Désolé de vous déranger : je suis musicien du métro
Photo par l'utilisatrice Flickr Antonella B.
Tribune

Désolé de vous déranger : je suis musicien du métro

Je suis ce mec qui interrompt vos parties de « Candy Crush » quand vous rentrez tranquillement chez vous.
6.7.17

Quand j'ai besoin d'argent, je prends ma guitare, je monte sur la ligne 6 à Passy et je commence à chanter dans les wagons. En fonction des réactions, je joue deux ou trois morceaux, puis je passe entre les sièges pour recueillir les éventuelles offrandes. Je fais au moins un aller-retour sur toute la ligne, en sautant d'un wagon à l'autre pendant les arrêts et en prenant des pauses. Ce petit rituel peut me rapporter de quoi manger pendant plusieurs semaines. Certains diront que c'est beaucoup d'argent pour beaucoup de dérangement, mais ces gens-là ne comprennent généralement pas la peine et la solitude que mon travail représente. Ils me classent dans la catégorie des marginaux-profiteurs et pensent que leur métier est beaucoup plus éthique, utile et difficile à accomplir que le mien.

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À mon avis, il n'est ni facile, ni inutile d'être musicien du réseau métropolitain de Paris. Ces passages souterrains font office d'égout dans lequel les Franciliens jettent leurs angoisses, leur colère et leur apathie. Pour procurer du plaisir à tout ce beau monde en déplacement, il y a les distributeurs de Kinder Bueno – et puis il y a les gens comme moi.

Paris est une ville richissime dans laquelle il est humiliant d'être pauvre. Vous êtes beaucoup à me mépriser en me voyant entrer avec ma guitare. Certains se moquent de moi. Certains sont agacés et me le font savoir en changeant de place ou de wagon. Certains m'observent en se demandant ce que je fais là. D'autres enfin ne me remarquent même pas parce qu'ils ont des écouteurs, et c'est cette écrasante majorité qui me renvoie sans le vouloir à mon rôle auto attribué dans cette gigantesque pièce de théâtre urbaine : celui de fantôme itinérant et vaguement embêtant.

Je sais que je dérange. Au début, ça me tourmentait. Je rentrais chez moi déprimé quand on m'insultait ou quand on me suggérait de trouver un vrai travail. Maintenant, très franchement, si je vous dérange, vous n'avez qu'à prendre un Uber. Comme ça, vous n'aurez même pas à parler au chauffeur pour lui dire où il doit vous emmener. Vous serez content quand il n'y aura plus que vous et les écrans publicitaires dans l'espace public. Plus sérieusement, je suis désolé de rompre votre tranquillité, mais n'allez pas croire que j'y suis indifférent : j'évite les heures de pointe, plus anxiogènes. Si je sens que je dérange trop je sais le remarquer, je m'éclipse. Par chance, je fais partie de ceux qui ne crèvent pas de faim, par héritage familial et parce que j'ai plusieurs cordes à mon arc. Je fais ça pour l'argent de poche.

Photo via l'utilisateur Flick Nils Hamerlinck.

Vous l'aurez compris, je paye mon PQ et mes bières avec cet argent, mais pas mon loyer. Je ne m'acharne sur personne, donc. Même pas les touristes. D'ailleurs, contrairement à ce que l'on s'imagine, ils ne payent pas mieux que les Parisiens. On leur fait même un peu peur avec nos gobelets « Croustipain » et nos versions désespérées de Ain't No Sunshine. J'ai compris qu'il n'y avait qu'une stratégie pour survivre dans cet espace impitoyable. Il ne s'agit pas de cibler des publics : il s'agit de devenir le métro. En fait, il s'agit de faire comme la plupart des autres musiciens du métro. Vous savez, ceux qui jouent de l'accordéon. Ils chantent « Volare » et « Quizas » . Ils font souvent du rap sur la même track (qui ressemble vaguement à « Still Dre » ou « In Da Club »). Ils ne savent probablement même pas qu'il existe un système officiel d'accréditation par la RATP. Ce sont eux, les vrais pros. Ce sont eux qui savent qu'il est inutile d'en faire une affaire d'ego. Ils exécutent leur tâche sereinement, sans effort superfétatoire afin d'être capables de faire ça toute la semaine sans devenir cinglé.

