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Vald : Xeu, set et match

Avec un nouvel album et un projet-fantôme balancé sur le net, le rappeur d'Aulnay-sous-Bois enfonce définitivement le clou en 2018. Nous sommes allés passer un moment avec lui pour parler gros sous, médias, célébrité et Amin & Hugo.

par Albert Potiron
29 Janvier 2018, 4:10pm

À peine un an après le sensationnel Agartha, Vald enquille sans reprendre son souffle, plus remonté que jamais, revenu des passages sur les plateaux télés les plus moisis du PAF, avec Xeu, nouvel album ahurissant qui renvoie le rap français à l'école de l'humilité. Une réussite loin d'être évidente. Toujours prêt à faire du pognon en showcase, auréolé de clips toujours plus délirants, la tête de gondole d'Aulnay-sous-Bois aurait facilement pu se retrouver enfermée dans l'impasse rap potache et sombrer dans les travers d'une célébrité mal maîtrisée. Il n'en est évidemment rien.

La sortie de Xeu ne s'est pas pour autant faite dans la sérénité : deux semaines avant l'arrivée de ce nouvel album officiel, un lien vers un autre album fuite sur Twitter. Avec ses 14 titres, NQNT3 ressemble fortement à une version dégradée de Xeu. Serait-ce Xeu ? Le rappeur se serait-il fait avoir par le Dieu internet ? Ou Vald serait-il encore en train de tous nous manipuler ? Vérification faite, NQNT3 n'est pas Xeu. Ce qui est encore plus fort. Nous sommes allés rencontrer l'intéressé pour tenter d'élucider tout ça et, accessoirement, parler gros sous, médias, célébrité et Amin & Hugo.


Noisey : Pour commencer, parle moi un peu du titre de de ce nouvel album, NQNT3 ?

Vald : Je ne connais pas ce projet. Je ne vois pas de quoi les gens parlent.

NQNT3 a leaké une dizaine de jours avant la sortie de Xeu, ton nouvel album officiel. Qui est derrière ça ?
NQNT3, c'est un dommage collatéral de notre équipe. C'est quelqu'un qu'on appréciait et qu'on regrettera. Mais j'ai pas envie de parler de ça. Des morceaux sont sortis sans qu'on contrôle la chose. C'est pas grave, on assume. Mais n'en rajoutons pas une couche.

En fait, c'est toi qui est derrière le leak, non ?
Non, non, non. On l'a tourné comme ça pour se rattraper et ne pas passer pour des cons mais c'est pas moi [ Rires].

Sûr ? Ce serait pourtant raccord avec tes combines machiavéliques.
Franchement, je suis moins machiavélique que ça. C'est des vrais morceaux qui sont dehors. Des morceaux que j'avais et qui ont fuité sur internet. N'en parlons pas plus, je t'en supplie, parlons de Xeu.

Une dernière question sur NQNT3 quand même. « Symphonie », ça vient d'où, cette idée de morceau très rap old-school ?
Celui-ci date. Je l'avais bossé pour une compile et il était jamais sorti. Grosse dédicace à Fonka d'ailleurs, le beatmaker. Ça date mais ça s'écoute encore très bien aujourd'hui. C'est cool.

Je suis persuadé que c'est toi qui est derrière le leak. Capitol était au courant ?
Pas du tout. Arrête d'insister.

Tu as un culte absolu du secret et de la manipulation des médias. Par exemple, la pochette promo de Xeu est toute blanche. Quelle sera la pochette définitive de l'album ?
C'est celle-là. Elle sera toute blanche avec uniquement la mention « VALD - Xeu » en tout petit en haut à gauche. Les montages de covers que tu peux voir sur le net sont des fakes, des trucs inventés par des fans.

T'es sérieux ?
Bien sûr que je suis sérieux.

C'est l'exact opposé de la pochette d' Agartha qui était très chargée, très colorée.
Oui, c'est vrai. Je crois que ça veut dire beaucoup de choses. La lumière blanche, c'est celle qui contient toutes les autres. Ça représente aussi le vide, Dieu, tout ce qu'on veut. Et ça laisse aussi la place à tout le monde pour faire sa propre cover. S'ils veulent prendre des notes vite fait alors qu'ils sont au téléphone, les gens seront aussi bien heureux de trouver ma pochette.

Une pochette toute blanche, c'est commercialement assez gonflé. Capitol a facilement accepté ça ?
Oui, bien sûr. J'ai la chance d'avoir une équipe qui est plutôt d'accord avec mes conneries. Ils prennent parfois le temps d'être choqués, mais ils sont souvent d'accord. Et puis on a les résultats avec nous. Si nos conneries faisaient rire que moi, ils me recadreraient sûrement.

