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Le dubstep est-il condamné à pourrir dans les cachots de l'Histoire ?

Comment un des genres musicaux les plus excitants des années 2000 a-t-il pu perdre en si peu de temps sa force et sa crédibilité ? Et peut-on espérer le voir revenir un jour ?

par Drew Millard
21 Août 2017, 3:20pm

Public au club Fabric à Londres en 2009 / Photo - PYMCA/UIG via Getty Images

Retrospectivement, il semble clair que c'est au moment où Caspa et Rusko ont sorti leur Fabriclive en 2007, qu'on aurait dû capter que le dubstep était foutu. Loin de se contenter de quelques passages wobble bass pour maintenir l'auditeur dans un état de tension légèrement inconfortable, le mix donnait l'impression que deux types vous hurlaient « WOWOWOWOWOWOWOWOWOWOW » dans chaque oreille pendant une heure et dix minutes. C'était tellement viscéral, nouveau et direct qu'on n'avait même pas besoin d'être amateur de musique électronique pour se laisser prendre au jeu. C'est à ce moment-là que le drop typique du dubstep s'est transformé en arme de destruction massive, avant de devenir un cliché repris par des artistes de tous bords pour faire réagir leur public au maximum sur scène. Britney Spears a sorti un morceau dubstep. Puis Rihanna et Korn (pas en même temps, malheureusement). Skrillex est apparu. La musique populaire s'est presque instantanément retrouvée sursaturée de tous les tropes du dubstep et le genre a entamé une longue descente aux enfers dont sa crédibilité ne se remettra sans doute jamais.

Je laisse ici de larges pans de l'Histoire de coté, bien sûr, mais le mix Fabriclive de Caspa et Rusko a été le déclencheur involontaire de tout ça – c'est le disque qui a irrémédiablement changé la donne et perturbé l'évolution d'un genre en cours de développement. De la même manière que le ska 2-Tone était un rejeton punky et typiquement anglais du ska jamaïcain, le dubstep est apparu lorsque des producteurs dance britanniques ont sorti des versions expérimentales de morceaux 2-step garage, imitant les ingés-son jamaïcains qui, sur les face B des singles de reggae, transformaient l'original en rajoutant des effets fantomatiques et des bruits bizarres un peu partout. Et de la même manière que des mecs comme King Tubby, Lee « Scratch » Perry, et plus tard Scientist ont transformé l'exercice en une forme d'art à part entière, le dubstep à développé une existence propre, à partir des années 2000, lorsque des producteurs comme Skream, Benga et Pinch ont commencé à s'imposer dans le paysage dancefloor. Leurs dubs digitaux ont ouvert la voie à des gens comme Burial, qui incorporait à ses productions des samples de R&B mélancoliques, et Joker, qui greffait des claviers G-funk sur des bases de dubstep nerveux.

Mais en 2011, le dubstep a atteint le point de non-retour. Je me souviens être allé à un festival à cette époque, et avoir vu Skream et Benga, collaborateurs fréquents et pionniers du genre, faire un set qui tenait plus de Skrillex que du soundclash (et ce n'est peut-être pas une coïncidence si Skrillex a joué deux fois ce week-end là, attirant des foules qui éclipsaient largement celles des autres concerts). C'est à ce moment-là que sont arrivées sur le marché trois compilations qui, avec le recul, peuvent être considérées comme une tentative de libérer le dubstep du joug des bros et de réaffirmer le statut underground du genre en soulignant son allégeance à ses pères jamaïcains.

Greensleeves Dubstep Chapter 1, publiée par le label de dancehall anglais Greensleeves, est probablement la plus facile d'accès. On y retrouve des remixes par des poids lourds du dubstep comme The Bug, Kromestar et Digital Mystikz – qui est crédité quatre fois sur l'album – de grands noms du dancehall comme Mavado, Gyptian et Vybz Karel, et de légendes comme Yellowman ou Barrington Levy. Greensleeves Dubstep Chapter 1 souligne la continuité qui existe entre le dub jamaïcain, le dancehall, le dubstep britannique et le grime, ce genre de hip-hop anglais qui s'est développé en parallèle du dubstep et dont les artistes collaboraient fréquemment entre eux.

La relecture du « Badman Forward Pull Up » de Ding Dong par The Bug est plus ou moins un pur hymne grime, sur lequel Flow Dan, de Roll Deep, vient poser un couplet pour enfoncer le clou. Même si le disque n'est pas exempt de drops bourrins et caverneux – il y a des moments, dans la version de Kromestar de « Here I Come », de Barrington Levy, et dans le « Nah Let Go » de Gyptian, par L.D., où on sent notre mâchoire trembler – on y trouve du wubwubwub à foison, transformé ici en rythme rocksteady hyper-futuriste destiné à vous faire skanker dans l'espace.

