« Mon Prix de Flore : comment j'ai fisté la littérature » – Johann Zarca

Le Mec de l'Underground vient de décrocher le Prix de Flore et est officiellement devenu un écrivain respectable. En exclu, Zarca nous raconte les coulisses du prix littéraire le plus populaire de France.

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nov. 16 2017, 6:00am

Photo : Yann Castanier/Hans Lucas

C'est officiel, Johann Zarca est un écrivain bankable. En décrochant le Prix de Flore pour Paname Underground – décerné ex aequo à Pierre Ducrozet pour L'Invention des corps – il rentre au panthéon de la littérature française contemporaine, son nom côtoyant désormais ceux d'anciens prestigieux lauréats comme Virginie Despentes, Christine Angot, Guillaume Dustan, Abdellah Taïa ou Monica Sabolo. Déjà déployé dans ses précédents romans (Le Boss de Boulogne , Phi Prob ou encore P’tit Monstre ), le style Zarca est direct, urbain, noir, argotique. Ce qui signifie, en clair, qu'il écrit le cul, le crade, le laid, et se fout royalement de faire trembler le bourgeois. Ironie du sort, c'est dans un environnement on ne peut plus germanopratin qu'il a reçu, le 8 novembre dernier, la consécration de la main de Frédéric Beigbeder, au Café de Flore. Pour VICE, Zarca balance un texte exclusif où il raconte comment il a « fisté la littérature » .


Mercredi 8 novembre, il est 14h30 quand je reçois l'appel d'Arnaud Viviant, juré du Prix de Flore et critique littéraire. Je décroche aussitôt mon phonetel, les nerfs à vif, la boule au bide et les palmes tremblantes :

– Ouais Arnaud ? ... Alors ?
– Zarca ! J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Je commence par laquelle ?

À cet instant, je pige que le Prix de Flore me revient. Il faut être le roi des fils de pute pour jouer au game de la bonne et la mauvaise nouvelle dans des circonstances pareilles, mais je connais Arnaud Viviant. Loin d'être un fils de pute, ce type me défend depuis la parution du Boss de Boulogne – mon premier roman – je le vois mal se payer ma tête. Mon palpitant bombarde contre mon poitrail, un pic d'hormone genre Adrène, endorphine ou je ne sais quoi d'ailleurs – j'y connais que dalle en hormones – se libère dans ma charpente.

– Euhh... Vas-y, la bonne nouvelle !
– La bonne nouvelle, c'est que tu as le Prix de Flore !

Dans ma tête, un feu d'artifice. Putain de sa mère ! Le Flore... Le Prix littéraire le plus branché, le plus jeune, le plus insolent, le plus bandant. Le Flore. Putain, le Flore ! Paye ta déflagration !

– Putain Arnaud ! Putain de sa mère ! Merci putain ! Putain ! Putain !
– Attends, la mauvaise nouvelle...
– Vas-y !
– La mauvaise, c'est que vous êtes deux lauréats et que vous allez devoir vous partager le chèque de 6000 euros !

À compter d'aujourd'hui, tout le monde va me pomper le dard.

Qu'est-ce que je m'en bats les reins, moi, du chèque ? De toute façon, je vais tout claquer en deux jours. Rien à carrer de la maille, j'ai le Flore, l'équivalent de la Division 1 de foot, mais en littérature. À compter d'aujourd'hui, tout le monde va me pomper le dard – enfin peut-être pas tout le monde – mais quand même pas mal de monde. Sa race comment je kiffe !

– Merci Arnaud ! Putain, merci !

Je raccroche et me mets à hurler, seul dans mon appart :

– Putain, je les ai tous baisés ! Baisés ! Baisés ! Baisés !

Le kif s'empare de moi, un genre d'orgasme sans l'éjac qui va avec. Putain, je les ai niqués jusqu'à l'os ! Je ne perds pas de temps et préviens mes assoces, eux aussi en train de se chier dessus :

– Geoffrey ! Clara ! On a fisté le game, putain ! J'ai le Prix de Flore ! Putain, on les a enculés à sec.

Au bout du phonetel, mes coéquipiers ne planquent pas leur joie. Un coup à croire en Dieu, en Bouddha, en Raël, en Moussa (un renoi de la Chapelle qui se prend pour le Messie). Juste incroyable. Un truc de barge ! Je viens de choper le Flore. Le plus beau jour de ma vie depuis mon dépucelage dans une salle de sport d'un club de vacances aux Baléares. J'avais 14 piges mais je m'égare, là n'est pas le sujet.

Je préviens toute la smala, ma racli, mes darons, ma mifa, mes soces :

– J'ai le Flore ! Putain, je les ai enculés à sec ! Putain, le fist absolu, c'est énorme !

