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Une compagnie pétrolière soupçonnée d'avoir corrompu des soldats dans le parc des Virunga

Un rapport de l’ONG Global Witness accuse l’armée de la République démocratique du Congo d’avoir reçu de l’argent d’une compagnie pétrolière britannique, SOCO, pour intimider des opposants à ses projets d’exploration.
Pierre Longeray
Paris, France
12.6.15
Image via MONUSCO/Flickr

L'ONG Global Witness révèle dans un rapport, publié ce mercredi, que la compagnie pétrolière britannique, SOCO International, aurait payé des soldats de l'armée congolaise, stationnés au sein du parc national des Virunga, en République démocratique du Congo (RDC), pour faciliter un projet d'exploration de la compagnie pétrolière. Selon le rapport, les militaires auraient intimidé des locaux opposés aux activités d'exploration. Le sous-sol du plus vieux parc naturel d'Afrique regorgerait de pétrole. Il est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO et c'est une réserve de gorilles des montagnes.

Selon l'entreprise pétrolière, les versements d'argent, aux membres de l'armée congolaise, étaient destinés à « assurer la sécurité de son personnel et de ses contractants » présents sur le site pour mener les missions d'exploration. Cependant, plusieurs rapports d'ONG et des témoignages recueillis par la BBC, indiquent que l'armée congolaise aurait arrêté, menacé, frappé, et même poignardé des opposants au projet d'exploration de SOCO. Global Witness note néanmoins qu'il n'y a, pour le moment, aucune preuve que les soldats congolais agissaient sous les instructions de la compagnie britannique. L'armée de RDC n'a pas commenté pour le moment.

VICE News a contacté SOCO dans la journée de mercredi pour obtenir une réaction aux allégations de Global Witness, mais l'entreprise n'a pas pu répondre à notre requête dans les délais de publications de l'article.

L'entreprise dit avoir quitté le site depuis juin 2014 et aurait renoncé à tout forage dans la zone en s'engageant à ne plus y travailler « sauf si l'UNESCO et le gouvernement de la RDC s'accordent sur le fait que de telles activités [des forages] ne sont pas incompatibles avec le statut de site classé au patrimoine mondial. »

Dans une réponse délivrée ce mercredi à plusieurs médias anglophones, dont le Guardian et le Telegraph, SOCO explique qu'ils ont toujours admis financer l'armée congolaise pour des raisons de sécurité. « Cependant, nous contestons fermement toutes les allégations laissant à penser que ces financements sont connectés à quelconque acte de violence ou d'intimidation, » précise le communiqué. « Les soldats assignés à la sécurité des employés de SOCO étaient toujours sous le contrôle total de l'armée de RDC, » conclut la déclaration.

L'ONG révèle dans son rapport, qu'un responsable de l'armée congolaise, le major Feruzi, a reçu la somme de 42 250 dollars — l'équivalent de 30 ans de salaires d'un officier congolais, selon Global Witness — de la part de SOCO. Nathaniel Dyer, le responsable de la RDC pour l'ONG, explique au New-York Times que le major Feruzi est connu pour avoir « intimidé et essayé de corrompre ceux qui s'opposaient à l'exploration pétrolière d'un des trésors de l'Afrique. »

Le rapport de l'ONG poursuit en indiquant que des rangers, responsables de la sécurité du parc, ont aussi été agressés et poignardés par « des alliés de SOCO », sans donner plus de précision sur ce qu'ils définissent derrière ce terme. L'ONG fait état de l'incident suivant : en septembre 2013, le ranger Rodrigue Katembo s'est opposé à l'installation d'une parabole dans le parc par un employé de SOCO — expliquant qu'il n'avait pas eu d'autorisation. Alertés de l'incident, des soldats de l'armée auraient arrêté Katembo, l'auraient frappé et ramené à sa base pour l'humilier devant ses collègues rangers. On lui passe ensuite un téléphone. À l'autre bout du fil, le major Feruzi lui aurait dit qu'il sera jeté en prison pour s'être opposé à SOCO. Katembo passera finalement 17 jours enfermé. SOCO avait déclaré dans un communiqué de presse à l'époque que ces allégations étaient fausses.

Le responsable des rangers et directeur du parc des Virunga, Emmanuel de Merode, un prince belge, est un farouche opposant aux opérations d'exploration de SOCO. Alors que de Merode venait de remettre un dossier à charge contre le projet de SOCO aux autorités du pays, sa voiture est criblée de balles par deux tireurs non-identifiés. Le prince est touché, deux fois, à l'estomac et à la poitrine. Si le directeur du parc a pu être la cible de voleurs d'ivoires et autres braconniers qui officient aussi dans le parc, le timing de l'incident est troublant selon Global Witness. À nouveau SOCO, précise au Times par la voix de son directeur Roger Cagle « qu'ils n'avaient rien à gagner à faire ça [essayer d'assassiner de Merode]. » Contacté par VICE News, la direction du parc n'a pas pu commenter le rapport de l'ONG dans les délais de parution de notre article.

Mélanie Gouby est une journaliste indépendante qui a réalisé un documentaire sur le parc des Virunga en 2014, nominé aux Oscars en 2015 et régulièrement cité dans le rapport de Global Witness. Le directeur Afrique de SOCO, Serge Lescaut, y confie à la journaliste qu'il craignait qu'un « vrai accident » arrive à de Merode.

Le trailer du documentaire de Mélanie Gouby, Virunga. 

SOCO est titulaire d'une parcelle du parc des Virunga — le Block 5 — de 7 500 km2.

Le Block 5 couvre une grande partie du Lac Edouard, grâce auquel vivent près de 30 000 personnes des activités liées à la pêche. Le gros de la réserve de pétrole se trouverait sous le lac. Le Telegraph révélait en septembre 2014 que 2 pêcheurs avaient été tués après avoir été roués de coups par des soldats. Des locaux ont confié au quotidien britannique que les deux hommes avaient été tués pour avoir critiqué les agissements de SOCO dans le parc. L'entreprise a nié à l'époque toute responsabilité par la voix de son directeur, Roger Cagle, notant déjà à l'époque que les soldats « ne sont pas liés à SOCO. Ils nous sont assignés. On ne peut pas dire à l'armée, au revoir et à jamais. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter @PLongeray

Photo d'un village sur les rives du Lake Edward via MONUSCO/Flickr