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Crime

Des documents confidentiels indiquent que l'UE penserait à intervenir en Libye pour combattre les passeurs

L’Union européenne aurait pour projet d’étendre son opération contre les passeurs en Méditerranée, baptisée Sophia, ce qui pourrait se traduire par un envoi de troupes au sol en Libye.
18.2.16
Des migrants sont transportés vers un navire de la marine italienne lors d’une opération de sauvetage dans la Méditerranée, le 6 septembre 2014. (Photo de Giuseppe Lami/EPA)

VICE News regroupe ses articles sur la crise migratoire mondiale sur son blog « Migrants »


L'Union européenne aurait pour projet d'étendre son opération contre les passeurs en Méditerranée, baptisée Sophia, ce qui pourrait se traduire par un envoi de troupes au sol en Libye. D'après un document confidentiel partagé avec VICE Alps et WikiLeaks par une source haut placée d'un membre de l'UE — qui a demandé à ne pas être identifiée — la mission Sophia est prête à se déployer dans les eaux territoriales libyennes pour arrêter les passeurs. Mais elle ne le fera que si elle y est invitée par les autorités libyennes.

Cependant, la Libye ne possède pas pour le moment d'autorité nationale unifiée qui pourrait délivrer une telle invitation. Le pays est actuellement déchiré entre deux gouvernements rivaux et plusieurs groupes armés.

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Le document obtenu par VICE Alps est un rapport adressé au Comité militaire et au Comité sécurité et politique de l'Union européenne, et rédigé par l'officier italien qui commande la mission Sophia. Il y est fait mention d'une « phase 3 » de l'opération. Cela pourrait faire référence à l'éventuel déploiement de troupes européennes en Libye — uniquement si un gouvernement national a été clairement établi dans le pays.


À lire pour comprendre les contours de l'opération Sophia : 

La flotte anti-passeurs de l'Europe part à l'abordage des trafiquants de Méditerranée


Le rapport du contre-amiral Enrico Credendino, daté du 29 janvier, explique que la mission est dans sa phase 2A depuis octobre, utilisant 16 bateaux et avions de diverses nations européennes pour arrêter les passeurs dans les eaux internationales. Credendino estime que la mission est un succès, précisant que 46 passeurs ont été arrêtés et 67 bateaux détruits. Les passagers des bateaux ont été secourus et emmenés dans des centres de réfugiés — principalement en Italie.

46 passeurs interpellés, cela paraît être un bien maigre résultat pour une crise qui a amené près d'un million de personnes en Europe l'année passée. Mais d'après le rapport, l'opération Sophia a eu un effet certain. Les passeurs choisissent désormais de transporter la plupart des gens en Europe depuis l'est de la Grèce, au lieu de partir depuis la Libye — le champ d'action principal de Sophia.

La Haute représentante aux Affaires étrangères de l'UE, Federica Mogherini (à gauche), et le commandant de l'opération Sophia, le contre-amiral, Enrico Credendino, lors d'une conférence de presse à Rome en septembre 2015. (Photo de Massimo Percossi / EPA)

« Avant le début de l'opération, la répartition était égale entre les gens qui empruntaient la route centrale et la route orientale en Méditerranée. Aujourd'hui, 16 pour cent des migrants prennent la route centrale [par la Libye] et 83 pour cent des migrants prennent la route orientale [par la Grèce], » explique le rapport.

« D'un point de vue militaire, nous sommes prêts à passer en phase 2B dans les eaux territoriales libyennes, » écrit Credendino dans le rapport. Cela signifierait aller plus près de la côte libyenne pour arrêter des passeurs, « mais il y a un certain nombre de défis politiques et juridiques à régler avant que je puisse recommander une telle transition, » tempère le contre-amiral.

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Avant qu'une décision juridique soit prise sur « nos droits à appréhender des passeurs dans les eaux territoriales et à les poursuivre en justice, » les forces européennes (22 des 28 pays de l'UE contribuent à Sophia) n'entreront pas dans les eaux libyennes.

D'après le commandant de l'opération, la question est plutôt de savoir quand — et non pas si — Sophia va être étendue à la Libye.

« Quand l'opération Sophia passera en phases 2B et 3, les passeurs vont probablement s'adapter rapidement à cette situation changeante, » prévient Credendino. « Suite aux progrès de Sophia dans les eaux territoriales ou sur le territoire libyen, il y aura un risque que les passeurs essayent de contrer les efforts de l'opération afin de ne pas perdre leurs revenus liés à cette activité, » ajoute-t-il, précisant qu'il existe bien un plan de possible déploiement sur le sol libyen.

Cependant, Sophia ne peut pas passer à une nouvelle phase, sans avoir plus de bateaux et d'avions — ce que Credendino va demander dès ce mois-ci — et sans l'accord d'un gouvernement qui a l'autorité suffisante pour délivrer une invitation aux forces européennes.

Pour le moment, il existe deux clans politiques rivaux dans le pays. Cette situation résulte des élections de 2014 qui suivaient la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Le Parlement reconnu au niveau international est basé à Tobruk, dans l'est du pays, alors que la capitale Tripoli accueille un autre Parlement dominé par les factions islamistes et qui dit être l'unique Parlement légitime.

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En plus de ces deux groupes, l'organisation terroriste État islamique (EI) est établie en Libye depuis 2014. Le groupe s'était d'abord installé à Derna, où les milices locales avaient décidé de faire allégeance à l'EI, avant de s'établir à Syrte, une grande ville libyenne qui fait office de fief de l'EI en Libye. Les Nations unies sont parvenues à négocier un accord de paix entre les deux Parlements rivaux, mais l'avènement d'un gouvernement d'unité nationale n'est pas pour demain.

Une image du rapport Sophia de l'EUNAVFOR MED, l'anonyme désignant les forces navales de l'UE en Méditerranée.

D'après la source à l'origine du dévoilement de ce document, les deux autorités rivales ont fait savoir qu'elles ne toléreraient pas une opération européenne sur le sol libyen.

Pour obtenir une telle invitation à intervenir dans le pays, il faudrait proposer de former la marine libyenne et ses gardes-côtes d'après le rapport. « Ainsi, nous pourrons donner quelque chose en échange aux autorités libyennes pour leur coopération dans la lutte contre l'immigration clandestine.

« De plus, s'entraîner ensemble pendant la phase 2 pourrait permettre de construire de la confiance et faciliter la conduite des opérations de la phase 3 en collaboration avec les autorités libyennes, » écrit Credendino.

La source explique néanmoins que, d'après Frontex (l'agence de l'UE en charge de la protection des frontières extérieures), entraîner les forces navales libyennes et les gardes-côtes locaux reviendrait à entraîner des chefs de réseaux de passeurs.


Une première version de cet article a été publiée sur VICE Alps.

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