Société

Au temple protestant du Marais où des homos deviennent hétéros

« Cette paroisse avait une attitude assez claire : les relations homosexuelles n'étaient pas encouragées, elles ne faisaient pas partie des volontés de Dieu pour nous. »

par Timothée de Rauglaudre
30 Juin 2017, 12:27pm

Illustration : Sarah-Louise Barbett

Bars, boîtes de nuit, librairies, sex-shops : les rues du Marais sont parsemées de lieux propres à la vie gay parisienne. Béatrice*, elle, s'est tournée vers un tout autre lieu en arrivant dans le quartier : bâtiment élégant mais discret, le temple du Marais se tient en marge des drapeaux arc-en-ciel et des danseurs dénudés du Raidd Bar. La jeune femme n'a pas vingt ans lorsqu'elle pousse, pour la première fois, les portes de l'église protestante de la rue Saint-Antoine.

Fille modèle d'une famille chrétienne, son coming out n'a pas été facile. Quand elle découvre son « attirance pour les filles » à l'âge de 15 ans, elle s'efforce de l'accorder avec sa foi. Si elle commence à fréquenter des filles et ne s'en cache pas, elle tient à préciser qu'elle n'a jamais considéré son homosexualité comme une « identité » : « Pour moi, c'était plus important de m'affirmer comme chrétienne, comme fille de Dieu. » C'est pourquoi, au temple du Marais, elle se sent « tout de suite à [sa] place ». « Pour autant, cette paroisse avait une attitude assez claire : les relations homosexuelles n'étaient pas encouragées, elles ne faisaient pas partie des volontés de Dieu pour nous. »

C'est le pasteur Gilles Boucomont qui évoque pour la première fois la question devant elle. Jeune, toujours souriant, il est très apprécié dans la paroisse, où il exerce depuis 2004. Il s'implique dans le débat public, avec un intérêt tout particulier pour l'homosexualité. En 2013, pendant les discussions sur le mariage pour tous, il signe dans Les Cahiers de l'École pastorale un texte intitulé « L'église locale, havre de paix pour les homosexuels ». Il y déroule sa conception toute personnelle de la « délivrance » : « De la même façon que certaines dépressions ne sont pas que psychiques et nécessitent la prière de délivrance, plusieurs séquences de certains parcours homosexuels nécessitent la libération au nom de Jésus. » En 2015, il s'oppose à la décision de l'Église protestante unie de France d'ouvrir la bénédiction chrétienne aux couples de même sexe, une contestation qui donne naissance au mouvement des Attestants, qui se veulent plus proches des textes.

Un jour, au sein d'un groupe de prière, il expose sa vision de l'homosexualité. Celle-ci ne s'appuie pas tant sur certains textes bibliques qui condamnent explicitement les pratiques homosexuelles que sur les récits de la Genèse, qui instaurent la « complémentarité homme-femme ». Contacté par VICE, le pasteur va plus loin, se référant de manière un peu approximative à Freud pour assimiler l'homosexualité masculine à une « idolâtrie phallique » : « Dans l'homosexualité, d'après le récit biblique, on a un phénomène idolâtrique : la sexualité n'a plus pour but l'obéissance au projet de Dieu, qui est la reproduction, mais la sexualité pour la sexualité. » Une analyse que partage sa collègue Caroline Bretones, pasteure dans le Marais depuis 2013 : « Je pense que c'est effectivement une « déviance », pas au niveau psychologique, mais spirituel, parce que le projet est de construire le couple dans l'altérité, et quand on sort des rails, on se met à côté du projet de Dieu. » Béatrice se souvient : « Ça m'a questionnée, mais en tout cas, ça n'a pas changé mon point de vue. Je ne voulais pas changer de "comportement", je n'avais pas de conviction très forte et personnelle que Dieu ne voulait pas ça pour moi. »

« En paix avec [elle]-même », elle continue à concilier sa foi et son homosexualité. Quatre ans plus tard, elle se rapproche d'un ami de longue date. « J'avais vraiment des sentiments sincères pour lui, mais ça n'a pas du tout fonctionné. J'avais un vrai malaise avec les hommes. » Ses amis tentent de la convaincre d'y voir la preuve que son homosexualité n'est pas qu'une passade. Mais elle veut y voir un « blocage ». Profondément blessée, elle prend rendez-vous avec Gilles Boucomont, réputé pour son « ministère auprès des personnes homosexuelles ».

« Quand on est dans un quartier où il y a 35 % de couples homosexuels, il y a plein d'homosexuels qui nous contactent », explique celui-ci, sans pouvoir donner la source de la statistique qu'il avance. « Donc oui, j'ai passé pas mal de temps avec des personnes homosexuelles. » En tête-à-tête avec le pasteur, elle n'ose pas évoquer directement son attirance pour les femmes. Elle en parle de manière détournée, à travers son introuvable « relation affective » avec son ami. « [Gilles] savait très bien ce que je vivais, parce que je le lui avais sous-entendu, parce que je ne le cachais pas. » « Selon toi, ça vient d'où ? », lui demande le pasteur. Il l'amène sur le terrain des rapports avec ses parents, comme s'il voulait faire le lien entre ses « blessures » profondes et son homosexualité. « Est-ce que tu as pardonné à tes parents ? », assène-il.


