Le Numéro De L'autre Côté Du Miroir

Là où les enfants prêchent devant les adultes

Au Maroc et ailleurs, les enfants imams sont à la fois encouragés et décriés.

par Quentin Müller
01 Août 2017, 5:00am

Ezz-el Arab et son père, Tahiqi. Toutes les photos sont de Sebastian Castelier

Cet article est extrait du numéro « De l'autre côté du miroir ».

Ezz-el Arab se tient assis en tailleur dans une petite mosquée de la ville marocaine de Salé, en banlieue de Rabat. Il arbore une chéchia blanche sur la tête, ainsi qu'une djellaba ajustée à son corps frêle. L'adolescent est calme, ses phrases réfléchies et son débit de parole plutôt lent. Ses préoccupations semblent plutôt éloignées de la plupart des jeunes de sa génération : âgé de 14 ans, il a choisi d'arrêter de jouer à la PlayStation, et m'explique « avoir horreur des jeux de guerre ». Aujourd'hui, il ne regarde la télévision que pour voir des matchs de football – l'une de ses plus grandes passions.

Sous l'œil fier et avisé de son père, Tahiqi, Ezz-el Arab me raconte comment, à six ans, il est passé du statut d'enfant ordinaire à celui de jeune imam. « Un jour, l'imam m'a sélectionné parmi tous mes camarades de la madrassa [école coranique]. Il m'a dit que le grand jour était arrivé, et que j'allais mener le prêche d'une tarawih [une prière du soir facultative, mais considérée comme méritoire]. »

Devant les nombreux fidèles de la mosquée, il récite alors un passage du Coran. Comme le veut la coutume, sa petite silhouette tourne le dos à la foule venue prier. « Je n'avais presque pas la pression, se souvient Ezz-el Arab. Mais j'étais quand même très ému, et je pense avoir bafouillé par moments. » En contraste avec l'humilité de sa progéniture, son père à la barbe fournie ne tarit pas d'éloges : « Depuis son plus jeune âge, c'est un garçon bien éduqué et poli, que les gens apprécient beaucoup. Les fidèles aiment surtout la manière et la voix avec lesquelles il récite. Si l'imam l'a choisi, ce n'est pas pour rien. »

L'imam Abdeslam Aghoulad enseigne le Coran à de jeunes étudiants.

Pour parfaire sa formation, Ezz-el Arab passe quatre jours par semaine à l'école coranique – de 4 heures du matin à la fin de l'après-midi. Cette dernière est située dans sa mosquée, dans une petite pièce qui se trouve au-dessus de la salle de prière, tapissée du sol aux murs. Chapitre après chapitre, il y chante chaque verset à haute voix. Le garçon déclare avoir terminé son premier apprentissage entier du Coran, et effectue actuellement sa première révision.

Ezz-el Arab n'est pas un cas isolé. Comme me l'explique Mohammed Masbah, sociologue spécialisé dans l'islamisme politique qui travaille pour le think tank Chatham House, le phénomène serait même plutôt répandu, bien que difficile à quantifier : « Tout dépend de la volonté des imams des différentes mosquées, mais il n'est effectivement pas rare de voir des jeunes garçons mener des prières facultatives un peu partout dans le pays. » Cet engouement n'est pas anodin, étant donné que la mémorisation du Coran est considérée comme une prouesse qui « élève socialement la famille et les proches des enfants », selon Mohammed Masbah. « Il y a une respectabilité admise pour l'entourage de ces derniers. Ce sont souvent les familles des classes populaires qui poussent leurs enfants à être les meilleurs – et comme les classes populaires représentent la majorité de la population marocaine, c'est une pratique que l'on pourrait qualifier de courante. »

Abdul Razak, 16 ans, récite le Coran durant son cours de religion hebdomadaire.

Ce sentiment de valorisation est parfois partagé par les adolescents eux-mêmes, comme me l'explique Oussema Slimani, un camarade d'Ezz-el Arab qui vient d'une autre mosquée de la ville. Également âgé de 14 ans, il a terminé sa première phase d'apprentissage du Coran il y a sept ans. « Quand les gens ont su que j'avais commencé à prêcher, j'ai senti qu'ils me valorisaient plus », se souvient Oussema. « Les gens respectent ma famille pour mon courage. Certains viennent de loin pour me soutenir et m'écouter. Aujourd'hui, les commerçants, les professeurs et même mes amis, se comportent avec moi comme si j'étais un adulte. » Son père l'interrompt fréquemment en fanfaronnant de sa voix imposante : « Il avait 10 ans lors de son premier prêche, et ils étaient 10 000 à être venus le voir ! Tout notre quartier est fier de lui et le soutient. »

Des enfants apprennent le Coran pendant leur cours hebdomadaire.

Bien sûr, cet enthousiasme aveugle n'est pas partagé par tous. Bien qu'un jeune imam ne puisse conseiller ou guider un fidèle dans ses interrogations théologiques, certains hommes refusent de se faire psalmodier le Coran par des prépubères – ce que Mohammed Masbah attribue à un simple « conflit générationnel ». L'imam Abdeslam Aghoulad, 37 ans, officie dans la même mosquée de quartier qu'Ezz-el Arab et confirme cette désapprobation : « Certains fidèles sont venus me voir pour me dire qu'ils refusaient qu'un enfant dirige la prière, explique-t-il. C'est pourtant propre à la culture marocaine, ces gens-là ne com­prennent pas. Ils ne connaissent pas bien les traditions islamiques. »

Abdul Razak, 16 ans, récite le Coran durant son cours de religion hebdomadaire.

L'accroissement du nombre d'enfants imams peut aussi s'expliquer par l'attention dont ils font l'objet – depuis l'avènement d'Internet et des réseaux sociaux, nombre de vidéos de concours de récitation du Coran par des enfants du monde entier circulent sur YouTube et cumulent des dizaines de milliers de vues. Parmi l'un des concours internationaux les plus prestigieux, on peut citer le Dubai International Quran Award, qui récompense chaque année des apprentis imams venus notamment d'Afrique, du Moyen-Orient ou d'Asie. Pour ce faire, nombre de participants apprennent le Coran par cœur afin de pouvoir le réciter avec aisance – une pratique qui peut poser quelques soucis, selon Mohammed Chirani, consultant en prévention de radicalisation religieuse. « Le problème avec cette méthode d'apprentissage du Coran par de jeunes enfants, c'est que l'on ne se consacre pas au fond et malheureusement seulement à la forme », note-t-il. « On travaille l'intonation, on valorise la voix, mais pas la compréhension, ni l'esprit. Apprendre un texte religieux ne fait pas de vous un "produit fini", suffisamment mûr pour le comprendre et l'analyser. »

Ce ressenti est néanmoins pris en compte par certains des enfants qui s'attèlent à mémoriser le Coran, comme Achraf El-Kaoutari, 12 ans, qui a participé à plusieurs concours et mené des prières dans une mosquée de la banlieue de Rabat. « Depuis que je suis en âge de lire, j'apprends le Coran par cœur », m'a-t-il expliqué par téléphone. « Et je sais qu'il est très difficile d'interpréter ces textes à mon âge, alors que même des adultes peinent parfois à le comprendre. » Achraf m'avoue ensuite qu'il envisage de devenir ingénieur plus tard, et qu'il est surtout reconnaissant du fait que son apprentissage lui ait permis de mieux connaître sa culture et sa religion. « Je suis content que mes parents m'aient inscrit à ces concours régionaux – c'est ce qui m'a donné envie de réussir dans la vie », conclut-il. À défaut de mettre tout le monde d'accord, la pratique des enfants imams a déjà le mérite de susciter quelques vocations.