Au début, je vivais chaque rame comme un Zénith. Je donnais tout. C'était épuisant pour moi, et un peu gênant pour les passagers. Les bons musiciens du métro, eux, acceptent de se fondre tristement dans le paysage, parce que c'est ce que désire le Parisien ennuyeux : que chaque trajet soit parfaitement identique au précédent. Au fond, le Parisien ennuyeux remercie le musicien d'être à sa juste place de tapageur ringard. Écouteurs, Candy Crush Saga, « La Vie en Rose » en bourdon agaçant, pour se rappeler qu'on a bien de la chance d'être en CDI à Paris mais qu'on s'en plaint quand même. Tout est en ordre. Tiens, manant, prends 50 centimes parce que je me sens magnanime ce matin. Le musicien du métro sait pertinemment qu'une bonne moitié de la rame le méprise. Ça ne l'empêche pas de faire son travail. De la même manière, Justin Bieber sait qu'une bonne moitié de la planète veut sa mort. Justin Bieber est millionnaire. On appelle ça un professionnel.

Tout le monde se fout de savoir que j'ai bien rôdé le troisième album de Leonard Cohen. Cet album est génial mais il est peu connu, il a été composé sous Xanax et il est très déprimant. Or le métro aussi, c'est déprimant. Alors j'ai appris à viser le plus petit dénominateur commun dans mon répertoire : David Bowie, Jacques Brel, Lou Reed, Bob Dylan, et avec le sourire, s'il vous plaît. Et même si c'est la mille deux cent trente-septième fois que je chante « Space Oddity », j'ai intérêt à la chanter juste et avec le sourire, à moins de préférer les petites pièces rouges et légères aux grosses pièces lourdes, argentées et dorées. C'est ici qu'on en arrive au deuxième volet de notre problème : le sourire.

C'est bien d'être professionnel, de ne pas trop chercher à révolutionner les esprits et les cœurs avec sa culture YouTube chelou dont tout le monde se fout, mais tout de même, pour qu'il se passe quelque chose, il ne suffit pas de chanter « Hotel California » convenablement. Il faut admettre que pour arriver à gagner une pièce et pour donner du sens à toutes ces heures passées à accumuler de la crasse noire sur ses mains et son visage, il faut un petit supplément de quelque chose. À mon avis, ce quelque chose, c'est la joie.

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Il est du devoir de l'artiste de propager cette douce peste. Il est donc très improductif de faire la gueule quand on est musicien du métro. Ça ne rapporte pas un centime, et tout le monde passe un mauvais moment. Pour avoir de la reconnaissance, mieux vaut aller chanter dans des scènes ouvertes ou dans des soirées privées. Le métro, c'est autre chose. Il faut faire le deuil de son amour-propre et assumer une certaine marginalité. Être joyeux à Paris, c'est être marginal.

Après des années de luttes internes dans les méandres de mon ego surdimensionné, j'ai fini par comprendre que jouer dans les lieux publics, c'est se prendre pour une sorte de bouffon sacré. Si c'était écrit sur mon front que je fais le métro pour aller me payer des Leffe au M7 avec mes copains de l'Institut Catholique de Paris, ça n'aurait aucun impact. Flûtiste de Hamelin, chantre médiateur entre l'immanent et le surnaturel, j'ai arpenté nu-pieds les couloirs souterrains pour évangéliser à coups de Do majeur tous ces pauvres esclaves de l'appareil politico-économico- juridico-militaro-bailando-nucléaire. Les musiciens du métro font exactement ce qu'aucun Parisien ne souhaite faire, c'est-à-dire passer des heures dans cet endroit malodorant, pour le plaisir d'y être, et pour y faire un truc intime, ludique et improbable.

On m'a payé en monnaies étrangères (je les collectionne), en chewing-gums, en préservatifs, en noix, en chocolat 85 % de cacao, en tickets-restaurant, en câlins, en cordes de guitare, en petits mots affectueux.

