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Environnement

Comment aborder la menace du changement climatique ?

La bonne nouvelle ? L’auteur David Wallace-Wells pense que « la civilisation durera ». La mauvaise ? À peu près tout le reste.

par Geoff Dembicki; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
21 Mars 2019, 8:49am

Un homme regarde l’incendie qui a touché la Californie en 2013 depuis son toit. Photo : David McNew/Getty

The Uninhabitable Earth : Life After Warming est une lecture brutale et terrifiante. Le nouveau livre du journaliste David Wallace-Wells se propose de décrire, dans des détails vifs et cauchemardesques, le paysage infernal de la Terre si nous ne réduisons pas radicalement nos émissions de gaz à effet de serre au cours de la prochaine décennie. Il aborde directement les peurs présentes dans nos esprits, celles que nous tâchons au quotidien d’ignorer ou de nier.

Et si l’humanité n'arrivait pas à se ressaisir pour endiguer le changement climatique ? Et si l’avenir vers lequel nous allons était monstrueusement plus meurtrier, déséquilibré et inéquitable que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ?

Wallas-Wells a tenté de répondre à ces questions dans un essai publié par New York en 2017 et intitulé « The Uninhabitable Earth » (« La Terre inhabitable »). Il est devenu l’un des articles les plus lus de l’histoire du magazine. Dans son livre, version enrichie de l'article, l’auteur s'appuie sur des entretiens avec des dizaines d’éminents spécialistes du climat, ainsi que sur des centaines d'articles scientifiques, pour décrire un avenir aussi proche que sombre : feux de forêt, ouragans, sécheresse, famine, décès induits par la chaleur, pandémie, pollution de l'air, extinction et inondations. Wallace-Wells s’interroge sur l’impact que cela aurait sur nos institutions sociales, économiques et politiques, sur notre capacité à comprendre les souffrances des autres, sur les mythes que nous nous racontons sur l'avenir, sur notre foi dans le capitalisme néolibéral. Bref, sur des questions indéniablement sensibles. Pourtant, en parcourant les 320 pages du livre, j'ai commencé à ressentir un sentiment de calme. Il est étrange de voir quelqu'un transformer votre vague impression d'inquiétude généralisée sur l'avenir en images concrètes et viscérales.

J'ai récemment discuté au téléphone avec Wallace-Wells afin de savoir comment l'écriture de The Uninhabitable Earth l'avait affecté psychologiquement et comment, selon lui, la société devrait réagir face à toutes les preuves catastrophiques qu'il a résumées.

VICE : Après avoir lu votre livre, j'ai fait l'expérience d’une étrange dissonance cognitive. Les gens sont là à vaquer à leurs occupations, alors que la fin du monde est proche ! Comment avez-vous réussi, après vous être immergé si profondément dans cette science, à continuer de mener votre vie normalement ?
David Wallas-Wells : Parce que je suis un débutant dans le domaine du climat, j'ai encore beaucoup de préjugés cognitifs et de réflexes psychologiques similaires à ceux de la plupart des gens. Je regarde les matchs de basket à la télé. Je vais à la salle. Je passe du temps avec mon bébé. Non pas que mon esprit ne soit pas préoccupé par le changement climatique, mais je vis comme tout le monde, en partie dans le cloisonnement et le déni. J’ai tout de même pris conscience d’à quel point il est important que nous examinions les données scientifiques et que nous les prenions au sérieux.

Nous sommes condamnés à être désespérément aveugles face à la crise dans laquelle nous nous trouvons si nous ne nous forçons pas de manière rigoureuse à examiner cette science. Et je pense qu’il est juste de dire que l’ensemble de cette science est terrifiant. Nos attentes sont en quelque sorte faussement ancrées dans notre expérience du climat actuel. Et nous savons que cela ne risque pas de continuer. Je dirais même que nous savons avec certitude que cela ne continuera pas. Je pense que nous allons trouver un moyen de vivre. Je pense que la civilisation va durer. Mais je pense aussi que l’avenir va nous transformer de manière radicale.

