Drag-queens de Haus of Consent : Valenciaga, Beau Butlet et Krasna
À gauche : Krasna par Eva Destoop. À droite : Haus of Consent par Lex Van Cauwenberge
Société

Le collectif belge Haus of Consent questionne le genre dans la culture drag

« Pour nous, il ne s'agit pas seulement de tenues, de maquillages et de performances. Le plus important, c'est le message derrière. »
Tilke Wouters
Ghent, BE
10.12.19

La culture drag a connu une longue évolution. De nos jours, elle est encore perçue comme une transformation radicale d'une extrémité binaire d’un genre à l'autre, probablement parce que beaucoup n’ont en réalité connaissance du drag que via la culture dominante, à travers des émissions de télévision et autres Rupaul’s Drag Race. L’underground est cependant en train de faire émerger des styles plus divers. On y joue davantage sur la notion de genre et les messages politiques sont plus importants.

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Aujourd’hui, les houses existent toujours, mais sous différentes formes. Haus of Consent en est une qui travaille sur cette question. On a invité Beau Butler, Krasna et Valenciaga à raconter leur histoire et leur vision du drag dans une société qui montre encore beaucoup de résistance envers la rupture avec les normes.

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Haus of Consent par Eva Destoop

VICE : Salut Haus of Consent. Comment tout ça a commencé ?
Haus of Consent : On était déjà tou·tes impliqué·es dans le drag pour le fun, mais on trouvait ça déjà intéressant de jouer avec le genre. L’idée de monter une vraie house est venue plus tard, par hasard, quand on nous a proposé de faire une performance ensemble. Ça nous a facilité la tâche, parce que l'organisation était à ce moment-là entre les mains d'un autre collectif, et qu’on savait qu'il avait la même idéologie. Après ça s’est fait naturellement et on a décidé d’un nom. C’était important pour nous qu’il reflète notre idéologie, d’où le nom Haus of Consent.

Faut aussi savoir que le concept de drag house a une histoire ; dans le passé, la communauté LGBT+ avait besoin de ces houses car iels était exclu·es de la société, rejeté·es par leurs familles, et devaient vivre ensemble pour poursuivre leurs projets et payer le loyer. Chaque house était tenue par une mère, qui assumait davantage de responsabilités financières et organisationnelles. Ça on s’en est détaché, parce qu’on ne veut pas de hiérarchie. En gros, une house, c'est aussi beaucoup plus que les performeur·ses. C'est aussi les gens dans les coulisses : les personnes qui participent à l'organisation, à la présentation, à la sonorisation, à notre protection lorsqu’on marche dans la rue, à la prise de photos, etc.

Beau Butler : J'aime beaucoup l'idée d’avoir une house. On vient de la communauté queer au sens large et on considère souvent nos ami·es comme la famille. Je trouve que c’est important de pouvoir se réunir et de se soutenir mutuellement.

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Krasna : Sans le collectif, je ne pense pas qu'à ce moment de ma vie, j'aurais été assez fort pour faire du drag comme je le fais aujourd’hui.

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Krasna par Lex Van Cauwenberge

Qu’est ce que le drag signifie pour vous ?
HOC : Dans le fond, on trouve qu’on a tou·tes quelque chose de drag en nous, car on joue tout·tes des rôles. Tout ce qu’on fait, c'est les pousser un peu plus loin. On veut ouvrir le champ de la définition du drag et montrer qu’il ne s’agit pas uniquement des drag queens ; c'est une critique de la société qui ne voit que deux sexes distincts et de certains rôles qui leur ont été attribués selon leur genre. On veut montrer que vous pouvez représenter plusieurs genres dans une même performance. Ou simplement aucun. On veut briser l'idée du genre.

Beau Butler : Je performe souvent sans perruque, sans faux-ongles ni rembourrages. Ce n'est pas nécessaire pour moi, parce que je ne veux pas ressembler à une femme. Je veux me présenter davantage comme une personne ambiguë et prendre des éléments de différents genres.

« Récemment, je me suis identifié·e comme non-binaire. Le fait de jouer avec le genre m'a rendu·e plus à l'aise avec mon identité. »

Krasna : Quand je suis habillé, je regarde comment je veux me présenter aux autres à ce moment précis. J'accorde moins d'attention à l'esthétique, mais plus à ce qui convient le mieux à la chanson et à la performance.

Valenciaga : Récemment, je me suis identifié·e comme non-binaire. Le fait de jouer avec le genre m'a rendu·e plus à l'aise avec mon identité. Dans le drag, je rends mes attributs encore plus féminins. Quand j'étais jeune, on me disait souvent que je l’étais trop, du coup aujourd’hui je me laisse aller dans mes fantasmes les plus fous. Je reconquéris cette féminité.

Haus of Consent - VICE

Haus of Consent par Sofie Avery

Vous êtes connu·es pour avoir un état d'esprit politique clair. C’est un choix conscient ?
HOC : On se focus principalement sur la lutte contre la discrimination des minorités, qui est de plus en plus présente avec le gouvernement actuel en Flandre. Pour nous, le drag c’est toujours politique. Si vous avez une voix dans cette société, vous avez la responsabilité d'en faire bon usage. Le drag est un langage qu’on utilise, parce qu’on ne peut pas utiliser le langage du courant dominant. C'est une façon de lutter contre toutes les constructions que la société veut nous imposer. Ça se concentre spécifiquement sur l'aspect du genre. Pour nous, la neutralité n'est pas vraiment neutre ; en étant neutre, vous prenez la position du statu quo. On veut rompre avec ça, et ne pas avoir peur de montrer un peu plus de couleur.