Chez moi, je saute partout comme un gosse à qui on aurait enfoncé une pile électrique dans le fion. Les deux majors bien tendus, j'exprime ma revanche perso. « Dans ton boule, Monsieur Raveneau mon ancien prof de maths qui me prenait pour un teubé ! Dans ton boule, le fomblard qui me taclait d'écrire avec mes chlops ! Dans ton boule aussi, le narvalo qui jouait la compète avec moi. Je vous ai tous bouillave, maintenant niquez bien vos races ! »

Je sais, je suis un peu revanchard, je n'ai pas encore réglé tous mes blèmes mais j'aimerais bien t'y voir, toi, si on t'attribuait le Prix de Flore. J'enfile mes baskets, mon zomblard et me casse de chez moi après avoir annoncé la news sur les réseaux sociaux, déterminé à hurler mon kif à la terre entière.

Je descends l'escalier de mon immeuble, croise ma voisine du second et lui apprends que je viens d'enfourcher à quatre pattes le milieu littéraire, sans respect. Meskine, ma voisine comprend que dalle – elle est polak et ne jacte pas trois mots de céfrans – mais m'adresse un large smile marqué par une dentition foireuse. Je serais presque tenté de lui rouler une pelle, mais quand même pas au point de le faire. Plus guèze que jamais, je quitte mon immeuble et déboule sur le boulevard de Ménilmontant, jette un coup d'œil sur mon Iphone pour sonder la multitude de messages reçus et de notifications sur Facebook, Insta et Twitter. Des internautes viennent me pomper le zboub, et ils ont bien raison. Moi aussi, à leur place, je me pomperais le zboub. Prix de Flore, frère ! L'équivalent de major au concours de Sciences Po, mais en littérature.

Quand tu regardes de près les lauréats du Prix de Flore depuis 1994, je suis de loin le plus galbé.

J'abandonne l'idée de répondre à tous ces messages – sans vouloir me la raconter, je passerais trop de temps à tous les checker – et raconte à un charclo de Ménil' à quel point je viens d'enculer Paname sans lubrifiant. Ouais, à sec. Puis là, petit stress, je me rends compte qu'il va falloir s'organiser pour gérer la soirée du Prix de Flore. Sans perdre une minute, je balance un message à « Chris » pour lui commander quatre grammes de cé. « Ok pa de problém jariv dan 20 min tkt », me répond le pharmacien.

En attendant la livraison, je longe le boulevard de Belleville, tourne dans la rue du Faubourg du Temple où se déroule une scène de mon bouquin – d'ailleurs, faut trop que tu lises mon bouquin – et marque une halte au grec d'Ender pour acheter un panini. Un panini aux 3 fromages ou jambon-pesto, je ne me souviens plus mais on s'en branle, ce n'est pas important. Je m'arrête aussi dans un rade flingué pour avaler une bibine et un sky, puis une autre bibine, puis encore une, puis cinq shots. C'est important de marquer le coup. Je retourne chez moi pour me préparer car ce soir, la rapta du café de Flore s'annonce bouillante.

Mon dealer déboule à la casbah sur les coups de 16 heures et comme prévu, me largue six meuges de chnouf pour 260 dolls. D'entrée de jeu, je m'enfile une trace pour me réveiller – tu imagines bien que je n'ai pas dormi des masses la nuit passée – puis cherche des sapes dans mon teum-teum. Il faut savoir se fringuer au café de Flore parce que ce soir, l'ambiance sera plutôt bourge, bling-bling, rive gauche. Je dégaine mes plus belles baskets, mon plus beau jean, mon plus beau sweat à capuche, mon plus beau zomblard. Voilà, comme ça, je serai ultra michto. Je me rase aussi – mais pas trop, c'est quand même mieux pour la com' de rester un peu à l'arrache – et enchaîne quelques pompes pour me muscler les biceps. Comme ça, en me voyant, les gens se diront « putain, non seulement le mec écrit des bouquins, mais en plus il est mastoc », d'autant plus que quand tu regardes de près les lauréats du Prix de Flore depuis 1994, je suis de loin le plus galbé. Vérifie si tu ne me crois pas !

Je me reluque un peu dans la glace – ça va, je suis gosse beau – et me taille de chez moi sur les coups de 19 heures, après avoir poncé un splif de Super Silver Haze taillé comme un Cohiba. Direction le café de Flore à Saint-Germain, au cœur de la machine littéraire. Tout content, j'adresse des smiles à la pelle, siffle et rappe, seul dans mon dream.

Une odeur de merde se répand dans la capitale.

Je viens de fister Paname.


Paname Underground est disponible aux éditions Goutte d'Or.

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