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Dans le quotidien des mormones de Bountiful

Si la colonie polygame canadienne a fait les gros titres pour trafic d’enfants, elle abrite également un petit groupe de femmes prêt à défier les stéréotypes.

par Sarah Berman
07 Septembre 2017, 4:15am

Cet article a été initialement publié sur VICE Canada.

À bien des égards, l'histoire de Bountiful est restée inchangée pendant plusieurs décennies.

Cette histoire est celle d'une secte mormone établie dans le sud-est de la Colombie-Britannique sous le troisième mandat de Mackenzie King, premier ministre canadien passionné d'occultisme. Depuis, la colonie polygame vit repliée sur elle-même, organise des mariages transfrontaliers pour des fillettes de 12 ans, traite les femmes comme des machines à produire des bébés et refuse toute forme d'éducation aux enfants – tout en conservant son style très personnel du XIXe siècle.

Les journalistes canadiens sont allés jusqu'à comparer le groupe aux talibans et, en 2016, un leader et deux parents de Bountiful ont été jugés lors d'une affaire de trafic d'enfants. James Oler, Brandon James Blackmore et Emily Blackmore ont été accusés d'avoir emmené des fillettes âgées de 13 et 15 ans au Nevada en 2004 dans le but de les marier et les exploiter à des fins sexuelles.

Quelle que soit la façon dont les médias ont relaté cette histoire, il ne considère les femmes de Bountiful que d'une seule manière – elles seraient silencieuses, obéissantes, couvertes de la tête aux pieds, soumises à un lavage de cerveau et un contrôle permanents, de même qu'à des abus avant même qu'elles ne soient en âge de conduire. Aujourd'hui, c'est l'idée que l'on s'en fait.

C'est peut-être la façon dont vivent la plupart des femmes à Bountiful et dans les dizaines d'autres communautés appartenant à l'Église fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours en Amérique du Nord, mais ce n'est pas ce qui a attiré l'attention de la photographe Jackie Dives. « Je m'attendais à ce que ce soit beaucoup plus sombre, plus rituel, plus terne, déclare-t-elle. Mais c'était beau et coloré. »

Miriam travaille à l'hôpital de Creston, à la fiducie foncière de Bountiful et à la maternité de la communauté.

Jackie Dives a été surprise de voir que des femmes occupaient des postes de direction dans l'école et la fiducie foncière de la colonie ; qu'elles travaillaient dans des bureaux et des hôpitaux dans les villes voisines et n'hésitaient pas à boire du vin ou porter des jeans serrés. Elles étaient franches et éduquées, se vantaient de favoriser l'éducation au sein de cette communauté profondément religieuse.

« Il fut un temps où notre école n'était pas agréée », déclare Mary Jayne Blackmore, fille du leader polygame inculpé Winston Blackmore. L'école indépendante de Bountiful, pour laquelle Mary Jayne a milité en faveur de l'accréditation provinciale, a bénéficié de plus d'un demi-million de dollars canadiens de fonds gouvernementaux. « Ce défi pesait lourdement sur mes épaules, car si les enfants ne reçoivent pas d'éducation et n'ont pas d'opportunités, ils s'en trouvent très limités. »

Les femmes de Bountiful auxquelles Dives a parlé ont toutes été exclues, il y a plus d'une décennie, du groupe des adeptes du prophète pédophile Warren Jeffs (une expérience traumatisante appelée « la scission ») et suivent désormais une voie moins fondamentale.

Pour certaines d'entre elles, cette « scission » a impliqué de divorcer de leur mari et d'éloigner leurs enfants de cette culture centrée sur le mariage. Bien qu'elles se soient mariées très jeunes, aucune de ces femmes ne s'identifie comme une victime.

Selon le point de vue qu'on adopte, ces femmes réforment une communauté recluse de l'intérieur ou jouent un rôle de couverture afin de détourner l'attention de leur leader (et parent proche) Winston Blackmore.

Jackie Dives a souhaité observer le quotidien de ces femmes qui semblent défier les stéréotypes, tout en s'efforçant de ne pas excuser les actes graves qui ont été commis. « Winston a été accusé de polygamie et trois autres personnes de trafic d'enfants », rappelle-t-elle.

« Avec cette série de photos, je n'essaie pas de nier la réalité. Il s'agit simplement de refléter l'expérience que j'ai vécue là-bas, de montrer un aspect différent de ce qui s'y passe – il existe plusieurs facettes. »

Mary Jane Blackmore et ses étudiants chantent des chansons pop à l'école indépendante de Bountiful.

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