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Vice Blog

ON A ASSISTÉ À LA DEUXIÈME RÉVOLUTION DU KIRGHIZSTAN

14.4.10

On n'avait jamais entendu parler du Kirghizistan dans la presse, jusqu'à cette insurrection. Présentement, je me trouve à la capitale, où tous les révolutionnaires, petits voyous, policiers et journalistes du pays ont décidé de se donner rendez-vous.

Il y a cinq ans, les manifestants ont assiégé les bâtiments du gouvernement à Jalal-Abad, dans le sud du Kirghizistan ; c'est ce qui avait mis en marche la plutôt gentillette révolution des Tulipes. Révolution qui avait permis l'installation de Kurmanbek Bakiev au pouvoir. Aujourd'hui, les Kirghiz se révoltent de nouveau. Attristés par la corruption, l'augmentation des impôts et la manoeuvre de Bakiev pour transformer le gouvernement en entreprise familiale, les gens ont décidé qu'il était temps pour lui de partir.

Le 7 avril, les manifestants ont paradé dans le centre de Bichkek, la capitale, pour se placer devant le bâtiment le plus important du gouvernement, la Maison Blanche, et sur Ala-too, la place principale. Le truc a très vite dégénéré. On est restés dans un appart, juste à côté. On a entendu des coups de feu et vu des mecs remonter la rue principale en direction des quartiers riches, probablement dans le but de piller les baraques. Nos voisins n'ont pas arrêté de passer des coups de fil pour s'assurer qu'on avait encore assez de bouffe. Ils nous rappelaient de ne surtout pas quitter l'appart. On a bu beaucoup de thé, joué aux cartes et regardé les infos à la télé, en traduisant ce qu'on pouvait du kirghiz et du russe.

Il était environ une heure de l'après-midi quand les premiers coups de feu ont été tirés. Les gens jetaient des pierres, foutaient le feu aux voitures et autres camions, et les amenaient devant les principales entrées de la Maison Blanche pour tenter de les faire exploser. La police a réussi à les contrer avec de la bombe lacrymo, après l'échec des fusils paralysants. Certains manifestants étaient armés : kalashnikov, bazookas, lance-roquettes, grenades ; et cette nuit ils ont réussi à passer la barrière des snipers et du service d'ordre, puis ont finalement attaqué la Maison Blanche.

Hier matin, les rues étaient relativement calmes, et même si le Consulat nous disait de ne pas sortir, tout semblait à peu près OK. La ville était chaotique, mais euphorique. Quelques boutiques ont été visiblement pillées la nuit dernière, plein de vitrines avaient été éclatées. Une odeur de brûlé s'échappe encore d'un bureau des impôts et les principaux commissariats de la ville fument toujours.

On a réussi à pénétrer l'enceinte de la Maison Blanche. Les portraits des membres du gouvernement, autrefois accrochés à l'entrée du bâtiment, traînent par terre, sous les éclats de verre.

Les citadins ont pris l'endroit d'assaut pour le piller. On était à deux doigts de choper un livre de poésie appartenant à Bakiev lui-même, mais un type a réussi à nous le voler, et il nous a poussé dehors, où une jungle de papiers, bouquins et meubles jetés par les fenêtres, nous attendait. Quelqu'un était en train d'agiter un drapeau antisémite depuis la fenêtre.

Un gamin de 8 ans environ était planté là, debout, l'air grave, avec un extincteur dans les mains. Des groupes d'hommes sont arrivés joyeusement. On a rencontré l'un d'entre eux, qui nous a forcé, dans un large sourire, à prendre une photo de son pote en train d'agiter un drapeau, devant le bâtiment. Il m'a raconté que deux de ses amis sont morts, mais dans un esprit résolument Kirghiz, il semblait l'avoir accepté.

Environ 75 personnes sont d'ores et déjà décédées, mais les gens ont l'air de penser que ça va vite se calmer. Aujourd'hui et samedi sont devenues des journées nationales de deuil et les principaux faits de violence proviennent maintenant de jeunes gens bourrés, qui n'ont visiblement aucune revendication politique. Les aides volontaires ont surgi pour assurer le maintien de l'ordre la nuit. Des tanks sont arrivés, ce qui laisse présager un très prochain retour à la normale.

En ce moment, Bakiev se cache dans le sud du pays, et essaye de mobiliser toute forme de soutien pour sauver sa place. À l'heure où je vous parle, l'opposition semble plutôt confiante, et est en train de rédiger la nouvelle constitution. Mais là tout de suite, beaucoup de gens ont peur que Bakiev ne revienne pour leur latter la gueule.

TEXTE: ELISE LAKER

PHOTOS: TIM HARFORD-CROSS