Justement, parlons un peu chiffres. Quels sont les résultats concrets d'Agartha ?
Je sais pas combien on en a vendu. Mais on a fait disque de platine. Aux dernières nouvelles on était à plus de 120 000. On a aussi fait une méga tournée, j'arriverai même pas à te dire le nombre de dates. En tout cas, on a enculé les festivals les uns après les autres. Plus de 50 à mon avis. Tout s'est super bien passé à chaque fois. On a aussi fait un Olympia. Que des bonnes nouvelles. Agartha, c'est un gros feu vert.

Ton objectif avec ce premier album était, je te cite, de « sauver le monde en Puma ».
Si j'ai sauvé mon monde, j'ai sauvé le monde entier. Aucun doute là-dessus. Et c'est sûr que je me suis sauvé avec cet album. C'est grâce à Agartha que je suis devenu légitime dans ce rap de merde. Maintenant je peux envoyer de la musique. C'est devenu mon métier officiel. Je suis devenu un acteur de cette pute.

T'es dedans jusqu'au cou.
C'est clair. Le plan a marché au-delà de mes espérances. Et on a fait tout ça en Puma.

Avec un tel succès, t'as pu renégocier ton contrat chez Capitol. Dans Xeu, tu annonces que tu veux 600K pour l'album suivant. Combien as-tu demandé pour Xeu ?
Pour celui-là, je suis trop faible pour demander 600K. Mais c'est tranquille. Tout ça est très complexe. Trop complexe pour notre interview. J'adorerais t'expliquer mon contrat en quelques mots mais je veux pas mettre ça dans l'interview.

C'est très paradoxal. Les rappeurs parlent tout le temps d'argent mais dès qu'on rentre dans les détails, y'a plus personne.
C'est pas ça. C'est surtout la mentalité française... Pour le coup, c'est très français tout ça. Je sais que le public n'est pas prêt à entendre les sommes. Moi, je n'aurais aucun problème à parler de ça. Au contraire même. Mais je préfère en parler quand j'aurais mes propres structures et que j'aurais la main sur tout. D'ici là, je ne veux pas laisser penser quoi que ce soit à n'importe qui. Encore une fois, quand t'annonces des sommes, les gens vrillent. En France, on a étrangement du mal avec ça, je ne sais pas d'où ça vient. Peut-être de notre culture de la plainte.

Les gens seraient donc envieux ?
On est du genre à dire que l'argent est mal réparti. Comment ça, on donne autant d'argent à ce trou de balle de Vald alors qu'il y a des gens dans la rue ? Tu vois, on est vite dans l'amalgame. C'est très français je crois. C'est pour ça que je ne veux pas en parler. Mais sinon, j'en ai rien à foutre. Je pourrais tout te dire. Mais c'est pas le moment.

Tu parles de monter ta propre structure. Ça signifie qu'à un moment tu envisages de quitter Capitol, ton label chez Universal?
Bien sûr. Après, on ne quitte jamais vraiment les maisons de disques. T'as besoin d'elle pour te distribuer. Je serai donc jamais très loin d'elles mais si je peux fonctionner différemment, bien sûr que je le ferai. Evidemment que je vais monter mes structures. C'est ce que je dis quand je balance « Le prochain album, je veux 600K ». Je veux pouvoir vendre le prochain album de mon côté. Et si la maison de disques veut le vendre avec moi, faudra allonger 600K. Je sais que ça vaut ça. Je dis pas ça parce que je suis mal chez Capitol. Au contraire. Mais pour m'épanouir dans ma vie, je ne peux plus me contenter d'être juste un artiste. Faut que je sois plus que ça, que je gère tout du début à la fin. Je veux aussi avoir ma structure pour pouvoir mettre en avant des gens que j'aime. Suikon Blaz AD, par exemple, je veux absolument qu'on le mette en avant. Et il me faut ma structure pour le développer.

Après le succès d'Agartha , je pensais que tu reviendrais avec un album blindé de featuring clinquants. Mais non, tu reste fidèle à tes potes.
J'ai eu plein de propositions. On était partis pour et on s'est emmêlé les pinceaux. Niveau emploi du temps, mon équipe est plutôt du genre tout le temps surprise. On est tout le temps en train de se dire qu'on a oublié de faire quelque chose. Là, on avait plein d'idées. On avait approché des gens, et tout le monde nous avait dit oui. Mais au bout d'un moment, on s'est rendu compte qu'il fallait rendre l'album dans 3 jours. Même s'ils étaient d'accord, je pouvais pas me permettre de débouler en studio avec les mecs et de leur mettre la pression pour tout sortir en si peu de temps. Je trouvais ça presque irrespectueux d'aller les voir à 3 jours du master. Je préfère qu'on prenne notre temps.

