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En Turquie, le death metal prospère malgré la répression gouvernementale

Avec Erdogan au pouvoir, les élections anticipées qui arrivent et un nombre insuffisant de salles de concerts, des groupes violents comme Engulfed et Hellsodomy tentent de garder la foi à Ankara et à Istanbul.

par Paul Benjamin Osterlund; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
14 Juin 2018, 9:23am

Photo : Asli Ece Kahraman Photography

Pas facile d’être un metalhead en Turquie. La culture conservatrice, les tendances autoritaristes de l’État et le manque de salles de concert tourmentent les scènes DIY du pays, même dans les plus grandes villes. Les rares endroits qui ouvrent leurs portes à ces groupes ont souvent des soundsystems affreux. Heureusement, ces déboires n'ont pas empêché la scène black et death metal underground de s'épanouir.

La Turquie est sous le contrôle ferme du président Recep Tayyip Erdoğan, dont le parti, AKP, a dirigé le pays pendant une décennie et demie, dominant l'arène politique ; il s’est fait connaître pour sa répression violente de la population kurde du pays et sa détermination à emprisonner les dissidents pour des charges futiles (y compris les membres élus du parlement). Erdogan a annoncé en avril dernier que les élections présidentielles et législatives auront lieu le 24 juin, soit un an et demi avant la date prévue initialement. S'il est à nouveau élu ce week-end, il sera à la tête d’un système présidentiel qui lui permettra d’asseoir encore un peu plus son pouvoir pour les années à venir. Ajoutez à cela la chute rapide de la livre turque cette année, et vous obtenez une atmosphère légèrement apocalyptique – une atmosphère qui se fait beaucoup ressentir au sein de la scène metal underground.

Hellsodomy photo courtesy of Metal Hangar 18

Malgré son gouvernement autoritaire, la Turquie n'est pas le Turkménistan ou la Corée du Nord, et laisse juste assez de liberté et d'espace pour que les scènes underground puissent prospérer. La vitalité de la scène metal underground était particulièrement évidente lors d'un récent festival de deux jours qui s’est tenu à Ankara et a accueilli 14 groupes sur scène. Des centaines de métalleux ont répondu à l’invitation, beaucoup ayant fait le trajet depuis la capitale culturelle, Istanbul. Certains des meilleurs groupes de metal du pays ont livré des performances passionnantes et tonitruantes dans un bar rock en sous-sol, où la scène était bordée d’une rangée de barils propice au stage-diving et au slam. Les groupes présentés ci-dessous n’étaient pas tous présents lors du festival d’Ankara, mais tous comptent parmi les plus importants et excitants de leur génération.

Bien que les opportunités de jouer soient en effet rares, cela n'a pas empêché les groupes de metal underground turcs de cultiver une scène riche.

ENGULFED

On doit sans doute la performance la plus brutale du week-end à Engulfed, un quatuor de death metal formé en 2010 à Istanbul. Suite à la sortie de son premier album en 2017, Engulfed in Obscurity, le groupe a fait un concert immanquable qui s’apparentait à une meute de rhinocéros martelant une route poussiéreuse. Le chanteur/bassiste Serkan décrit la musique de son groupe comme « le bruit que vous entendez lorsque vous vous enfoncez dans un tunnel obscur, quand toutes les choses positives de l'univers s’engouffrent dans les ténèbres éternelles, quand vous prenez plaisir à souffrir et quand tout ce qui est sacré est impitoyablement détruit. »

Le rythme effréné du groupe est ponctué par des breaks lents et sombres entremêlés de leads intéressants. Selon Serkan, les problèmes de visas sont l'un des principaux inhibiteurs de la scène, puisqu’ils empêchent les groupes turcs de présenter leur musique à l'étranger (les Turcs doivent demander des visas Schengen pour se rendre en Europe – les frais d'inscription sont élevés et les refus arbitraires sont fréquents). Néanmoins, il apprécie les liens étroits qui unissent les membres de la scène. « La scène metal a beau être petite, elle est composée d'amis qui prennent soin les uns des autres », explique Serkan.

