Canada

On a roulé dans les rues brûlées de Fort McMurray

Nous avons pu monter à bord d’un convoi apportant des vivres aux personnes qui se battent contre l’incendie, et jeter un coup d’oeil à la ville dévastée.

par Rachel Browne
09 Mai 2016, 10:45am

Dan Olson/VICE News

« Ils ont 300 sandwiches ? Ok, on fait demi-tour tout de suite. »

Daniel Hass raccroche son téléphone avant d'appuyer sur les freins de son pick-up. On est sur la voie rapide qui mène à Fort McMurray, cette ville canadienne qui a été détruite ces derniers jours par un incendie apocalyptique qui a jeté des dizaines de milliers de personnes sur la route, fuyant dans la panique. Ce week-end, une semaine après le début du feu, les flammes semblent progresser moins rapidement, les autorités locales espérant qu'il s'agit d'un début de mieux.

Daniel tourne son volant et bombarde dans la direction opposée, là où les employés de l'industrie du pétrole vivent habituellement. L'endroit vient d'être évacué, en raison de la menace d'incendie, et toute cette nourriture risque d'aller à la poubelle.

Le véhicule est déjà plein de dons de nourriture que Daniel va donner aux équipes de pompiers qui se battent contre les flammes qui dévorent une partie nord de la province de l'Alberta. Il en distribuera également aux forces de l'ordre qui mènent l'évacuation des 83 000 habitants de Fort Mac.

L'endroit est inaccessible, la police monte la garde à des check points. Nous avons pu monter à bord d'un convoi apportant des vivres aux personnes qui se battent contre l'incendie, et jeter un coup d'oeil à la ville dévastée.

« Ces gars, ils ont besoin de nourriture fraîche. Les barres granola, ils en ont marre », raconte Daniel en parlant des équipes usées qui se battent contre l'incendie. « Alors, on va se débrouiller pour faire entrer tout ça », dit-il en dépassant un groupe de personnes installées sur le côté de la route, offrant des rations et de l'essence gratuites. C'est la seule activité humaine en vue.

Il se gare devant l'entrée principale d'un campement et courre en direction de la cuisine. L'ordre d'évacuation a été donné il y a longtemps. Ne restent que quelques personnes qui empilent des boîtes pleines de sandwiches et de desserts à l'arrière du pick-up.

« Ça vous embête si j'appuie franchement sur le champignon ? Accrochez-vous », nous dit Daniel. « Si vous trouvez ça trop dangereux, sortez ». On roule à 150 km/h.

C'est la première fois que Daniel, un conducteur de camions qui vit à Fort MacMurray, revient dans la ville évacuée. Le feu est un drame pour cette plaque tournante de l'industrie pétrolière du Canada. Le secteur était déjà frappé par des licenciements et des difficultés financières dues à la chute des prix du pétrole.

Lui et ses collègues ont déjà déposé des vivres et du matériel aux camps des évacués et à ceux qui étaient en premières lignes de l'incendie. Plus tôt ce jour-là, ils ont apporté un immense camion-citerne remplit d'eau potable.

« M'enfuir c'était ma priorité, maintenant on doit aider », résume Daniel. Sa copine a trouvé refuge à Edmonton, et sa fille de quatre ans reste avec sa famille à Newfoundland, là d'où il vient. « Fort Mac nous a tant donné ces dernières années. Maintenant [la ville] a besoin de moi. Elle a besoin de nous. »

Il a à peine dormi. Il ne se souvient pas de la dernière fois qu'il a mangé. Les cigarettes et des grandes canettes de Red Bull le maintiennent éveillé.

Une douzaine de feux de forêts, regroupés sous le nom de « la bête » ont mangé plus de 150 000 hectares la semaine dernière. En plus des hommes au sol, l'Alberta a envoyé 15 hélicoptères, 14 avions bombardier d'eau. Samedi soir, des officiels ont expliqué que plus de 2 000 véhicules avaient réussi à traverser Fort McMurray en direction du sud, dans un convoi organisé par l'armée. Le but était d'évacuer des personnes qui s'étaient dirigées vers le nord de la ville pour s'y retrouver finalement coincées.

Daniel Haas est un type massif de 26 ans. Il porte une casquette de baseball et un collier en argent. Il est anxieux à l'idée de voir ce qu'il reste de sa maison. Il espère retrouver son chat. « On n'a pas pu trouver ce chenapan à temps. Mais on a notre chien. »

Avec sa copine, ils ont laissé des bols d'eau et de nourriture, au cas où. « S'ils sont toujours pleins, eh ben, on saura. »

Des nuages de fumée dense apparaissent à 30 kilomètres au sud de la ville. « Putain, c'est encore pire que ce dont je me souvenais », dit Daniel.

