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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Culture

Todd Phillips a documenté la vie des frat boys américains

Frat House donne un regard déplaisant sur le tribalisme, l'abus de pouvoir et le machisme, entre autres traits masculins déplorables.

par Alex Godfrey
14 Octobre 2010, 5:00am

En tant qu'anglais, je n'ai jamais saisi le concept des fraternités universitaires aux États-Unis. En tant qu'anglais, mais aussi en tant que personne qui ne voit pas d'intérêt à s'enfiler des pintes de pisse et de gerbe. On n'a même pas d'athlètes au Royaume-Uni, et encore moins de fraternités, que j'ai toujours considérées comme étant le paradis homo-érotique des sportifs où le viol est perçu comme une blague marrante.

Todd Philips réalise des comédies qui mettent en scène des mâles primitifs, comme Very Bad Trip, Retour à la Fac et Road Trip, et il est à l'origine du documentaire Frat House, qui est sorti en 1998. Il avait déjà réalisé Hated : GG Allin And The Murder Junkies – les hommes qui font des conneries constituent clairement son sujet de prédilection. Frat House donne un regard déplaisant sur le tribalisme, l'abus de pouvoir, le machisme et quelques autres traits masculins déplorables. Phillips et son co-réalisateur Andrew Gurland (qui a récemment signé The Virginity Hit, avec Adam McKay et Will Ferrell) ont passé un an à infiltrer des fraternités dans le cadre du film. Au début, on y voit quelques athlètes très prévisibles qui font la fête (on y voit donc des types qui se coulent des douilles et des jeunes filles nues qui s'assoient sur le visage des mecs), avant que les réalisateurs se familiarisent avec les membres de la fraternité new-yorkaise Beta Chi, dirigée par un connard insondable qui s'appelle Blossom.

Ce dernier, qui s'est autoproclamé le « roi de l'école », se vante d'arracher des têtes de rats avec les dents, et offre à Phillips et Gurland le spectacle du bizutage - un mélange de violence à la Full Metal Jacket et autres insanités franc-maçonniques. Par la suite, Blossom menace de tuer les réalisateurs et frappe Gurland au visage, ce qui les pousse à aller voir du côté de la fraternité Alpha Tau Omega à l'université de Mulhenberg en Pennsylvanie. Ils arrivent enfin à filmer ce qu'ils désiraient en prêtant un serment et en acceptant de se faire bizuter pendant dix semaines. Phillips finit coincé dans une cage pour chiens, couvert de bière, de cendres et de morceaux de tabac à mâcher, tandis que Gurland termine à l'hôpital à cause d'un problème d'estomac.

Frat House a été commandé à l'époque par la chaîne HBO, mais n'a jamais été diffusé. Après sa projection au Festival de Sundance, les étudiants ayant pris part au film ont accusé les réalisateurs d'avoir monté les scènes de façon trompeuse. Phillips et Gurland ont nié les accusations, en disant que la plupart des étudiants souhaitaient juste se dédouaner. En revanche, Phillips s'est excusé par la suite en admettant que la plupart des étudiants étaient ivres ou défoncés lors de la signature de leurs contrats.

Frat House est difficile à trouver, mais je me suis souvenu du film l'autre jour alors j'ai fouiné longuement et je l'ai trouvé sur Google Vidéo. Vous pouvez le regarder en dessous. Si vous arrivez à supporter une qualité d'image médiocre, prenez une heure pour le regarder, car dans tous les cas, c'est étrangement divertissant.

Il y a dix ans, j'ai interviewé Todd Phillips pour un autre magazine, alors qu'il préparait un autre film, et nous avons longuement parlé de Frat House. Cette partie de notre entretien n'a jamais été publiée, mais je l'ai ressuscitée. La voici.

VICE : J'ai lu pas mal de trucs sur Frat House.
Todd Phillips :
Frat House est hyper cool.

