J’ai vécu 4 mois en autonomie totale dans l’Himalaya
Photos Eliott Schonfeld
Art de vivre

J’ai vécu 4 mois en autonomie totale dans l’Himalaya

« J’ai fait du feu par friction, tissé un panier en bambou et fabriqué un manteau en peau de chèvre »
4.4.18

Cet article a été traduit par VICE France.

À 21 ans, j’ai décidé de quitter la civilisation pour devenir explorateur. Je me suis rendu dans certains des lieux les plus sauvages du monde – toujours seul, en autonomie, pour apprendre à survivre au cœur d’une nature préservée de l’homme. Mais après avoir traversé l’Islande, la Mongolie et l’Alaska, j’ai réalisé l’incohérence de ma démarche. Oui, j’étais parvenu à survivre dans des endroits extrêmes, comme le désert de Gobi, mais… toujours grâce au matériel que je transportais dans mon sac à dos. En Alaska, j’ai commencé à élimer l’utile pour ne conserver que l’indispensable. Mais je n’en étais pas moins dépendant ! C’est là que j’ai compris que si je voulais véritablement me réconcilier avec la nature et quitter le monde qui la détruit, il me fallait me passer de tout ce que la civilisation moderne avait produit. En clair : passer en mode « autonomie totale » en me contentant de ce que la nature a à offrir. Bref, me débarrasser du contenu de mon sac !

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C’est comme ça qu’est née l’idée de ma dernière expédition en Himalaya. L’idée ? Arriver avec la ville dans mon sac à dos… et remplacer, au fur et à mesure du voyage, tous les accessoires par des alternatives naturelles. Faire le chemin inverse du progrès technique – et tenter d’atteindre l’essentiel, le local, le naturel. C’est ce que j’ai fait. Pendant 4 mois et demi, du 5 août au 10 décembre 2017, j’ai traversé les montagnes himalayennes d’Ouest en Est, sur plus de 2000 kilomètres. Des plus hauts sommets du monde à la jungle étouffante, à cheval, en radeau, à pied… Au final, je suis parvenu à faire du feu par friction (et à me débarrasser de mon briquet), je me suis tissé un panier en bambou (pour remplacer mon sac à dos), j’ai construit des abris pour y dormir (en lieu et place de ma tente) et fabriqué un manteau en peau de chèvre (en guise de duvet). Évidemment, cette métamorphose n’a pu avoir lieu que grâce à l’aide précieuse – et même indispensable – des derniers nomades et autres chasseurs-cueilleurs qui peuplent ces montagnes – en ne comptant que sur ce qu’offre la nature.

Bien sûr, tout ne s’est pas passé comme prévu. Un jour, j’ai bien failli abandonner. Ce matin-là, cela faisait déjà un mois et demi que Robert, mon cheval, et moi-même, progressions sur les sentiers d’altitude. Par nature, Robert ne renâclait jamais. Moi, j’avais fini par prendre le pli – voir à me sentir presque à l’aise alors que nous atteignions, dans l'État indien de l'Himachal Pradesh, les montagnes les plus périlleuses depuis le début de l'expédition. Au programme de cette inoubliable journée : le franchissement du col de Manirang, à plus de 5 500 mètres d’altitude. Les risques d’éboulement étant légion, une concentration maximale était de mise. Après quatre heures de marche sous tension, un obstacle nous a barré la route : un gigantesque rocher encastré dans la montagne. Pas d'autre choix que de passer par-dessus. Alors que nous commencions à nous y aventurer, la corde qui me reliait au cheval m’a tiré en arrière d’un coup sec. Robert a perdu pied et glissé dans la pente. Paniqué, il s’est débattu pour se mettre debout mais cela n’a fait qu’accélérer sa chute… J’ai bien sûr tenté de tirer la corde de toutes mes forces mais j’ai dû lâcher pour ne pas être, à mon tour, entraîné dans le vide. Et puis, je l’ai vu disparaître… J’ai jeté un coup d’œil en bas, terrifié à l’idée de ce que j’allais découvrir. Mais, miracle : Robert s'était réceptionné sur une étroite corniche, d'où il ne pouvait plus bouger sous peine de tomber pour de bon. J’ai tenté de le sortir de là mais avec mes soixante kilos, je ne faisais pas le poids. Il n’y avait qu’une chose à faire : redescendre au dernier village que j'avais croisé, 20 kilomètres et 1 000 mètres de dénivelé plus bas. Je l'ai atteint à la tombée de la nuit, épuisé et en larmes. Voyant ma détresse, les villageois ont décidé d'organiser une mission de sauvetage. Après un aller-retour épuisant, j’étais donc reparti pour six heures d'ascension nocturne. Mais arrivé sur le lieu de l'accident, à 2 heures du matin, il ne restait plus que la selle du cheval… M’attendant au pire, j’ai balayé le faisceau lumineux en bas de la pente : Robert était là sain et sauf. Tournant la tête vers moi, l’air de dire : « Mais qu’est-ce que tu as foutu ces dix dernières heures ? ». Je ne saurai jamais comment il a fait pour descendre là, tout seul, sans une égratignure. Quant à moi, j'aurais finalement marché 60 km, 20 heures d'affilée, avec 3 500 mètres de dénivelé cumulé… pour rien ! Mais qu’importe puisque Robert va bien…

Malgré de grosses frayeurs, ce voyage m’a offert les moments les plus intenses de ma vie. Je pense, notamment, à ces semaines passées dans la jungle népalaise. Avant de commencer cette expédition, j’avais un rêve : rencontrer les Rautes. Cette tribu nomade, dont le nom signifie « rois de la forêt », vit dans les jungles reculées de l'ouest népalais. Ils sont les derniers chasseurs-cueilleurs d’Asie : pour se nourrir, ils traquent les singes et cueillent des fruits et des tubercules sauvages. J’ai suivi leur piste pendant une dizaine de jours avant de les rencontrer. Du haut de la colline que je venais de gravir, j’ai aperçu leur campement – des tentes, faites de branches et de feuillages. À l’abri d'une d'entre elle, un homme lavait des piments. Une femme revenait de la forêt, deux troncs d'arbres sous le bras, sous l'œil d'un adolescent qui taillait quelque chose dans un gros morceau de bois. Les enfants, qui jouaient dans la rivière, ont fini par me remarquer. Ils ont rameuté les adultes, de toutes petites personnes – 1 mètre 50, à peine – vêtus de draps légers et laissant apparaître des parties de leur corps que j'aurais, pour ma part, tendance à couvrir en priorité… On m’a conduit vers la tente royale – car les Rautes ont des rois. Un homme, encore plus nu que les autres, en est sorti et m’a fixé, droit dans les yeux. Je l’ai salué d’une façon que j’espérais respectueuse, solennelle. Mais j’étais un peu perturbé : c’était la première fois que j’apercevais les testicules d’un roi !