crise migratoire

Adriana Costa Santos, une vie consacrée aux migrants

En 2018, l'étudiante portugaise a aidé 600 réfugiés par jour à passer la nuit dans une famille d'accueil.

par Nena Langloh; illustrations Krump
31 Décembre 2018, 9:52am

Krump

Dans un restaurant-café mexicain sur l'avenue Louise, à Bruxelles, Adriana Costa Santos ressemble à tous les autres étudiants présents, vêtue d’un gros manteau d'hiver, avec une queue-de-cheval et un sac à dos bien rempli. Mais si vous pensez qu'elle est le portrait craché de l’étudiante typique, qui passe sa vie sur Instagram ou dans les bars, vous êtes à côté de la plaque

Après avoir obtenu un bac en relations internationales à Lisbonne, au Portugal, elle a décidé de prendre une année sabbatique à l’étranger. Une amie lui a présenté des réfugiés au Parc Maximilien à Bruxelles, un endroit qu’elle n’a plus jamais quitté, depuis 3 ans déjà. Chaque soir, elle se transforme en super-héros à la recherche d’hôtes prêts à ouvrir leurs portes aux réfugiés.

Adriana poursuit ses études à Bruxelles, qu'elle combine donc avec son travail auprès des réfugiés. Je profite d’un petit créneau de libre dans son planning pour discuter de polars, des agents dormants au sein de la police et de plein d'autres choses.

VICE : Salut Adriana, tu t'attendais à passer 2018 en Belgique ?
Adriana : En fait, je ne pensais rester qu'un mois pour faire du bénévolat, car j'avais prévu de participer à un projet en Colombie. Mais ce projet n'a jamais vu le jour. Assez rapidement, j'ai décidé de rester en Belgique, parce que je crois que je peux avoir un véritable impact. En 2016, j’ai entamé un master en anthropologie à l’Université libre de Bruxelles et j’ai commencé à travailler au sein de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés pour m’assurer quelques rentrées financières.

« Quand vous accueillez un réfugié pour une nuit et que vous apprenez à le connaître en tant qu'individu, ce terroriste devient alors Adam, qui préfère trois cuillères de sucre dans son café et qui joue avec vos enfants »

Que fais-tu actuellement pour la plateforme ?
Je m’occupe de l’accueil des migrants pour qu’ils puissent passer la nuit au chaud. Cela se fait soit au centre d'hébergement de la Porte d'Ulysse à Haren [un quartier de Bruxelles, ndlr], soit avec des gens qui se mobilisent pour accueillir les migrants. Je prends contact avec les bénévoles via notre groupe Facebook, puis je coordonne tout sur place. C'est vraiment nécessaire, car les forces de l'ordre surprennent souvent les réfugiés endormis. Ces interpellations sont généralement très musclées, la police n’hésitant pas à frapper. Immédiatement après, l'équipe de nettoyage se rend sur place pour se débarrasser des tentes, des sacs de couchage, des chaussures et des autres petits objets abandonnés par les demandeurs d'asile.

Tu es encore étudiante. À quoi ressemble une journée habituelle pour toi ?
Je suis débordée. Il faudra bientôt que je prenne un peu plus de temps pour étudier et pour rédiger ma thèse. Mes cours commencent presque tous les jours à dix heures. Ensuite, je me rends soit au bureau de la Plateforme citoyenne, soit au « Hub humanitaire » où nous aidons les demandeurs d'asile pendant la journée. Le soir, je vais au parc ou à la Porte d'Ulysse pour coordonner les logements.

Quel a été le plus grand moment de 2018 pour la plateforme ?
À un moment donné, des membres de la police nous ont divulgué des informations confidentielles sur une future interpellation de migrants. C'était remarquable en soi, car cela signifie que même au sein de la police, tout le monde n’est pas d'accord avec la manière dont ils traitent les demandeurs d'asile. Quoi qu'il en soit, nous étions au courant qu'une action policière était prévue le 21 janvier 2018 à 18 heures au parc Maximilien. Nous avons alors lancé un événement sur Facebook : tous ceux qui souhaitaient montrer leur solidarité étaient invités à se joindre à nous pour former une chaîne humaine en soutien aux migrants. Moins de 48 heures après le lancement de notre appel, plus de 3 500 personnes formaient une chaîne. C'était de la folie. Attends, je peux te montrer une photo.

