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Vice Blog

QUELQUES QUESTIONS À PAUL-ARMAND GETTE

16.11.10

Paul-Armand Gette est né en 1927. Il a passé sa vie à photographier des petites culottes, s'est intéressé plus que Courbet lui-même à l'origine du monde et à sa dissimulation, a montré les menstrues des déesses, a beaucoup questionné les rapports de pouvoir entre l'artiste et son modèle et a transgressé des vieilles règles d'atelier en photographiant « Le toucher du modèle ». Il a cumulé un nombre considérable de plaintes et de procès, et continue à adorer le scandale et les provocations. On ne s'est pas fait prier pour le rencontrer et pour se faire photographier à notre tour.

Vice : Vous avez photographié des filles et des femmes de tous les âges et sous tous les angles possibles, avec toutes sortes d'accessoires et dans des contextes extrêmement différents. Comment recrutez-vous vos modèles ?

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Paul-Armand Gette : Je photographie les personnes qui en ont envie, que ça amuse. Le thème, c'est la liberté du modèle. Si quelqu'un vient me dire : j'ai envie de te servir de modèle, qu'est-ce que je dois faire ? Je leur réponds : faites ce que vous voulez.

Vous avez toujours trouvé des candidates ?

Oui. Bon, il n'y a pas la queue dans l'escalier, mais ils ou elles me trouvent. C'est limité au microcosme de l'art, n'est-ce pas. Même si l'information arrive à dépasser ce milieu de l'art, les gens ont peur, tout simplement. Et puis ce n'est pas facile d'arriver en face de quelqu'un et qu'il vous réponde : faites ce que vous voulez. Il y a une grande différence entre ce qu'on a envie de faire et ce qu'on peut faire. Il m'est arrivé que des personnes reculent. Un jour, quelqu'un m'a répondu : « Ce que je veux faire n'est pas montrable », sans qu'on n'ait jamais pu savoir quels étaient ces critères de montrabilité. J'ai mis en place ce processus en 1994, et depuis j'ai eu une centaine de modèles. Ça peut être des relations qui s'établissent dans le temps. Je revois de temps en temps une personne qui manifeste encore des envies de collaborations alors qu'elle avait 11 ans lorsque nous avions fait les premières images. Aujourd'hui, elle en a quarante. Il y a des relations qui sont tout à fait ponctuelles ; ça peut durer cinq minutes, dix minutes…

Comment choisissez-vous les décors ? Vous travaillez toujours dans l'intimité des modèles ?

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Oui, ou ici chez moi, ou dehors, ou où vous voulez. Si quelqu'un me dit : on va dans la rue, on y va. Au Jardin des Tuileries, on y va. Ça m'est égal que la personne choisisse la manière dont elle va s'habiller, s'habiller ou se déshabiller, ce qu'elle va choisir comme accessoires, est-ce qu'elle aura des bijoux, est-ce qu'elle va arriver avec un objet ? J'en sais rien. C'est une surprise. Si ça se limite à une fois, on peut faire cinq ou six images ou cinquante, je les lui montre, puis je vais informer la personne de l'usage que j'en fais : soit un tirage de deux mètres sur trois, soit sur mon blog, soit sur mon feuilleton. J'utilise rarement une image seule ; soit deux images, soit une image et un texte. C'est toujours très systématique, quel que soit le sujet. Je crois que ça vient du fait que je ne viens pas du milieu de l'art mais du milieu des sciences, et que j'ai basculé dans l'art à un certain moment. Mais j'ai conservé les habitudes du scientifique.

Vous avez effectivement une manière très méthodique d'épuiser les sujets : les fleurs, les matières, les tissus, les corps, les femmes, les sexes de femme.

Mon goût pour les femmes vient de mon enfance. Je m'étais lié d'amitié avec une petite fille qui collectionnait tout : les papillons, les fleurs, les plantes. Elle m'a embrigadé, en quelque sorte, et ça m'a donné le goût des sciences. Et comme je la trouvais très plaisante, ça a marqué toute ma vie.

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Est-ce que vous acceptez toutes les mises en scène qu'on vous propose ?