Pour une approche moins linéaire du son, on conseillera Scientist Launches Dubstep Into Outer Space, sur lequel Scientist (le type mentionné dans le paragraphe précédent) a enregistré 12 versions dub de morceaux originaux par des rouleaux-compresseurs comme Guido, Kode9 et Shackleton. L'écoute de ce disque est une expérience physique intense. D'abord, les morceaux vous propulsent dans l'espace intergalactique, et la basse qui fait office de liant est tellement lourde qu'on la ressent même avec deux pauvres haut-parleurs d'ordinateur portable. À côté de ça, il existe une édition vinyle qui inclut tous les mixes originaux en plus des dubs de Scientist, sur un nombre de disque plus ou moins infini.

Il y a des albums qui exigent une attention soutenue pendant leur écoute, et si Scientist Launches Dubstep Into Outer Space fait clairement partie de ceux-là, le format physique de ce disque sera la source de véritables confrontations avec votre platine. Certaines faces tournent à 45 tours/min, d'autres à 33, et plusieurs d'entre elles ne comptent que deux ou trois morceaux. On passe son temps à changer de disque et de vitesse de lecture, si bien qu'à la fin de l'expérience, on a le sentiment que les espaces entre les grooves eux-mêmes ne sont pas simplement la source des sons, mais contribuent activement à leur création. (Il va sans dire qu'il est fortement conseillé d'écouter Scientist Launches Dubstep Into Outer Space après avoir fumé beaucoup de weed – à moins que vous ne soyez mineur, auquel cas merci de ne pas fumer d'herbe, et merci de ne surtout pas dire à vos parents que cet article vous a encouragé à le faire.)

Tectonic Recordings, le label responsable de la compilation de Scientist, est basé à Bristol, ce qui nous amène à l'étape suivante de notre tournée du dubstep de qualité, à savoir Worth the Weight: Bristol Dubstep Classics, de Punch Drunk. Les deux disques se recoupent en de nombreux points – tous deux contiennent des contributions de Guido, RSD, et Pinch, boss du label Tectonic – mais là où Scientist Launches Dubstep into Outer Space se concentrait sur la réaffirmation des liens entre le dub jamaïcain et le dubstep pur et dur, les morceaux mis en avant sur Worth The Weight proposaient une alternative électronique au brostep débile qui était devenu la norme.

« The Grind » de Peverelist est un hymne dub-techno paranoïaque et « Komonazmuk » de Bad Apple ressemble à un morceau jungle exhumé du fond des océans par un sous-marin. Mon morceau préféré du disque est probablement « Hypnotised » de Forsaken, qui se développe autour d'un sample de « Oops (Oh My) » de Tweet, pour le transformer en une langoureuse oraison funèbre drum'n'bass (autant qu'un morceau drum'n'bass puisse se rapprocher d'une langoureuse oraison funèbre, disons).

Nombre des morceaux de l'album témoignent des origines du genre : des productions qui partent d'une base dance préexistante, avant d'évoluer vers des sphères expérimentales étranges et vraiment perchées. Le disque se termine sur « Stuck In The System » de Joker et « Pixel Rainbow Sequence » de Hyetal, deux morceaux qui laissent imaginer une évolution potentielle du genre n'ayant jamais eu la possibilité d'exister. « Stuck In The System » contient un collage de sample d'orchestre qui dégage toute la grandeur d'une production Heatmakerz et « Pixel Rainbow Sequence » contrebalance ses arpeggios de synthés pixelisés avec une ligne de basse erratique qui semble être dotée d'une conscience propre. Les morceaux y sont aussi agressifs et puissants que n'importe quelle production brostep, mais ils conservent un côté expérimental et trippy qui rend honneur à l'esprit du dub lui-même.

Nous sommes maintenant en 2017 et le brostep, qui a sonné le glas du genre, est mort et enterré. Les intrus qui ne s'étaient retrouvés là que pour la wobble bass sont vite passés à l'EDM-trap, et le porte-étendard du mouvement, Skrillex, produit des morceaux de tropical house pour Justin Bieber. Avec le recul que nous offre d'Histoire, ces compilations nous montrent le vrai visage d'une musique réellement novatrice. Maintenant que l'horrible bagage culturel du genre n'est plus, nous avons l'opportunité de réécrire l'histoire et faire en sorte que le dégueulasse dubstep de festival n'ait jamais existé. Ce que le temps nous offre de mieux, c'est la capacité à changer les contextes, et ce que le langage nous offre de mieux, c'est la capacité à faire des jeux de mots, alors gardons ça en tête et empêchons par tous les moyens possibles le dub de devenir de la daube.



Drew Millard vit en Caroline du Nord avec son chien. Il est sur Twitter.