Irak

L'Irak se tourne vers le Canada pour son expertise en déradicalisation

Alors qu'il lutte pour se débarrasser du groupe armé État islamique (EI), le gouvernement irakien se tourne vers le Canada pour obtenir de l'aide dans la déradicalisation de sa population.
5.4.17

Alors qu'il lutte pour se débarrasser du groupe armé État islamique (EI), le gouvernement irakien se tourne vers le Canada pour obtenir de l'aide dans la déradicalisation de sa population.

La semaine dernière, le directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Herman Deparice-Okomba, s'est rendu au Moyen-Orient pour rencontrer des responsables gouvernementaux et discuter de l'interaction avec les populations dans les territoires dont le gouvernement central d'Irak pourrait bientôt reprendre le contrôle.

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« Les autorités irakiennes sont très intéressées par rapport à ce que l'on fait au Canada avec le centre, » dit Herman Deparice-Okomba. « Ils ont vu notre expertise en matière de formation, en matière d'intervention psychosociale. »

Herman Deparice-Okomba (gauche) s'adresse à des représentants du gouvernement irakien. Photo gracieuseté du Centre de la prévention de la radicalisation menant à la violence.

Depuis le début de la guerre en 2014, de vastes régions d'Irak sont sous l'emprise de l'EI. Mais les forces armées irakiennes gagnent du terrain et le gouvernement estime que les combattants du groupe armé vont bientôt battre en retraite.

« En Irak, la défaite de l'EI est assurée, c'est certain. Nous allons en finir très bientôt, » a déclaré le premier ministre Haider Al-Abadi le mois dernier. « C'est à notre portée, d'ici les prochaines semaines. »

Pendant que les forces armées irakiennes se battent pour récupérer la ville de Mossoul, la dernière grande forteresse de l'EI dans le pays, le gouvernement irakien a commencé à planifier l'interaction avec les Irakiens qui ont vécu sous l'emprise de l'EI ou se sont battus pour le groupe.

Depuis 2014, des centaines de milliers de citoyens ont vécu sous le contrôle de l'EI, ont été soumis à diverses formes d'endoctrinement et ont subi des traumatismes. Selon Herman Deparice-Okomba, il faudra une quantité importante de ressources psychologiques et pédagogiques pour les aider.

Il existe différents degrés de radicalisation, explique-t-il. L'approche avec les combattants de l'EI ne pourra pas être la même qu'avec ceux qui ont vécu sous la gouvernance du califat contre leur gré. Le pays va devoir être en mesure d'offrir des services extrêmement individualisés, ce qui nécessite la formation et la préparation de plus de personnel de première ligne – psychologues, travailleurs sociaux et enseignants – pour entreprendre la lourde tâche de déconstruction d'une idéologie.

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« La déradicalisation n'est pas un processus collectif, mais elle passe par la réconciliation nationale, il faut parler de ce qui s'est passé, » ajoute-t-il. « Il faut aussi comprendre les motivations, les contextes psychologiques et sociaux. »

Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence a été créé en 2015, en réponse à une vague de départ de Québécois pour rejoindre des groupes de combattants. Les statistiques précises sont difficiles à obtenir, mais, depuis 2014, au moins 180 Canadiens auraient joint les rangs de groupes terroristes à l'étranger, la plupart d'entre eux étant associés à l'EI.

Depuis son inauguration, le centre — indépendant du gouvernement et de la police — a traité près de 1 500 cas, menant des interventions sur le terrain et fournissant de l'information sur les différentes formes de radicalisation. Seuls les cas qui représentent un risque sérieux pour la sécurité publique — 24 jusqu'à présent — ont été rapportés aux autorités.

Premier en son genre, le Centre de prévention de la radicalisation a été reconnu partout dans le monde comme un exemple à suivre, et Herman Deparice-Okomba est souvent contacté par des gouvernements étrangers qui cherchent des conseils pour résoudre leurs problèmes de radicalisation. En février 2016, l'ancien secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a visité le centre et l'a encensé pour son rôle joué dans la prévention du terrorisme.

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Herman Deparice-Okomba a également déclaré aux représentants du ministère irakien de l'Éducation et au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique qu'ils devraient envisager une vaste réforme du système scolaire irakien.

« L'Irak présentement est divisé en deux, il y a deux systèmes d'éducation. Il y a un système qui est géré par le gouvernement légal et puis il y a l'autre système qui est géré par l'État islamique, » explique-t-il. « Les jeunes apprennent les mathématiques en comptant des cartouches, il y a un discours de haine. Il y a des enfants qui ont été endoctrinés. »

Il est aussi impératif de mettre à jour les outils pédagogiques, afin de développer la capacité de réflexion critique des enfants, et ainsi les rendre plus résistants à la propagande de l'EI, explique Herman Deparice-Okomba. Son équipe recommande aussi la mise en place d'un nouveau programme d'histoire qui « reconnaît l'apport des différentes minorités ethniques et religieuses » afin de prévenir la radicalisation violente.

Extrait d'un guide d'enseignement de l'EI. (Photo d'Herman Deparice-Okomba)

Herman Deparice-Okomba a profité de la rencontre pour s'informer sur le sort des nombreux Canadiens qui ont joint les rangs de l'EI.

« Nous avons des familles à Montréal et au Québec dont les enfants sont en Syrie », déplore-t-il. Bien qu'aucun Canadien ne soit pour l'instant détenu en Irak, il croit que certains se retrouveront inévitablement coincés dans les rouages de son système judiciaire.

« Je crois qu'il est important que le gouvernement canadien soit plus présent sur ces enjeux auprès du gouvernement irakien pour anticiper la fin de la guerre. Il faut y avoir des politiques d'extradition, de prise en charge des Canadiens qui sont là-bas,» dit-il. « Il faut déjà être proactifs. »

Le directeur du Centre de prévention de la radicalisation ne sait pas si son équipe retournera en Irak. « La prochaine étape sera de voir avec [le gouvernement irakien] si le Centre peut les accompagner dans ce processus, mais il y a une ouverture, dit-il. Ce qui ressort de cette rencontre c'est que le Centre va être un acteur incontournable. »


Suivez Brigitte Noël sur Twitter : @Brige_Noel