Dans les boyaux du réseau, où l'on ne sait jamais ce qui nous attend au tournant, je me suis donc retrouvé dans toutes sortes de situations étranges : un vieil homme qui pleurait à chaudes larmes et qui remplissait mon gobelet à chaque fin de chanson en demandant de la musique « encore plus triste » ; une femme qui souhaitait vraiment me ramener chez elle pour me faire à dîner ; un jeune homme qui s'est mis à danser du flamenco au changement entre la 8 et la 12 à Madeleine ; un chasseur de têtes pour l'émission Nouvelle Star qui m'a proposé de venir passer les castings (j'ai fini en quart de finale) ; un wagon entier qui s'est mis à chanter « Valerie » en chœur ; un aristocrate de Passy qui m'a invité dans son grand appartement plein d'oiseaux et d'aquariums pour fumer du haschisch et me proposer de traduire ses recueils de poèmes en espagnol contre somptueuse rémunération ; des jams impromptues et souvent très réussies. On m'a payé en monnaies étrangères (je les collectionne), en chewing-gums, en préservatifs, en noix, en chocolat 85 % de cacao, en tickets-restaurant, en câlins, en cordes de guitare, en petits mots affectueux.

Pour ne pas perdre la boule au gré de ces déambulations chaotiques, je n'ai jamais hésité à faire ce que tout homme mûr sait qu'il doit faire en cas de perte de repères : j'ai appelé ma chère maman, dont j'ai la chance d'avoir le numéro de téléphone, et dont les paroles rassurantes ont toujours pour effet de me remettre les idées en place. Si par malheur elle était dans l'incapacité de répondre à mon appel, alors j'ai dû consulter un groupe d'experts, excellent et érudit en matière de survie dans la jungle urbaine. On les regroupe sous une appellation générique fort péjorative – « les clochards » – et on a tendance à préférer ne pas trop prolonger la conversation avec eux.

Comment s'intégrer dans la masse tout en restant à l'extérieur ? Comment éveiller un sentiment d'empathie chez un maximum de passants sans se déverser tout entier dans l'océan ingrat de l'altérité et péter un câble ? Rendons-nous à l'évidence : dans cette course impitoyable pour la pièce de deux euros, je suis en concurrence directe avec les clochards et les toxicos. Il importe donc de les respecter, de ne jamais empiéter sur leur espace de travail et de puiser dans leur savoir-faire. C'est un job sale, mais c'est un job quand même, et si on y croit suffisamment, il faut savoir ranger ses petites phobies de bourgeois et interagir avec ceux qui savent vraiment.

Il importe tout de même de souligner avant de se quitter que, si comme moi vous voulez jouer avec l'establishment en vous prenant pour Guy Debord, et effectuer des sauts de cabri de wagon en wagon, les gentils agents de la RATP viendront sans doute vous rappeler à l'ordre de temps en temps. Sincèrement, je ne leur en veux pas, et je crois que c'est plutôt réciproque. Ils font leur travail, et moi le mien. Le chat attrape la souris. Après, si vous voulez être à l'abri du chat, vous pouvez aller vous faire certifier auprès du service « Musiciens du métro » de la RATP. Obtenir votre petite carte. Et jouer dans les couloirs où vous ne gagnerez rien d'autre que le sentiment d'être spectateur de votre propre vie et de celle de milliers de Parisiens blasés. Bon, j'exagère un peu mais c'est tout de même incroyable de constater que tout ce qu'il y a de vivant et d'imprévisible dans ce monde doit systématiquement se faire absorber par des gens ennuyeux dans des bureaux surchauffés, et dont la seule activité consistera à se perpétuer dans ce schéma institutionnel triste et vorace. J'ai beaucoup joué dans les couloirs avec ma petite carte (périmée depuis 2014) et j'y ai vécu de très belles choses. Mais ça manque un peu de magie et de mouvement, à mon goût.

Quand il ne joue pas dans le métro, Alvaro est sur Twitter.