Ce qui m'a intéressé, c'est de voir à quel point tu étais impliqué dans ce projet. Tu t'es notamment fait enfermer dans une cage pour chien alors qu'on te balançait de la bière et des cendres.
C'est exactement ça, oui. Je me suis sacrifié pour l'amour du métier. Le film traite des bizutages et des rituels étranges que certains hommes sont prêts à subir pour avoir le sentiment d'appartenir à un groupe. Tout le monde a tellement peur d'être mis à l'écart qu'ils sont prêts à être frappés, à se faire pisser ou vomir dessus juste pour faire partie d'un clan, ce qui est pathétique. C'est un phénomène purement américain. Je ne pense pas qu'il existe en Angleterre, mais on le rencontre dans toutes les facs aux États-Unis. En ce qui concerne la première école où nous sommes allés, les enfants nous ont tous dénoncés et virés en nous disant qu'on n'avait pas le droit d'en filmer plus. Alors, Andrew et moi sommes allés dans une deuxième école, et afin de gagner leur confiance et d'apaiser leurs craintes, nous leur avons dit : « On prêtera tous les serments que vous voudrez, et comme ça nous prendrons notre part de responsabilité. » Ça a relâché un peu la pression, ils ont accepté et... je me suis retrouvé enfermé dans une cage pour chien alors qu'on me vomissait dessus.

Qu'est-ce qui t'a traversé l'esprit à ce moment ?
Ce qui est drôle, c'est que j'étais plutôt excité car je savais qu'on filmait exactement ce que je voulais avoir. C'est pour ça que j'ai fait ça. Je n'étais aucunement contrarié car je savais pour quelle raison je le faisais, et que ce serait bientôt fini.

Est-ce que tu peux me parler de la polémique suscitée à la sortie du film ?
La controverse ne vient que d'une chose. Quand tu filmes des fils et des filles d'Américains blancs et riches, tu t'engages à en irriter plus d'un. HBO a fait de nombreux documentaires qui ont gagné des prix, et ils traitaient presque exclusivement de la même chose : les maquereaux, les putes, les strip-teaseuses, le crack, les confessions dans un taxi etc. Des cibles faciles. Ils ont fait des films sur des skinheads et des militants anti-avortement acharnés. Des films importants, qui parlent de gens en marge de la société. Je considère les marginaux comme des cibles faciles, alors que Frat House parle d'Américains blancs de la classe supérieure, dont les parents sont avocats, docteurs ou politiciens. À m'entendre, on dirait que je balance une espèce de théorie controversée et paranoïaque, mais c'est vrai. Et quand tu sors ce genre de films, ces gens qui ont plein de ressources vont te menacer de te poursuivre en justice. Tu peux accepter de t'engager dans cette bataille ou pas, et HBO a choisi de ne pas se mouiller. La controverse est là. C'est dommage – c'est eux qui ont les droits sur ce film, ils l'ont financé, je n'ai pas d'autre alternative.

De quoi t'accusaient les étudiants en réalité ?
Les gamins disaient qu'ils avaient dû refaire les scènes cinq fois. C'est entièrement faux. Je n'ai jamais dit quelque chose comme « Attends, repasse par cette porte encore une fois ». Ce qui est fréquent dans les documentaires. Mais non, nous n'avons jamais fait une chose pareille. Ce n'est pas comme ça que je procède quand je fais un film. Ce que les gens ne comprennent pas vis-à-vis de la réalisation d'un bon documentaire, c'est qu'il faut écrire un scénario. Tu écris le film, puis tu commences. Et tu manipules chaque personne pour qu'elle dise exactement ce que tu veux qu'elle dise. Je plaide coupable pour ça. C'est comme ça que je fais un documentaire. Parce que tu sais quoi ? Le documentaire purement objectif, ça ne m'intéresse plus, parce que les gens sont trop conscients du pouvoir de la caméra. À mes yeux, les documentaires sont fomentés par la manipulation. C'est triste à dire, mais c'est vrai. Tu vas filmer en sachant parfaitement ce que tu veux faire, et tu reviens avec ce que tu souhaitais. Je suis un manipulateur, et j'en assume complètement la culpabilité.

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