FRANCE

Pourquoi les manifestations de policiers sont rares en France

Depuis le début de la semaine, des gardiens de la paix participent à des manifestations sauvages nocturnes dans toute la France. Une situation rarissime.
20.10.16
Pierre Longeray / VICE News

Des policiers ont exprimé pour la troisième fois cette semaine leur ras-le-bol, lors d'un nouveau rassemblement nocturne. Ils étaient 500 ce mercredi soir place de la République à Paris. D'autres rassemblements similaires ont eu lieu ces derniers jours à Nancy, Marseille, Nice, entre autres.

Ce type de manifestation est rarissime en France. En principe les policiers, qui n'ont pas le droit de grève en service, peuvent manifester mais dans des conditions particulières.

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Ces policiers ont exprimé leur colère face à des conditions de travail qu'ils estiment dégradées. L'élément déclencheur : un de leurs collègues a été grièvement blessé aux mains et au visage quand un cocktail molotov a été lancé contre sa voiture, le 8 octobre dernier à Viry-Châtillon (Essonne)

Le directeur général de la police nationale (DGPN) Jean-Marc Falcone a annoncé mardi la saisine de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), la « police des polices ». Cette institution doit « déterminer et préciser les manquements individuels aux règles statutaires » a-t-il dit dans un communiqué en réaction à la manifestation de lundi soir à Paris. Des membres des forces de l'ordre avaient investi les Champs-Élysées sans prévenir la préfecture.

Ce mercredi, le ministère de l'Intérieur a promis des concertations et a reçu des syndicats policiers, ce qui n'a pas stoppé la contestation, alors qu'un appel à une « marche de la colère policière et citoyenne » a été lancé pour le mercredi 26 octobre.

Pourquoi les manifestations des policiers sont-elles aussi rares et jamais prises à la légère par les gouvernements ?

Sébastien Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions de police, explique que les droits de manifester et de se mettre en grève « sont limités » dans le cas des policiers et des gendarmes, « car c'est un service public essentiel au fonctionnement de l'État ».

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Au nom de la loi

Selon leur code de déontologie, les policiers n'ont pas le droit de manifester leurs opinions politiques lorsqu'ils sont en service. En dehors de leur service, ils doivent demander au préalable une autorisation à la préfecture. Ce qui n'a pas été le cas par exemple pour la manifestation dans la nuit de lundi.

« Tout ce que la police fait, elle le fait au nom de la loi et de l'État. Elle ne peut donc pas contester l'État et si elle le fait, il y a un conflit direct », explique le politologue.

C'est pour cela que, « lorsque la police veut contester une réforme, elle ne peut pas le dire ouvertement ». Le plus souvent elle va adopter une stratégie plus détournée et « contester son application, sa forme, en disant "nous sommes d'accord avec les objectifs, mais cela veut dire qu'on doit travailler plus et cela n'est pas possible" », dit-il.

Dans le cas où les policiers manifestent malgré tout, « il peut y avoir une enquête et des mesures disciplinaires peuvent être engagées », explique Sébastien Roché. Un comité composé de policiers haut placés et de syndicalistes se réunit pour décider des sanctions, comme la suspension temporaire.

Sanctions et mesures disciplinaires

Mais que risquent vraiment ces policiers si des manquements sont avérés ? Selon le chercheur, le gouvernement est face à un paradoxe. « S'il sanctionne ouvertement les agents, les [partis] Républicains et Front National vont s'engouffrer [dans la polémique] et gagner encore plus de voix. Si le gouvernement recule et accepte toutes leurs demandes, cela voudrait dire que ce sont les syndicats qui fixent les règles et que le gouvernement ne fait que les suivre. » Le tout dans un contexte où l'autorité du chef de l'État est déjà fortement contestée en cette période de campagne électorale.

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Pout Sébastien Roche, « l'émotion des agents est réelle, face à un collègue brûlé. En plus de cela, la police se sent rejetée depuis très longtemps. Donc, le ras-le-bol est réel aussi. Mais il faut penser également au contexte des élections. Et quand on met tout ça ensemble, ça fait un paquet explosif », indique-t-il.

D'après les déclarations du ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, le gouvernement semble jouer la carte de l'apaisement. Lors d'une conférence de presse mercredi soir, Cazeneuve a annoncé la mise en place d'une « concertation approfondie avec les personnels de la police nationale et leurs représentants syndicaux » afin de discuter entre autres de l'amélioration de leurs conditions de travail.

Les dernières grandes manifestations de la police

Les manifestations de la police sont rares mais chaque fois importantes. En novembre 2001, plus de 100 000 policiers avaient manifesté pendant plusieurs semaines « contre la loi de la présomption d'innocence et la mise en place de la police de proximité », indique le chercheur. « Le gouvernement Jospin a dû faire demi-tour ».

Quelques années plus tard, en 2006, des policiers réclamaient un « Grenelle de la sécurité » face au ras-le-bol des violences aux banlieues.

Autre exemple en juin 1983, après le meurtre de deux agents. Environ 1 500 policiers s'étaient mobilisés place Vendôme, aux cris de « Badinter assassin », contre le Garde des Sceaux de l'époque. Le lendemain, le ministre de l'Intérieur Gaston Deferre avait limogé le patron de la police nationale.

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En 1976, 500 policiers municipaux s'étaient massés devant le Palais-Royal, les anciens locaux du ministère de la Finance. Ils revendiquaient l'égalité avec la police d'État, s'estimant moins bien payés et traités que la Police Nationale, présente dans les grandes villes. La manifestation avait été interdite et 21 policiers arrêtés puis relâchés quelques mètres plus loin.


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