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Dans le plus grand bidonville de Paris, en attendant l’évacuation

Des Roms et des Roumains s’organisent pour protester contre une évacuation imminente et demander une meilleure porte de sortie.
02 février 2016, 2:45pm
Etienne Rouillon/VICE News

Pour entrer dans le bidonville caché du boulevard Ney, il faut longer un trottoir exigu sur une route en travaux et plonger dans une tranchée, à l'abri des regards des automobilistes. Des panaches de fumée qui montent dans le ciel gris de janvier trahissent la présence d'habitants. Nous sommes à la frontière nord de la capitale française, sur les voies désaffectées de la « Petite ceinture », une boucle ferroviaire qui transportait des voyageurs autour de Paris jusqu'à sa fermeture en 1934.

C'est par une passerelle faite de bouts de bois que l'on descend dans ce bidonville de plus de 60 baraques, fabriquées de toutes pièces, où survivent au moins 300 personnes, venues pour beaucoup du sud de la Roumanie et de Bucarest, sa capitale. L'endroit n'est éclairé que par les petits feux et quelques instruments électriques alimentés par un réseau hasardeux de multi-prises.

Dans l'allée qui sépare les deux rangées d'habitation, des groupes d'enfants jouent à s'attraper, sautillant de part et d'autre des rails, sans se soucier du va-et-vient des adultes chargés de palettes et de sacs divers. On nous explique que certains sont sur le départ. Tous attendent une évacuation du bidonville dans les jours qui viennent. Ce sera pour cette semaine nous dit-on.

En septembre dernier, ce nouveau bidonville du boulevard Ney a fait l'objet d'une plaintepour occupation illégale déposée par SNCF Réseau, l'entreprise propriétaire de la ligne désaffectée. Un ordre d'évacuation du bidonville a été prononcé le 30 septembre dernier par le Tribunal de grande instance (TGI) de Paris. Les bidonvilles ne sont pas concernés par la trêve hivernale.

Au cours de l'année 2015, pas moins de 111 campements Roms ont été évacués par les autorités françaises, débouchant sur l'expulsion de 11 128 personnes. Des solutions de relogement ont été proposées pour 29 camps.

« Partir, mais pour aller où ? »

Plus tôt ce lundi, les habitants de ce bidonville — le plus gros de Paris disent les militants associatifs — ont appris qu'ils allaient être expulsés par les forces de l'ordre dans les jours à venir, sans autre précision sur l'heure et la date de cette opération. Sur place, la tension est palpable, les conversations sont brèves. Si certains semblent déjà sur le départ, d'autres ne savent pas encore quoi faire.

« Je veux bien partir, mais pour aller où ? » nous lance Leonardo Lautaru, un jeune roumain âgé de 24 ans et originaire de Filiasi, une petite ville rurale du sud de la Roumanie. Avec ses parents, son frère plus âgé et sa petite soeur de 8 ans, il loge depuis octobre dernier dans un abri tout en bois au bout du bidonville, recouvert par des bâches en plastique. « Ma soeur va à l'école ici », nous dit-il dans un anglais approximatif, « et nous, on aide parfois des amis, on essaye de gagner de l'argent ».

Il y a deux ans, fuyant la misère économique de son pays d'origine, Leonardo a vécu plusieurs mois en Italie, où il a travaillé dans une usine de pâte à pizza. « C'était très difficile, beaucoup de racisme », se rappelle-t-il. Des actes de vandalisme commis contre son logement le poussent à rentrer en Roumanie — qu'il quittera à nouveau avec sa famille pour rejoindre la France.

Une manifestation familiale

Plus tôt ce lundi matin, Leonardo et son père faisaient partie des quelque 200 manifestants réunis en famille dès 10h00 devant la mairie du XVIIIème arrondissement de Paris (nord de la ville), pour réclamer un délai de deux mois supplémentaire avant l'évacuation.

Accompagnés par des militants et des travailleurs associatifs, les manifestants ont occupé le parvis de cette mairie pendant plusieurs heures, face à un important dispositif des forces de l'ordre — militaires et policiers — déployé dans ce quartier.