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Ces questionnements la poursuivent au-delà de l'entretien. Alors qu'elle n'y avait jamais accordé un grand intérêt, elle rejoint une « formation pour apprendre à prier pour les autres, à prier pour soi, à avoir une autre vision de ce que pourrait être le monde spirituel. » Sa perception de la prière change du tout au tout. « Je me suis rendu compte de pas mal de pensées qui n'étaient pas fertiles, qui m'enfermaient. À ce moment-là, j'avais un rapport aux femmes que je rencontrais qui n'était pas du tout juste. J'essayais de rencontrer la femme de ma vie toutes les semaines. » Elle prie pour se débarrasser de cette « irréalité ». « Ça a tout changé, mon rapport aux femmes, ça a un peu bloqué le processus dans lequel je m'étais enfermée. »

À la fin de la formation, elle prend un nouveau rendez-vous avec Gilles Boucomont, histoire de « faire le point ». Cette fois, le pasteur aborde directement l'homosexualité de Béatrice, qui cherche en vain à éviter le sujet. « Mais en même temps, si Dieu était là et qu'il me disait très clairement "Béatrice, ma volonté pour toi est que tu te maries avec un homme", je dirais "OK, pas de problème", se défend-elle. En l'occurrence, je n'ai pas du tout cette conviction-là. » Un petit sourire en coin, le pasteur répond : « Mais est-ce qu'il ne te l'a pas déjà dit ? » « Je suis sortie de là en disant à Dieu que j'arrêtais de vouloir être avec une fille, raconte Béatrice. Ça paraît complètement fou, mais pour moi c'était fini, c'était de l'histoire ancienne les histoires avec les femmes. » Pour autant, elle n'a pas le sentiment d'avoir fait un « sacrifice ». Elle se sent « en joie et en paix ».

Béatrice n'est pas la seule, dans sa paroisse, à avoir pris le chemin de l'hétérosexualité à force d'entretiens et de prières.

Aujourd'hui, Béatrice a vingt-sept ans. Elle fréquente toujours le temple du Marais, que Gilles Boucomont a quitté l'an dernier. Si elle n'a pas trouvé de petit ami et renoue parfois avec son attirance pour les femmes, une attirance « complètement fantasmatique » selon elle, elle reste patiente : « Le chrétien doit attendre pour faire preuve de foi », note-t-elle en riant. Béatrice n'est pas la seule, dans sa paroisse, à avoir pris le chemin de l'hétérosexualité à force d'entretiens et de prières. « Au Marais, on est pas mal à avoir vécu des expériences similaires, explique-t-elle. Je pense que les gens viennent voir [Gilles] parce qu'il n'a pas tout à fait la même approche que ce qu'on peut avoir en règle générale. Il a l'air d'avoir une certaine habitude. »

De son côté, Gilles Boucomont préfère ne pas parler de « guérison », mais plutôt d'un « travail au niveau psychique et spirituel avec eux sur ce qui se joue dans leur identité ». « Certains homosexuels qu'on accompagne ne se définissent pas forcément comme hétérosexuels après, mais certains vont choisir d'être dans une forme de sobriété dans leur sexualité, relate-t-il. Mais c'est leur choix. »

À 45 ans, le pasteur pourra perpétuer son « ministère » au sein du temple de Belleville, proche de ses convictions, qu'il intégrera en juillet. Pour assurer la continuité à la paroisse du Marais, il peut compter sur son ancienne collègue Caroline Bretones. Comme lui, elle fait partie du mouvement des Attestants. Désormais seule à enseigner au temple du Marais, la pasteure dit rencontrer beaucoup de paroissiens homosexuels « qui viennent parce qu'ils bataillent avec ça. [...] Souvent, c'est quand même pas mal de souffrance. [...] Il y a des personnes dont l'homosexualité est le résultat d'accidents de la vie, de traumatismes, de viols. Mon rôle premier en tant que pasteure, c'est d'arriver à restaurer ces personnes dans leur identité humaine et d'aider a minima à guérir ces blessures qui sont profondes. »

À l'inverse, certains sont plus à l'aise avec leur sexualité. Elle cite l'exemple d'un jeune homme dans ce cas-là qui était venu la voir. Elle lui avait rétorqué : « Il n'y a pas de problème, votre sexualité, c'est quelque chose qui vous appartient, ma question c'est juste : est-ce qu'aujourd'hui vous pouvez dire que Jésus-Christ est vraiment le seigneur de votre vie ? » Le paroissien avait hésité, avant de répondre par la négative. Au terme d'un an d'accompagnements réguliers, miracle ! Il s'est fiancé avec une femme.

*Les noms ont été changés.