Oui. Je reste imperturbable. Je me rappelle d'une jeune femme que j'avais rencontrée dix minutes avant une lecture, qui s'est assise sur mes genoux et qui m'a menacé de me piquer avec une épingle de tapissier qu'elle m'avait montrée. J'ai eu peur tout le temps. Dans la question de la liberté du modèle, je suis aussi confronté à ça.

Je me suis demandé si votre travail ne portait pas finalement sur votre propre relation au modèle, et non pas sur l'objet lui-même que vous photographiez.

C'est variable suivant les individus, et comme ce ne sont pas des professionnelles… Je ne supporte pas les professionnelles parce que les attitudes et les sourires sont stéréotypés. Là, on n'en sait rien. La personne ne sait pas ce que je vais faire, ce que je vais photographier, je ne sais pas comment elle va se comporter, quelques fois c'est très tendu, mais très souvent ça continue, et parfois ça dure vingt ans.

Comment expliquez-vous le scandale qu'a généré le « toucher du modèle » ?

Je ne sais pas. Parce que c'est défendu de toucher les modèles ? Si vous passez par une agence de modèles, il y a une déontologie très spéciale. J'ai lu dans des prospectus qui louent des modèles qu'on ne doit leur donner que des ordres oraux. Si on replace les choses chronologiquement, j'ai eu un modèle virtuel pendant de nombreuses années, celui d'Alice de Lewis Carroll. Je m'inspire de ça pendant un certain temps. Puis dans les années 1970, j'ai envie de remplacer ce modèle par des modèles réels. Donc je demande aux gens qui sont autour de moi, à mes amis, ceux qui ont des petites filles, si elles veulent me servir de modèle. Ça se passe très bien jusque dans les années 1980, je fais une expo en Suède, et là il y a une critique d'art qui pique une crise et qui écrit dans le journal local qu'il faut jeter dehors les petites filles. Elle demande le décrochage de l'exposition et ma comparution devant un tribunal. Alors que le jour du vernissage, toutes les filles qui m'avaient servi de modèles étaient là avec leurs parents et leurs grands-parents… Il y avait peut-être des photos qui avaient certes un caractère un peu érotique, mais il n'y avait pas d'images pornographiques. Ça a fait du bruit, on a discuté dans les journaux, le musée ne décroche pas l'exposition, résultat : tous les vieux dégueulasses de la ville affluent au musée, sont évidemment très déçus, et les choses en restent là. Sauf que cette histoire m'a un peu agacé, donc je cherche une réponse. Et je la trouve : puisque la beauté de mes modèles provoque de telles réactions, je vais les faire disparaître. Plus de modèles. Mais je vais montrer quelque chose qui les représente, et je choisis leurs culottes. Et je fais des natures mortes dans lesquelles figurent leurs sous-vêtements. On dit maintenant que je suis fétichiste et je continue avec ça. L'interdit tombe ; et petit à petit, je réintroduis des modèles et je leur demande si je peux les toucher, et j'appelle ça « Le toucher du modèle ». Mes thèmes se développent seuls, en quelque sorte. On passe des enfants aux culottes (qui sont jugées tout aussi scandaleuses) et on passe au toucher du modèle qui paraîtra tout aussi scandaleux.

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C'est vrai qu'on peut difficilement s'empêcher de se demander dans ce type de photographies si les artistes couchent avec leurs modèles, ou en tout cas quelle relation ils entretiennent avec elles pour obtenir un tel abandon.

Ça entre dans l'imaginaire du public et le public qui voit ma main sur la cuisse du modèle invente quelque chose d'autre. Et je vais me servir de ça. Ce n'est pas une image contestable, mais elle est scandaleuse.

Vous aimez le scandale ?

Oui. J'ai fait une exposition en 1983 au Musée d'art moderne de la Ville de Paris qui s'appelait « Perturbations », où je montrais des images des travaux que j'ai faites sur la nature, ou des images faites avec des petites filles, des adolescentes, des sous-vêtements, etc. Je n'ai pas été censuré, mais la directrice du musée trouvait que si on « mettait trop de choses, c'était pas bien ». Elle voulait que j'en mette le moins possible. Mais j'ai été censuré par la suite.