Burgerplatform steun vluchtelingen asiel migratie Brussel
Adriana, à gauche.

Que penses-tu de l'agitation autour du pacte de Marrakech ?
Je n'ai pas été surprise que la N-VA [parti nationaliste de droite, ndlr] s'oppose à ce texte, parce qu'elle a toujours dit clairement qu'elle était contre l'immigration. Il suffit de regarder leur campagne raciste contre le pacte. Ou le statut Facebook de Theo Francken qui a fait référence aux réfugiés avec le hashtag #nettoyer. Ils parlent des migrants comme s'ils n'étaient pas de véritables personnes

Comprends-tu les préoccupations des Belges au sujet de l'immigration ?
Oui, je comprends que les gens aient peur de l'inconnu. La N-VA essaie de nous dépeindre les réfugiés comme des terroristes, des immigrants illégaux et des criminels. Ils jouent sur la peur : « Vous perdrez votre emploi si nous accueillons des immigrés ». Bien sûr que personne ne veut perdre son boulot. Mais quand vous accueillez un réfugié pour une nuit et que vous apprenez à le connaître en tant qu'individu, ce terroriste devient alors Adam, qui préfère trois cuillères de sucre dans son café et qui joue avec vos enfants.

« Normalement les bénévoles n’offrent qu’un logement d’une nuit aux réfugiés, mais à Noël, nous veillons à ce qu'ils soient au chaud du 23 au 26 décembre et du 30 décembre au 2 janvier »

Quelle a été la personne qui t'a le plus marquée en 2018 ?
Younes me vient immédiatement à l’esprit. C'est un réfugié libyen qui a été emprisonné et torturé pour ses idées politiques. Il était en route pour l'Angleterre quand je l'ai rencontré au parc Maximilien. Après son arrivée en Angleterre, Younes m’a dit qu'il se sentait perdu. À Bruxelles, nous l'avions accueilli à bras ouverts, ce qui n'était pas le cas en Angleterre. Il y a beaucoup de personnes comme Younes, qui arrivent finalement à destination après un terrible voyage, mais qui ne savent pas quoi faire. J'ai trouvé admirable qu'il ose l'admettre.

Ton petit ami Mehdi travaille aussi pour la Plateforme citoyenne. Comment équilibrez-vous votre relation ?
Nous travaillons beaucoup tous les deux, et il est parfois difficile de séparer notre vie privée de notre vie professionnelle. Nous vivons ensemble et nous avons choisi de ne pas accueillir de personnes tous les jours. C'est parfois difficile de résister, mais nous travaillons tous les deux toute la journée et c'est agréable de pouvoir passer au moins quatre ou cinq heures ensemble le soir.

Adriana Costa Santos en Medhi Kassou
Adriana et Medhi.

Tu te considères comme quelqu’un d’accomplie ?
Euh, je suppose que oui. J'ai toujours voulu faire une différence et j'ai l'impression de l'avoir faite. Ma famille est très engagée politiquement et nous avons souvent parlé de notre liberté et de nos droits. Mais beaucoup de mes amis intellectuels m'ont dit que nous ne pouvions pas changer la société et qu'il n'y avait aucune raison de lutter. Ce n'était pas ce en quoi mes parents et moi croyions. J'essaie de faire partie de la société pour la changer de l'intérieur. Nous avons montré au gouvernement qu'il existe effectivement une solution pratique à la « crise migratoire », qui est à notre avis plutôt une crise d’accueil.

As-tu prévu quelque chose de spécial pour les réfugiés à l’occasion des fêtes de fin d'année ?
Oui, normalement les bénévoles n’offrent qu’un logement d’une nuit aux réfugiés, mais à Noël, nous veillons à ce qu'ils soient au chaud du 23 au 26 décembre et du 30 décembre au 2 janvier. A la Porte d'Ulysse, nous organisons aussi des activités et une fête pour les familles.

Et à quoi aspires-tu en 2019 ?
Un changement de gouvernement. Même si je trouve cela effrayant, je suis curieuse au sujet des élections. Et j'espère pouvoir obtenir mon diplôme l'année prochaine, ce que je n'ai pas vraiment réussi l'année dernière avec trois heures de sommeil par nuit. J'ai aussi l'intention de rester en Belgique parce que j'y ai rencontré beaucoup de gens forts qui ont enrichi ma vie. Mais le temps chaud du Portugal me manquera.

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