DIABOLIZER

Diabolizer, autre grand talent du death metal d'Istanbul, partage deux de ses membres avec Engulfed, mais adopte une approche plus brutale et exubérante, n’en témoigne son dernier EP, Apokalypse (2 016) et ses parties de guitare à la pulsation mélodieuse et caquetante. Les amateurs de metal à Ankara et Istanbul ont eu la chance de voir le groupe sur scène lors de ses récents concerts cette année.

BURIAL INVOCATION

Sans aucun doute le groupe le plus attendu du festival. Formé en 2008, Burial Invocation puise ses racines à Istanbul et Ankara. Son premier album de quatre titres, le très attendu Abiogenesis, devrait sortir dans le courant de l’année et mêlera des chants sauvages, une batterie frénétique et des guitares impressionnantes, alternant des couches de brutalité et de brillance mélodique. Les fans de metal européens auront la chance de croiser le groupe dans un certain nombre de pays lors de sa tournée en septembre et octobre prochain. « Je trouve qu’il est génial d’être un métalleux en Turquie ; d'excellents albums vont bientôt sortir et des concerts fantastiques sont à venir », explique Cihan, le guitariste. « Il y a des groupes nouveaux et anciens, la fréquentation des concerts est en hausse, et surtout, les concerts sont plus émouvants et amusants que les concerts underground auxquels j’ai pu assister en Europe. »

HELLSODOMY

Avec son death metal brut et vif qui allie puissance et précision, Hellsodomy (qui partage également ses membres avec Engulfed et a tourné en Europe avec eux l'année dernière) est un autre pilier de la scène metal underground turque. Leur LP de huit titres sorti en 2016, Chaostorm, est une pluie de chants rauques, de martèlements de batterie et de solos tranchants comme des rasoirs. « La fréquentation des concerts est en hausse – chaque nouvel événement rassemble des gens que nous n'avions jamais vus auparavant – bien que dans une ville de 15 millions d'habitants, le nombre de personnes qui viennent à un concert est d'environ 150. Dans un pays qui compte 81 provinces, nous ne pouvons jouer que dans cinq », explique Yunus, le guitariste. Sur une note un peu plus positive : « nous avons créé ce monde fantastique dans notre propre royaume et nous travaillons dur pour faire évoluer les choses au niveau supérieur. »

PERSECUTORY

Décrit par le chanteur Çağatay comme un « metal tordu et malin » qui plaira aux fans de black, death et thrash metal, Persecutory s'est formé à Istanbul en 2014. Après une pause d'un an et demi, le groupe est revenu sur scène pour livrer une performance intense et mémorable au festival d'Ankara. Son premier album, Towards an Ultimate Extinction, ne perd pas de temps à sombrer dans le chaos et la pagaille, jetant les bases d'un son absolument catastrophique articulé autour du chant angoissé et brûlant de Çagatay. « Pour moi, le metal n'est pas un passe-temps, c'est une identité », déclare Çağatay, ajoutant que beaucoup de personnes actives dans la scène finissent par s’en désintéresser complètement. « À part trois ou quatre petits bars dans lesquels on a pu jouer, les propriétaires de salles ne prennent pas au sérieux les concerts de metal et ne veulent pas les accueillir », déplore-t-il.

SARINVOMIT

La musique de Sarinvomit est aussi sombre que son nom l’indique. Ce groupe originaire d'Istanbul, qui partage ses membres avec Persecutory, vient tout juste de sortir son premier album de metal extrême, Malignant Thermonuclear Supremacy. Entre les chants assoiffés de sang, les guitares criardes et les blastbeats, même le spectateur finit par écoper d’une douleur au poignet.

DECAYING PURITY

Decaying Purity est présent sur la scène depuis 2005 et compte à son actif un certain nombre de changements de line-up, de sorties d’albums et d’apparitions dans divers festivals à travers l'Europe. Le groupe, qui décrit sa musique comme « du death metal cruellement brutal », a récemment sorti Malignant Resurrection of the Fallen Souls, une bête enragée marquée par la voix rauque du leader et les riffs impressionnants du cofondateur du groupe, Mustafa, qui joue également dans Engulfed et Diabolizer. Un nouvel album serait en préparation.

Paul Benjamin Osterlund est un écrivain basé à Istanbul ; suivez-le sur Twitter.

Cet article a d'abord été publié chez Vice US.