste une peinture imaginaire. Elle a juste dessiné ce qui lui passait par la tête. Et puis on peut apercevoir des cannettes. Je crois que le haut est censé être une poitrine.

Un  mot pour la décrire ? 
Diana : Déprimante. 
Rose : Peut-être que des gens peuvent la trouver « étrange »

Diana : La dessinatrice est un genre d'artisane. Elle sait comment utiliser son matériel. Mais je ne sais pas de quoi elle fait le portrait. Je n’arrive pas à comprendre.

Le dessin s’appelle « Master of the Universe » (« Maître de l’univers »).
Diana : [rires]
Rose : Oooooooh je vois…
Diana : Peut-être qu’elle n’aime pas les hommes.

BIRD SHIT, DE DAN COLEN

Celle-ci s’appelle Bird Shit (« Chiure d’oiseau »).
Diana : C’est ridicule. Au moins, je vous le dis, il sait donner des titres à ses trucs, car c’est exactement ce que c’est. Merveilleusement objectif.
[Quelqu’un crie : « je ne peins pas mais je suis sûr que je saurais faire ça ! »]
Quand j’étais guide, j’ai rencontré un petit garçon qui m’a dit « Je pourrais faire ça ! » et je lui ai répondu « Oui, mais tu ne l’as pas fait ! »

C’est ce qu’ils disent de l’art contemporain. Alors, un mot pour décrire cette peinture ?
Rose : Je dirais « tristesse »
Diana : Elle n’a pas de sens !

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Sur une échelle de 1 à 10, vous lui mettriez combien ?
Diana : Moins 10 !
Rose : Trois.

BAD ROUTE, DE MIGUEL CALDERON

Diana : Waaouh. On passe aux choses sérieuses. De vraies gens sur de vrais vélos… avec des
têtes de singes.

Ça vient d’une photo. L’artiste a pris une photo, puis l’a peinte.
[Quelqu’un à l’arrière crie « c’est de la triche ! »]
Diana : Non, ce n’est jamais tricher. Il n’y a pas de tricherie en art. Personne ne dit comment faire. 
Rose : C’est très ouvert.

Est-ce que vous aimez la façon dont c’est peint ? 
Diana : Oui, c’est bien fait. Il faut au moins reconnaître le travail de l'artisan.

OK, mais que diriez-vous à l’artiste ? 
Diana : Je lui demanderais « Pourquoi ? Pourquoi vous voulez montrer ça ? ».
Betty : L’artiste a donné aux cyclistes des VTT, vous voyez, même pas de vraies motos. Des VTT avec des singes… je ne comprends pas. 
Rose : Je dirais qu’il a peint des gens, il voulait montrer ce que les gens ont dans leur esprit. Et c’est ce qu’on voit sur cette toile. C’est un fantasme.

Que diriez-vous si vous mettiez de côté les personnages ? 
Diana : Ce serait un beau paysage.

MISAKI KAWAI

Betty : J’aime bien les couleurs.

Tu penses que le sujet est important ?
Betty : Non.
Diana : Aucune forme n’est correctement représentée. Le sol est plat, etc. Elle a assez bien réussi les oiseaux en revanche. 
Betty : C’est une jeune personne qui a peint ça. Oui, une très jeune personne.

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Vous l’accrocheriez à votre mur ?
Rose : Cette toile m’apporterait beaucoup de bonheur. Regardez-la. D’abord, regardez les deux oiseaux. C’est un mâle et une femelle, et vous voyez, ils s’embrassent, se parlent, sont très heureux. C’est la première chose que je regarderais. Puis je me demanderais peut-être « À quoi pensent-ils ? » Vous savez, « Qu’est-il en train de se passer dans leur petite tête ? ». Puis surtout, je vois de magnifiques fleurs en train d'éclore.

Quelle note lui vous lui donneriez, entre 1 et 10 ?
Rose : Moi ? Je lui donnerais un dix. 
Diana : Impossible, impossible ! C’est complètement faux ! Complètement faux ! Même le vase est de travers. Il ne pourrait pas tenir. Rien ne va. Les fleurs ne sont pas fleuries. Je m’en fiche si c’est fait exprès ou non. Ce n’est pas fait correctement. 
[Quelqu’un dit quelque chose à propos de l’héroïne extraite du pavot puis les papis et mamies commencent à se disputer sur le type de fleur que ça pourrait être]
Rose : Je n’avais pas remarqué ça avant, mais il y a un autre petit oiseau. Un petit oiseau sur le côté gauche, il est très triste. Il regarde vers le bas. Peut-être que les autres sont en train de parler de lui. Il est comme le petit oiseau complètement laissé à l’écart. Vous savez…
Betty : C’est vrai, celui sur le côté a l’air triste. Les deux du milieu s’amusent. 
Diana : Les deux que l'on voit sur le vase NE SONT PAS DE VRAIS OISEAUX ! Ils sont peints sur un vase, ils ne peuvent pas parler !

Dans l’ensemble, que pensez-vous de ces œuvres ? 
Diana : Déprimantes. Vraiment. C’est dommage car ce sont de bons artisans, pour la plupart. Ils auraient pu faire quelque chose de bien, mais ils ne l’ont pas fait. Peut-être qu’ils sont méchants, à l'intérieur.

KARA CRABB

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