L'été dernier, j'étais en Colombie-Britannique et il y a eu des incendies de forêt sans précédent. J'étais à un mariage et on pouvait à peine apercevoir l'autre côté de la rue. Nous étions littéralement assis au milieu de la fumée. Tout le monde toussait et personne ne voulait reconnaître que c'était dû au changement climatique. J’ai eu l’impression que, déjà, les gens considéraient qu’il s’agissait là de l’état normal des choses.
Je suis justement en Californie pour faire un reportage sur les feux de forêt, et je constate la même chose. C’est le spectacle d'horreur des incendies de l'année dernière qui m’a motivé à venir. Je pensais que les propriétaires que j’allais rencontrer ici, les gens qui vivent dans ces zones d'incendie, auraient le sentiment d'être entrés dans un nouvel enfer, et que toute leur vie en serait affectée. Alors certes, les gens semblent concernés. Ils reconnaissent que les deux dernières années ont été pires que jamais. Et que ça risque de continuer. Mais ils semblent aussi étrangement optimistes. Peut-être est-ce parce que je viens de New York et que, de fait, l'idée d'un feu de forêt me terrifie. Je n'arrive pas à me dire qu’il s’agit d’une condition météorologique. Je trouve que cela ressemble plus à un désastre biblique.

J'ai discuté avec une femme qui a vécu neuf incendies à Malibu et je ne comprends tout simplement pas comment elle peut y rester. Elle n’est pourtant pas folle. Ni apocalyptique. Je pense que de manière générale, c’est un véritable défi à relever pour nous tous. Les conséquences arrivent très vite, beaucoup plus vite qu'on ne nous l'a dit il y a une dizaine d'années. Mais un délai d’un an ou deux, tout en étant extrêmement serré quel que soit le climat, est également suffisant pour que la psychologie humaine puisse s’adapter.

Je me demande s'il sera plus difficile d'ignorer les souffrances économiques à mesure que nous progressons dans l'avenir. Comme vous le soulignez dans votre livre, nous aimons justifier les inégalités par une sorte de croissance sans fin. Mais le climat pourrait empêcher cette croissance. Comment pensez-vous que ça va finir ?
Je pense que c'est une grande question ouverte. Personnellement, je ne suis pas sûr de pouvoir dire que nous allons dans telle ou telle direction. Ce que je suis plus à l’aise de dire, c’est que le monde entier sera transformé par ces forces, de telle sorte que notre politique et notre géopolitique s’orienteront réellement autour des forces du changement climatique, de la même manière qu’elles se sont orientées, par le passé, vers le principe des droits de l'homme ou de la croissance économique.

Les recherches suggèrent que, si nous maintenons le cap, à la fin du siècle, le PIB mondial pourrait être d’au moins 20 %, voire de 30 % inférieur à ce qu’il serait sans le changement climatique. Trente pour cent signifieraient un impact deux fois plus profond que la Grande Dépression, et il serait permanent. Maintenant, réfléchissez à la façon dont le peuple américain a été transformé par cette Dépression : sa politique, sa relation au capitalisme, sa culture. Ensuite, projetez cette transformation à l’échelle mondiale et rendez-la permanente. Cela commence à vous donner une idée de certains de ces impacts.

Il y a eu récemment un intérêt soudain pour le Green New Deal. Le changement climatique redevient un enjeu politique majeur, ou du moins un sujet dont on parle davantage. Qu’en pensez-vous ?
Peut-être est-ce juste symptomatique de la rapidité avec laquelle tout cela bouge. Le fait que nos politiques climatiques aient radicalement changé aux États-Unis en si peu de temps est vraiment remarquable.

Le Green New Deal est plus une note d’information qu'un projet de loi. Si nous l'adoptions, ce ne serait que le début du programme. Il existe de nombreuses grandes questions sur la manière dont nous mettons en œuvre les politiques pour atteindre les objectifs qu’elles énoncent. Mais ce qui me passionne vraiment, c’est qu’il s’agit d’un projet de loi américain sur le climat qui s’ouvre vraiment à la science. Il cite longuement les recommandations de l'ONU et essaie de trouver des politiques qui pourraient répondre aux exigences que l'ONU nous impose plutôt que de définir nos objectifs à travers le prisme de ce que nous considérons comme politiquement possible.

C'est un moyen radical mais aussi beaucoup plus sain d'aborder le problème. Parce que comme vous le savez, nous devons réduire de moitié les émissions mondiales d'ici 2030 pour éviter le réchauffement catastrophique de 2 degrés que les pays insulaires du monde qualifient de « génocide ». Et comme vous le savez également, 12 ans, 11 ans, ça représente très peu temps. Donc, je pense que la politique évolue très rapidement, beaucoup plus rapidement que je n'aurais pu le deviner il y a quelques années. Mais la rapidité de la science politique est une chose et la rapidité de la nécessité d'action en est une autre.

Geoff Dembicki est l’auteur de Are We Screwed ? How a New Generation is Fighting to Survive Climate Change. Suivez-le sur Twitter.

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