emplois

Un scalpeur nous raconte comment il gagne sa vie

Jake a envoyé ses trois filles à l’école privée.
Ceci n'est pas Jake. (Photo :
Hero Images/Getty Images)

Les Alouettes de Montréal ont invité VICE à passer la saison 2018 au sein de l’équipe. Notre dossier spécial sur la culture du football est disponible ici.

« Tickets! Tickets! Tickets! » Jake a la voix qui porte. Dès qu’un nouveau groupe s’approche de lui, il se redresse et crie plus fort. La plupart du temps, il est ignoré. Parfois, on lui répond d’un signe de poli de la tête : « Non merci. »

Nous sommes un vendredi soir, devant le stade Memorial Percival-Molson de Montréal. Les Alouettes s'apprêtent à affronter les Roughriders de Saskatchewan. Veste de sport, jeans délavés et sac banane noir, Jake est accoté sur un lampadaire. Il scrute la foule, en quête de clients potentiels.

Publicité

« Je sais tout de suite quand les gens sont intéressés, dit-il. Leur façon de marcher. On est capable de voir ça de loin. »

Jake est un vétéran de la revente de billets. Il a commencé à l’âge de 15 ans. Cela fait près de trente ans qu’il est scalpeur, une activité que peu de gens considèrent comme un vrai métier. Pourtant, pour Jake et ses collègues, c’est une occupation à plein temps. Pendant ses études de machiniste, Jake rêvait d’être son propre patron, de pouvoir choisir son horaire. La revente de billets l’a tout de suite séduit.

Jake scalpe à tous les spectacles et événements sportifs à Montréal. Un soir de match, il arrive à son poste trois à quatre heures avant le début de la partie et quitte les lieux trente minutes après le botté d’envoi. Parfois, il lui arrive même de voyager pour revendre des billets. Il se rend souvent à Toronto. « Ils ont une équipe de basketball, de baseball. Ils ont aussi plusieurs spectacles. C’est du bon business. »

Pour les matchs des Alouettes, il se retrouve toujours sur le même coin de rue à quelques mètres de l’entrée du stade. Il y a quelques années, il a connu un moment mémorable sur ce bout de trottoir. « J’avais acheté 40 billets à 5 $ chacun et je les ai revendus 40 $ l’unité. »

Pour certains sports, ce sont même les joueurs des équipes qui donnent ou vendent leurs billets à Jake.

La revente de billets, c’est une question de recherche du profit maximum. Jake achète les billets au plus bas prix possible pour les revendre au coût initial du billet au pire des cas, ou le revendre plusieurs fois le prix initial les meilleures soirées.

Publicité

Ses fournisseurs sont nombreux. Les détenteurs d’abonnements de saison qui ne peuvent pas assister au match le connaissent bien et sont les premiers à lui revendre de bons sièges à bas prix. Pour certains sports, ce sont même les joueurs des équipes qui donnent ou vendent leurs billets à Jake. « Le staff des équipes le sait très bien, c’est pas un big deal. » Il fait du profit grâce à ses contacts. C’est une affaire de réseau. C’est aussi une affaire de patience.

« Ça fait deux heures que je suis ici et je n’ai rien vendu », dit-il avec frustration.

« À l’époque, je travaillais 12 heures par jour, se souvient-il. J'achetais des billets à 50 $, 60 $ et je les revendais à 120$, 130 $. Aujourd’hui, je les achète à 20 $, 30 $ et j'essaye de les vendre à 50 $, 60 $. »

Il y a quelques années, la vente de billets était un très gros business. Jusqu’à ce que les sites internet de revente deviennent monnaie courante. « Ils ont volé la plupart de nos clients », dit Jake. Avec les sites internet, les clients ont l’assurance d’avoir leur billet, de ne pas avoir à se déplacer au stade pour rien.

« Aujourd’hui, si tu as une bonne journée, tu peux encore faire 500 $. »

Son année la plus lucrative a été 2007, son revenu annuel a été dans les six chiffres. « J’ai pu envoyer mes trois filles à l’école privée à cette époque, raconte-t-il. Aujourd’hui, elles ont de bons emplois. J’ai l’impression d’avoir fait un bon travail, grâce aux billets. »

Publicité

« Aujourd’hui, si tu as une bonne journée, tu peux encore faire 500 $. Pour un match des Alouettes, par exemple, t’es content si tu fais 300 $, 400 $. 700 $, 800 $ si tu es vraiment chanceux. Mais c’est vraiment rare. »

« Ce n'est pas une activité criminelle », dit Jake. La réalité est plus compliquée. Le Code criminel n'interdit pas la revente de billets, c'est vrai. Mais au Québec, la loi de la protection du consommateur interdit aux commerçants de revendre des billets à un prix plus élevé que le prix initial sans la permission du producteur de l'événement en question, sans toutefois limiter la revente entre particuliers. Tant qu'on ne les considère pas comme des commerçants au sens de la loi, les scalpeurs sont dans une zone grise.

En tout cas, la police ne vient pas les empêcher de travailler. « On ne les voit pas du tout ces derniers temps », dit Jake.

Chaque scalpeur à son propre « territoire », explique-t-il. « Je sais que les gars sur l’autre coin de la rue sont toujours là, à la même place. Certains travaillent en groupe. C’est sûr, il y a de la compétition, mais nous n’avons pas d'interaction. On ne se dérange pas. »

En revanche, tous les scalpeurs de la ville suivent leurs équipes sportives avec beaucoup d’attention, même ceux qui n’en sont pas de grands partisans. Une équipe qui a une mauvaise saison est une catastrophe pour leur business. « Quand une équipe enchaîne plusieurs mauvais matchs, on peut faire une soirée à 70 $ », dit Jake. Pour le moment, l’année 2018 n’a pas été la plus lucrative, les équipes de Montréal sont dans une mauvaise passe. Mais Jake reste fidèle au poste. « Je l’aime, ce métier, je continuerai aussi longtemps que je le pourrai. »