« On vit un peu dans une bulle de sécurité au sein de notre communauté et c’est parfois difficile de se rappeler que le monde extérieur est différent. »

Pour nous, il ne s'agit pas seulement de tenues, de maquillages et de performances. Le plus important, c'est le message derrière. C’est ce qui nous pousse à nous interroger sur le genre et comment notre manière de l’aborder aujourd’hui laisse certain·es pour compte. C'est pour ces personnes-là qu’on veut offrir une scène et améliorer la situation sociale.

Parfois, on nous pose des questions sur notre message politique. Certaines personnes veulent juste être diverties ; tout le monde n'est pas toujours politiquement engagé. Lorsque ce type de réactions se manifeste, ça veut dire qu’on a bien bossé, puisqu’on a fait réfléchir les gens sur des sujets auxquels iels n’auraient pas forcément pensé.

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Haus of Consent par Eva Destoop

Vous avez déjà eu de mauvaises réactions concernant votre projet ?
HOC : Oui. Par exemple, on a déjà eu des commentaires homophobes quand on marchait en drag sur le Korenmarkt à Gand, en pleine journée. On vit un peu dans une bulle de sécurité au sein de notre communauté et c’est parfois difficile de se rappeler que le monde extérieur est différent.

Valenciaga : Personnellement, j'ai eu beaucoup de mal après cet incident au Korenmarkt. J'étais physiquement épuisé·e, parce que j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour ne pas accorder trop d'attention aux commentaires des gens.

HOC : On essaie de s’entourer le plus possible d'ami·es qui nous font sentir en sécurité, comme quand on marche ensemble dans la rue. On réalise que c'est un privilège d'avoir ces gens dans nos vies.

Outre le nom « Haus of Consent », vous avez également des noms distincts. Comment les avez-vous choisis ?
Valenciaga : J'ai toujours été intéressé·e par la mode et c'est pour ça que j’en suis venu·e à « Balenciaga ». Il a aidé à bâtir la réputation des maisons comme Dior et d'autres, et a été surnommé « notre Maître à tous » par Christian Dior. Il est décédé à Valence et c'est pourquoi « Valenciaga » est né.

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Krasna : Krasna vient d'un jeu de mots avec « rouge » en russe [ndlr : rouge se dit krasnyy en russe]. Je voulais intégrer quelque chose de mes origines, parce qu’en fait j’en avais toujours eu honte. En drag, je veux enfin mettre un terme à ce sentiment. Pour moi, le rouge, c’est la passion et l'énergie que je veux transmettre dans mes performances.

Beau Butler : Je voulais avoir un nom non-sexiste. « Butler » vient de Judith Butler, une grande philosophe qui a eu beaucoup d’influence sur moi et mon drag. J'aime aussi les allitérations, donc « Beau Butler », « BB », je trouve ça cool.

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Valenciaga par Lex Van Cauwenberge

Vous avez récemment organisé « Heteroville ». Quelle était l'idée derrière tout ça ?
HOC : C'était la première fois qu’on organisait nous-mêmes un événement. En collaboration avec Kwier et Blond, on a choisi d'organiser quelque chose qui capture l'essence du drag, une critique contre toutes les expressions normatives du genre. Du coup on a décidé de se moquer un peu de tous ces stéréotypes hétéros. Les gens étaient déguisés avec ces stéréotypes. Le but de notre événement était de poser des questions critiques sur le normatif du quotidien. C'était notre fête d'Halloween, donc c'était intéressant d’échanger les rôles et de se demander qui sont, selon la communauté queer, les vrais monstres dans la société.

On tient à souligner qu’on est toujours victimes de discriminations quotidiennes de la part de celleux qui s'adaptent à la norme et qu’on est obligé·es de s’y conformer. Il faut que le monde comprenne qu'il s'agit d'une structure imposée par des privilégié·es, et non un ordre naturel.

Vous travaillez aussi sur un zine, pouvez-vous nous en dire plus ?
HOC : On a un zine « Qrooked ». On lie sa publication à un spectacle qu’on fait actuellement. Ici, on donne la parole aux artistes queer, à tou·tes celleux qui s'écartent de la norme. La première édition était une sorte d'introduction sur ce qu’on représente en tant que « Haus of Consent ». Avec ça, on espère aussi être en mesure de soutenir financièrement notre drag.

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Beau Butler par Lex Van Cauwenberge

Si vous deviez faire le point sur ce que vous avez acquis jusqu’ici et ce qu’il vous reste à réaliser…
HOC : Notre confiance en nous s'est nettement améliorée. Les premières performances sont très éprouvantes mais les réactions positives nous y ont aidé·es. En termes d'esthétique, de maquillage et de tenues, on a aussi progressé. À l'avenir, on veut faire un show dans lequel on raconte encore plus d'histoires, une combinaison de théâtre et de drag en quelque sorte. La performance drag peut être bien plus qu'un simple playback. On en est arrivé·es au point où on veut aussi jouer avec la forme.

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