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Société

Chez les juifs ultra-orthodoxes, les victimes d'agressions sexuelles reprennent la main

Grâce à une nouvelle loi, l’une des communautés les plus opaques et les plus isolées des États-Unis risque d’être exposée publiquement.

par Hella Winston; illustrations Hunter French
14 Octobre 2019, 7:16am

Il y a de cela quatorze ans, un blogueur anonyme se définissant comme juif non-orthodoxe a lâché une bombe dans le monde ultra-orthodoxe en publiant des allégations d’abus sexuels concernant Yehuda Kolko, professeur à la yechivah de Brooklyn. Alors que le post de blog atteignait 100 000 vues et que les commentaires s’accumulaient, il est devenu clair pour tout lecteur que les reproches faits à Kolko s’étendaient sur plusieurs décennies et n’étaient pas un secret pour sa communauté. Il avait même fait l’objet d’une enquête de la cour religieuse dans les années 1980, dans une procédure qui, selon certaines sources, avait été mise en échec par des menaces. Celles-ci auraient été faites par le directeur de la yechivah où Kolko enseignait. Ces menaces visaient environ une dizaine de personnes qui ont témoigné contre lui. (Notons que chez les juifs ultra-orthodoxes, donner des informations à la police sur un autre juif était, et reste, largement tabou et peut entraîner un ostracisme ou pire.)

Mais jusqu’à cette fameuse journée de 2005, personne n’avait jamais évoqué les détails de cette saga dans l'espace public. L’un des premiers commentaires publié sur le blog venait d’un lecteur appelé David, qui témoignait en ces termes : « Moi aussi, j’ai été agressé sexuellement par le rabbin Yidi Kolko, lorsque j’étais élève au collège... et quand j’étais en colonie de vacances au camp Agudah. » Son nom complet, comme il l'a révélé plus tard, était David Framowitz, et pour quelques temps, il était habité par une obsession : traquer toute mention de Kolko sur Internet. Avant de conclure son commentaire initial, il écrivait : « Le mur de silence sera démoli, ce n’est qu’une question de temps. »

Grâce à une loi qui a pris effet au mois d'août, les espoirs de Framowitz pourraient bien enfin devenir réalité.

À la suite de la cascade de dénonciations d’abus soulevée contre différentes institutions, de Hollywood jusqu’à l’Église catholique, New York a ratifié le Child Victims Act (soit Loi sur les Enfants Victimes). En plus d’étendre le délai de prescription des procès civils et des charges criminelles, la loi autorise également la victime d’abus sexuel à porter plainte, quel que soit son âge, et ce, durant une période d’un an, à compter du 14 août. Dans le monde ultra-orthodoxe, ce que l’on appelle la « fenêtre rétrospective » est une notion clé, parce que ceux qui sont les plus susceptibles de porter plainte ne sont plus dans la communauté et sont sujets à des pressions ou intimidations. En conséquence, ils dépassent souvent l’ancienne limite d’âge autorisée pour pouvoir engager des poursuites : entre 21 et 23 ans.

Selon Frum Follies, le blogueur Yerachmiel Lopin, qui écrit sur les abus sexuels dans le monde juif orthodoxe et dit avoir été en contact avec plus de cent survivants d’abus ces dix dernières années, la peur des représailles et de devenir un paria social en dissuade plus d’un. « Un juif orthodoxe doit vivre à quelques pas de la synagogue, dit-il. On n’échappe pas à ces attaches, au risque de voir ses enfants se faire exclure des écoles, de perdre son travail et d’être mis au ban par ses voisins et proches. Même un déménagement à l’étranger ne vous sauvera pas parce que les réseaux sont internationaux. »

Les obstacles juridiques se sont montrés insurmontables durant la bataille initiale menée contre Kolko. Aucune des victimes n’entrait dans le délai de prescription pour engager des poursuites criminelles – avant le 23e anniversaire de la victime – ou pour porter plainte au civil – avant 21 ans pour attaquer une institution et avant 23 ans pour poursuivre un agresseur. Les militants avaient alors engagé un avocat qui a tenté de faire valoir que le contexte de « dissimulation, d’intimidation et de fausses déclarations » avait empêché les victimes d’engager des poursuites à temps. L’avocat avait tout d’abord, pour le compte de deux victimes, engagé des poursuites contre Kolko et la yechivah où il avait enseigné pendant plus de 30 ans. D’autres plaintes ont été déposées par la suite.

La cour avait rejeté la demande et écarté les procès pour cause de prescription des faits. Mais cet effort n'est pas resté vain. Les médias se sont intéressés à l’affaire, ainsi qu’un infatigable détective des plus dévoués, enquêtant sur les crimes sexuels de Brooklyn, qui est allé frapper aux portes et a découvert de nouvelles allégations qui entraient dans le délai de prescription. Kolko a été arrêté et jugé pour des abus présumés contre deux jeunes garçons. Mais il a finalement plaidé coupable pour des charges moins importantes et a ainsi pu échapper à la prison en parvenant à un accord avec la justice.

Pour les hommes dont les procès avaient été rejetés, l’arrestation et le verdict du procès leur offraient un léger soulagement. Mais leurs efforts ont déclenché un bouleversement bien plus grand. Déjà avant que l’affaire Kolko n’éclate, quelques personnes militaient ardemment contre ces crimes, dont la plus célèbre est sans doute Vicky Polin, fondatrice d’une organisation maintenant dissoute, The Awareness Center. Mais après l’issue du procès, une sorte de mouvement populaire a émergé. Il était désorganisé et décentralisé, et il comptait des victimes d’abus et leurs défenseurs venant du monde ultra-orthodoxe et d’ailleurs.