Que pensez-vous de la limitation d'âge imposée pour l'exposition Larry Clark au Musée d'art moderne ?

Je la trouve idiote. Qu'est-ce que ça a fait ? Ça a fait une queue trois fois plus longue que d'habitude, et après tout il fallait demander aux adolescents… Je ne suis pas pour la censure. Le sujet, c'est les adolescents qui peuvent voir tout ce qu'ils veulent sur internet. Je ne suis pas pour ce genre de comportements. En 2000, il y a eu l'exposition de Bordeaux qui s'appelait Présumés Innocents

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…où l'on a porté plainte contre vous.

Oui. C'était ridicule. J'ai été visé pour quelque chose qui a été publié dans le catalogue et qui n'a même pas été montré dans l'exposition. C'était un sapin de Noël rempli de petites culottes. Une vingtaine d'artistes ont été visés, dont moi. Depuis, ils ont abandonné la plainte contre les artistes, mais elle continue à courir pour le directeur du CAPC qui est maintenant directeur des Beaux-Arts, et pour Stéphanie Moisdon et Marie-Laure Bernadac, les deux commissaires. Il y a beaucoup de censure larvée, mais les livres sortent et les expositions se font. Et les choses évoluant, dans ces rapports avec les modèles qui sont souvent des rapports amicaux.

Nous sommes au début de 1991, et ces personnes manifestent beaucoup d'initiatives. C'est là que je commence à leur dire : faites ce que vous voulez. Et ça surprend beaucoup. Il n'y pas de critères de choix, ni l'âge ni l'apparence physique. Quelques années plus tard, je décide de faire Les Chroniques d'Aphrodite à Sète en collaboration avec l'École des Beaux-Arts, là-bas. Donc je prépare cette exposition, et on me demande de faire un exposé de mes intérêts aux élèves de l'école, et je demande si quelqu'un veut être mon modèle. Une heure plus tard, une jeune fille se propose d'être mon modèle. Plus tard, pendant le repas, j'annonce que dorénavant j'allais m'occuper des menstrues de la déesse. Ça n'a pas plu, pas plus à mon épouse qu'aux convives qui étaient là. Mais au fil des ans, quelques personnes ont interprété pour moi les menstrues de la déesse, dont une professeure de photographie qui m'a fait une démonstration avec des fraises et de la confiture de myrtilles.

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Vous avez un tiroir, un coffre à trésors rempli des objets, des culottes, des tissus que vous avez photographiés au fil du temps ?

Plein !

Est-ce qu'on peut voir ?

Oui, regardez [il nous tend quelques photos]. J'ai fait un livre d'ailleurs qui s'appelle « La Dissimulation de l'origine », qui est au fond… les culottes. Tant qu'on est dans le domaine de la pornographie, ça va très bien, il n'y a pas de problème. Moi, quand je fais des choses, c'est pire parce que ce que fais, c'est scandaleux au deuxième degré ; c'est ce que les gens imaginent qui leur fait peur. Dans la pornographie, il n'y a pas de malaise ; c'est au premier degré.

J'ai dessiné des motifs de dentelle qui ont été censurés. Le directeur du Mobilier National a voulu me commander des motifs de dentelle pour les conservatoires d'Alençon et du Puy-du-Dôme. Je fais mes motifs, on les soumet à une commission et il y a un arrêté ministériel où il était écrit : « on passe commande à Paul-Armand Gette d'une dentelle destinée à orner une culotte » ! Je trouvais déjà drôle qu'il y ait un arrêté ministériel pour ça. [Il nous montre une photo du motif : un sexe de femme blanc brodé sur une culotte noire). Et là, changement de direction au Mobilier National. Quand il voit ça, le nouveau directeur arrête tout en disant : c'est scandaleux de faire travailler les dentelières sur un motif pareil ! Alors qu'elles n'étaient pas scandalisées du tout ! On a exposé les maquettes et on est pas allés plus loin.

Vous accepteriez de nous prendre en photo avec Eva ?

Je serais ravi.

INTERVIEW : MARIE-EVE LACASSE

PHOTOS : EVA HUSSON