Il s'arrête au niveau du check point de la police, à quelques kilomètres de la ville. « Ok, baisse ta caméra. Maintenant. »

Seulement les personnes indispensables ont le droit de passer cette ligne. La police montée du Canada a fait du porte-à-porte ce samedi pour faire partir ceux qui étaient encore là.

Daniel passe, après avoir expliqué qu'il venait apporter des vivres. « C'est le début des choses sérieuses maintenant », dit Haas. « On roule en enfer ».

Son masque à gaz et son casque sont en bonne position sur le tableau de bord. Difficile de compter les feux sur le bord de la route.

On arrive aux limites de la ville. Le motel Super 8 a été réduit en cendres. Même sort pour au moins 1 600 bâtiments. Dans la ville on voit des silhouettes de caravanes roussies parmi les débris encore fumants. Des passages piétons et des chemins ne mènent à rien.

La plupart des bâtiments de la rue principale du centre-ville sont intacts. Tout est calme. L'air est dense et une lumière fantomatique orangée perce les volutes de fumée. Quand on avance dans la ville, on sent une odeur de pétrole et de pneus cramés.

« La beauté de Fort Mac s'en est allée pour le moment, c'est sûr », constate Daniel. « Il allume une cigarette et ralentit pour distribuer un repas à un officier de police.

Des voitures de police patrouillent dans la ville, ils surveillent les feux. Daniel baisse sa vitre et parle avec un autre policier qui lui donne les dernières infos.

« On ne pouvait pas voir les feux ces deux derniers jours, mais maintenant on peut les voir à nouveau. Putain, » lâche le policier. « Quand les vents tournent, ça change tout le feu. Ça change tout le temps. »

Daniel se gare en haut d'une colline, là où des équipes manoeuvrent un Caterpillar pour avancer entre des arbres tombés. Quelques ouvriers se réunissent autour du pick-up et soufflent un peu quand ils voient que c'est de la nourriture qui arrive. Ils disent qu'ils n'ont pas beaucoup mangé ces deux derniers jours. Ils remplissent des boîtes avec des sandwiches au jambon, des muffins, et des bouteilles d'eau. Ils ne savent pas quand viendra la relève.

Après d'autres livraisons, Daniel veut aller voir la maison du père de sa copine. Des bouts de revêtement et de décoration ont fondu, mais la maison est toujours debout. De l'autre côté de la route en revanche, un pâté de maisons a brûlé. Les barrières des maisons ont été détruites. On remarque des patios, des barbecues et d'autres débris calcinés.

« Je n'ai pas de mots », remarque Daniel à voit basse. Il regarde l'étendue des dégâts du haut d'une colline.

Il ne dit pas grand-chose sur la route qui mène jusqu'à sa maison. Il se gare dans l'allée. « Psst, psst. Ici le chat ! ». Daniel marche vers son jardin, il monte les marches en bois et arrive au patio.

« Ok, toute la nourriture est partie. Ok », dit-il essoufflé, en regardant les bols. Il reste là quelques minutes et revient à la voiture. « Peut-être que la SPCA [NDLR, une société de protection des animaux] l'a récupéré. »

De retour dans la ville, à la sortie sud. L'air est plus dense qu'auparavant. « Je ne veux pas être piégé dans la ville à nouveau à cause du feu », dit Daniel. « Alors on va se dépêcher, je ne veux pas rester ici longtemps. »

Tout en conduisant, il attrape le masque à gaz et essaie de le mettre d'une main. L'attache plie le haut de son oreille gauche.

« Tu peux rire, mais le masque va me sauver la vie », dit-il, la voix étouffée par l'engin.

La virée semble avoir secoué Daniel. Il réfléchit. Il se tourne vers ses compagnons de voyage et se met à parler de ce qu'il préfère faire dans le coin : prendre son bateau et aller sur la rivière Grégoire avec sa fille. Il explique que c'est le premier truc qu'il fera une fois de retour à la maison. La question, c'est « quand » ?

La vue devant se dégage. On voit le checkpoint. « Je ne sais vraiment pas combien de temps cela va durer », regrette Daniel. « Ce dont on a besoin c'est de la pluie. Ou autre chose. »

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Photos par Dan Olson/VICE News.

Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.