« Nous avons contacté d’autres militants et victimes qui ont indiqué que d’autres procès seraient probablement menés contre d’autres grandes institutions et individus mais ils ont, pour le moment, choisi de rester muets, ne préférant pas divulguer leurs intentions au risque de s’attirer des représailles violentes »

Alors que leurs tactiques divergeaient jusque-là, ils partageaient les mêmes objectifs : mettre en garde contre les agresseurs et les démasquer, insister pour qu'on vérifie les antécédents des yechivah et se battre pour que l’on s'en réfère directement aux autorités séculaires sans passer par la permission préalable d’un rabbin. Quelques organisations ont vu le jour pour apporter leur soutien et leur aide juridique. D’autres se sont distinguées en protestant contre les institutions et les autorités politiques locales, y compris Charles J. Hynes, procureur de Brooklyn, qui avait la réputation d’être tolérant envers les agresseurs sexuels d'enfants, ce qui lui attirait un socle d'électeurs clés. Le rabbin Nuchem Rosenberg a lancé une ligne téléphonique permettant d’appeler, d’écouter des enregistrements où on l’entend prêcher sur la question, et de laisser son propre message. Des blogs comme Failed Messiah et Frum Follies sont devenus des sources clés d’information et de plaidoyer.

Avec le temps, il y a eu quelques poursuites et condamnations – quelques-unes très médiatisées – mais aussi beaucoup de récits d’intimidations et de représailles. Le rabbin Rosenberg a reçu des menaces et de l’eau de javel sur le visage. Un père a dénoncé les abus commis contre son fils, ce qui a obligé sa famille à fuir son quartier et d’être exclue de sa synagogue. Et il y a eu l'affaire Sam Kellner qui, après avoir dénoncé l’abus subi par son fils et servi d'informateur auprès de la police, a été trainé en justice par le procureur de Brooklyn pour extorsion de fonds (les charges ont par la suite été retirées). Il semble que tout cela ait calmé les dénonciations d’abus, bien que le procureur Hynes fut défait en 2013 et malgré les grands espoirs portés sur son successeur. Or, la cadence des procès s'est sensiblement ralentie.

Les procès concernant les abus d’ultra-orthodoxes ont également été extrêmement rares ces dernières années, sachant que l’unique cas victorieux fut l’affaire des garçons agressés par Kolko, pour laquelle il avait été reconnu coupable.

Jusqu’à présent, au moins une procédure judiciaire a été engagée en vertu de la nouvelle législation. C'est l’un des hommes qui avaient échoué dans le procès de Kolko en 2006 qui l'a lancée. Et Lonnie Soury, porte-parole du groupe de défense Survivants pour la Justice, nous a révélé que six des victimes avec qui ils travaillaient montaient un dossier contre des yechivah, ainsi qu'un éminent organisme orthodoxe de services sociaux, et contre un membre d’une communauté hassidique du nord de l’État soupçonné d'agressions. Parmi les plaignants, un seul d’entre eux réside toujours dans la communauté où l’abus a eu lieu, dit-il.

Nous avons contacté d’autres militants et victimes qui ont indiqué que d’autres procès seraient probablement menés contre d’autres grandes institutions et individus mais ils ont, pour le moment, choisi de rester muets, ne préférant pas divulguer leurs intentions au risque de s’attirer des représailles violentes. « Nous travaillons aussi avec des victimes qui sont toujours membres de la communauté et qui redoutent les conséquences si elles intentent des poursuites, dit Soury. Mais, ils commencent à se rendre compte qu’on est en 2019 et plus en 2006, et que des soutiens sont là pour les protéger. »

Mais les militants font preuve de méfiance : tous ceux qui proposent leur soutien ne sont peut-être pas prêts à aider des victimes qui intentent des poursuites judiciaires susceptibles de nuire à leur réputation et aux institutions communautaires. Récemment, Zvi Gluck, directeur d'Amudim, un organisme de gestion de crise dont la déclaration d'impôt sur le revenu 2017 affichait près de neuf millions d’euros en soutien public, a suscité la colère des survivants lorsqu'il a écrit que le Child Victims Act ne « s’appliquerait malheureusement pas aux victimes ayant été abusées avant que la loi n’entre en vigueur », donnant la fausse impression que la fenêtre rétrospective n’existait pas. Il a ajouté par la suite à The Jewish Week que son organisation « a choisi de ne pas s’exprimer publiquement [sur cette fenêtre retrospective] parce qu’il ne voulait pas "risquer un traumatisme supplémentaire aux survivants" », une justification que l’avocat d’un des plaignants a jugé « bizarre, dangereuse, inconstitutionnelle et allant à l’encontre de la protection des enfants à notre époque ».

Le mois dernier, Asher Lovy, victime d’abus et directeur de l’organisation Za’akah qui œuvre pour la sensibilisation contre les abus sexuels, a écrit dans un article que le rôle d'un soutien « n’est pas de mentir aux parties constituantes et de prétendre que leurs droits n’existent pas, mais d’être honnête avec eux, de les informer des risques et de s’assurer qu’ils comprennent bien que vous serez là pour les soutenir en toute circonstance ».

« Cela fait trop longtemps qu’on ment aux survivants, a-t-il écrit. La transgression de leur confiance a bien assez duré. Ils ont été pris en otage par des systèmes communautaires oppressifs et réduits au silence au profit des institutions depuis bien trop longtemps. »

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