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Les bidonvilles de Glasgow, selon Raymond Depardon

Dans les quartiers oubliés du Nord de la Grande-Bretagne de Thatcher, par votre photographe français préféré.

par Raymond Depardon ; texte : Anaïs Brémond
12 Avril 2016, 5:00am

All photographs Raymond Depardon/Magnum


Toutes les photos sont de Raymond Depardon/Magnum.

En 1980, un journal britannique a envoyé Raymond Depardon dans la ville de Glasgow, alors que ce dernier n'y avait jamais mis les pieds et ne parlait pas un traître mot d'anglais. Il en a résulté une série photo poétique qui capture le quotidien de l'un des quartiers les plus défavorisés de la Grande-Bretagne de Thatcher. Ses images montrent notamment des enfants en train de jouer au ballon entre des maisons condamnées, des familles qui se promènent dans des allées bétonnées et des couples de personnes âgées qui attendent le bus près de tours brûlées.

Raymond Depardon est un photographe légendaire en France. En tant que membre de l'agence Magnum, il a photographié la guerre d'Algérie, le Front de libération natuonale du Tchad, les enfants sans-abri d'Angola, et les paysages du désert nigérian. Jusqu'ici, sa série sur Glasgow n'avait jamais été publiée, et ses pellicules ont traîné quelque part dans un carton pendant plus de 30 ans. Elles refont aujourd'hui surface dans le cadre de l'exposition Strange and Familiar à la galerie Barbican de Londres. J'en ai profité pour discuter avec Raymond de pauvreté et de thatchérisme.

VICE : Bonjour Raymond. Comment vous êtes-vous retrouvé à Glasgow dans les années 1980 ?
Raymond Depardon :
Je venais tout juste de revenir de Beyrouth suite à une commande pour un journal allemand, et j'ai été contacté par le Sunday Times. Le journal voulait montrer les clivages entre les riches et les pauvres de Glasgow.

Je me suis rendu dans les quartiers huppés de la ville, mais j'ai trouvé ces endroits beaucoup moins intéressants. J'ai visité des terrains de golf et des salons de thé, mais je suis revenu bredouille. Là-bas, la richesse est moins visible, plus discrète. Il existait effectivement une bourgeoisie glaswégienne, mais une Mini Cooper garée près d'un terrain de golf et un type vêtu d'un pull en cachemire ne font pas nécessairement une bonne photo.

Pensez-vous que le fait d'être un étranger vous ait été favorable ?
Avant cette commande, je n'avais travaillé qu'au Moyen-Orient et en Afrique. Je suis arrivé à Glasgow comme si je venais d'atterrir dans un désert. J'imagine que je percevais les choses différemment que les autres photographes, tout me semblait tellement nouveau. Je n'ai pas trop intellectualisé ce que je faisais, et je n'ai pas tenté de tout capturer. Ça m'a aidé d'être un étranger, parce que je ne me rapprochais pas trop de mes sujets. Les gens me faisaient presque peur, mais dans le bon sens du terme. Et je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils disaient.

Vous vous rappelez des gens que vous avez rencontrés ?
J'ai fait deux séjours de dix jours à Glasgow. Je suis d'abord tombé sur des enfants – à l'époque, c'était autorisé de les photographier. Nous n'arrivions pas trop à nous comprendre, mais ce n'était pas un problème. Nous n'avions pas besoin de mots pour communiquer, et ils étaient ravis de se faire photographier.

Comment les autres Glaswégiens ont-ils réagi ?
Ils étaient incroyablement gentils, et j'ai eu beaucoup de liberté. Alors que je revenais du Moyen-Orient, c'était un vrai plaisir en comparaison avec les types armés de Kalachnikov qui refusaient de se laisser photographier. J'ai passé un très bon moment à Glasgow.

Selon vous, qu'est-ce que ces images nous disent sur la Grande-Bretagne aujourd'hui ?
À l'époque, je ne connaissais pas grandchose du gouvernement de Thatcher et de la politique britannique. Mais maintenant, je vois à quel point ces images témoignent de la violence de cette ère – je pense particulièrement à la fermeture des zones industrielles et au chômage de masse. Comme je n'avais pas respecté les règles de ma commande, ces photos n'ont jamais été publiées auparavant. Mais je suis content que les Anglais puissent les voir aujourd'hui.

Merci, Raymond.

Le livre Glasgow de Raymond Depardon vient d'être publié aux éditions du Seuil. L'exposition Strange and Familiar se tiendra à la galerie Barbican, à Londres, jusqu'au 19 juin.