« J'ai entendu parler de cette manifestation sur Facebook », nous raconte Anne-Marie, une femme âgée d'une soixantaine d'années qui habite à quelques rues du bidonville. « Les gens autour se plaignent de la fumée que dégage ce camp, mais ces familles n'ont pas le choix, elles n'ont que ça pour se chauffer et cuisiner ».

C'est à la fin de l'été 2015 que ce bidonville prend sa forme actuelle, avec l'arrivée d'une partie des Roms tout juste expulsés d'un autre bidonville dit « des Samaritains ». VICE News y avait rencontré Joszef, un jeune homme de 17 ans à l'origine d'une pétition contre ce démantèlement.

À lire : Jozsef a 17 ans et il ne veut pas être expulsé du plus vieux bidonville de France

Deux semaines à l'hôtel

Au son de plusieurs slogans comme « Un toit, c'est un droit » ou « On attend le préfet » répétés en français, les familles Roms obtiennent qu'une petite délégation de représentants soit reçue par le directeur du cabinet du maire ce lundi matin.

Suite à cette entrevue, les représentants des familles reviennent sur le parvis de la mairie pour confirmer l'expulsion imminente, en ajoutant que les familles du bidonville pourraient avoir accès à un hébergement d'urgence dans des hôtels, pour une durée de deux semaines, renouvelables.

« Cela ne va rien arranger », lance alors Nathalie Jantet, une bénévole du Secours Catholique, « au bout des deux semaines, comment être sûr que ces familles continueront à avoir un toit ? »

Pour la bénévole, l'hébergement en hôtel risque de ne pas être accepté par les familles en passe d'être expulsées. « Certains travaillent ici, ils aident à installer les marchés, travaillent dans le bâtiment, revendent de la ferraille », nous dit-elle, précisant que les hôtels sont souvent loin du centre-ville de Paris et des écoles où sont scolarisés certains enfants du bidonville, ils sont plusieurs dizaines pour une soixantaine de familles.

Cette annonce déplait fortement aux nombreuses familles présentes. Elles menacent de se rendre à pied jusqu'à la préfecture de Paris — un projet finalement empêché par les très nombreux CRS mobilisés autour des manifestants.

« On ne sait pas quoi faire »

« Personne n'aime les conditions de vie ici », nous dit Leonardo, « mais c'est mieux que la rue, et beaucoup mieux que la Roumanie », ajoute-t-il, la mine sombre.

Ce lundi après-midi, Leonardo et sa famille vont faire des photos d'identité dans le photomaton d'une station de métro toute proche, avec l'aide d'un autre bénévole du Secours Catholique. Ces clichés serviront à remplir les formulaires de demande de domiciliation, « car sans adresse, on ne peut rien obtenir en France » répètent les bénévoles présents sur le camp.

« Combien d'argent gagne ta famille chaque semaine environ ? » a demandé le bénévole à Leonardo. Il interroge son père avant de répondre « 40, peut-être 50 euros » en souriant, l'air ailleurs. « On ne sait pas quoi faire », nous a-t-il dit alors que son père entrait dans la cabine, « partout où on regarde, il n'y a que du mauvais ».

Ce mardi matin, une nouvelle réunion concernant ce bidonville a eu lieu à la mairie du XVIIIe arrondissement.

« Les habitants demandent un engagement écrit de la part de la mairie, dans lequel elle s'engage à examiner d'autres pistes que l'hôtel pour le relogement, » nous a indiqué à la sortie de l'entretien Livia Otal, coordinatrice de la mission Bidonvilles pour l'ONG Médecins du Monde. « Ces familles ont déjà un parcours d'expulsion et de relogement, elles demandent des solutions stables », nous a-t-elle dit, avant de confirmer que l'évacuation de ce bidonville aura lieu dans les prochains jours. Contactée par VICE News, la mairie du XVIIIe nous a renvoyés vers la Mairie de Paris qui n'a pas pu commenter cette demande dans les délais de parution de cet article.

À lire, notre reportage : L'expulsion permanente

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