Tu peux quand même donner quelques noms ?
Non, parce que ça se fera plus tard et que je veux pas tout cramer maintenant.

Booba était invité ?
Pas sur cet album, non.

Je te pose la question car « Désaccordé » fait vraiment penser à du Booba. Tu veux aller vers ça ou c'est un one-shot ?
Ecoute, j'en sais rien. Moi, pendant longtemps, j'entendais plutôt les placements d'Alkpote. Aujourd'hui, j'entends ni l'un ni l'autre. Après, la comparaison est assez flatteuse. C'est pas le plus mauvais, Booba.

Je pensais qu'il y aurait peut-être aussi un feat avec Biffty. Vous en êtes où ?
Biffty et son frère Julius, c'est mes copains. Ils ont fait ma première partie sur le « Agartha Tour ». Là, on s'est un peu éloignés. Ils font leurs affaires, je fais mes affaires. Je les suis toujours de loin. J'espère que tout va bien se passer pour eux. Mais on n'est plus très proches, on ne fait plus de la musique ensemble.

Xeu est plus sobre qu' Agartha, moins immédiat. Beaucoup plus homogène aussi.
Je suis complètement d'accord. Il est aussi plus obscur, plus sombre. Plusieurs morceaux sont dans une même ambiance ce qui fabrique un noyau presque sérieux à l'album. Du coup, quand je commence à m'amuser sur « Dragon », « Rocking Chair » ou « Possédé », ça passe bien parce que tout le reste est assez dense et plus sérieux. Je suis plus dans les détails, dans la cohérence globale du truc.

Quel est le message de l'album ?
Le message, c'est qu'on est des primitifs. On vit dans une société encore très primitive. Notre conscience aussi l'est. Tout l'album décrit cet état d'esprit. Le seul truc à faire, c'est de s'améliorer. Être optimiste. Voilà le message.

En gros tu sors un album de développement personnel.
Exactement ! Je fais du conditionnement. Bientôt, je vais partir prêcher, faire des concerts sans DJ. Juste un pupitre et moi. J'ai envie avec ma musique de tirer les gens vers le haut. Même quand je les tire vers le bas, je veux le faire façon ressort. Qu'ils remontent d'un seul coup. « Seum », par exemple, c'est un morceau très négatif, anxiogène, oppressant. Mais c'est presque un objet cathartique. Ça fait du bien aussi, ça défoule. Et puis sur scène, ça va être un massacre. C'est comme ça que je construis ma musique aussi. En pensant beaucoup aux gens qui écoutent.

Côté instrus, tu repars avec Seezy. T'as pas eu d'autres propositions ?
Seezy fait 95 % de l'album, il n'y a qu'un seul morceau qu'il ne touche pas. J'avais fait tourner une adresse mail sur les réseaux pour récuperer des prods, donc j'ai écouté énormément de choses. La boîte mail était saturée. Bizarrement, je ne m'y suis pas retrouvé. J'ai tendance à penser que c'est pas la crème des beatmakers qui m'a envoyé des prods sur cette adresse. La plupart des pros devaient être occupés à autre chose. Ou alors ils imaginent peut-être que je suis déjà au point.

Comment as-tu bossé l'album au final ?
J'ai tout écrit et tout conceptualisé entre début juillet et fin août. On a tout réenregistré au propre mi-novembre, puis on a rendu le master in extremis le 20 décembre. L'album est frais de chez frais.

Avec Agartha, tu as une une grosse couverture médiatique. Tu es passé chez Ruquier, Hanouna, Ardisson. Quel est ton point de vue sur le grand cirque de la promo ? T'as pas eu peur de te perdre ?
Je connaissais déjà la plupart de ces putains de médias avec mes projets NQNT et NQNT2. La vraie nouveauté, c'était les plateaux télé. Je me suis dit pourquoi pas, allons découvrir ça. C'était aussi l'occasion de toucher un nouveau public, pas habitué à écouter du rap. Je trouvais ça intéressant de faire le premier pas. Après, pour l'avoir fait, et si tu veux pas de langue de bois, t'as affaire à des gens qui ne sont pas du tout spécialisés dans le rap. Sans vouloir aller plus loin et les démolir, c'est ça. Ils ne savent jamais de quoi ils parlent et ils essayent de créer des ponts entre ceux qui connaissent rien au rap et moi. Ils essayent d'ambiancer le truc.

Evidemment ils ne me connaissent pas, donc ça finit par être catastrophique. Ou plutôt c'est gênant, ça met mal à l'aise. Et ça finit par générer des mauvais contenus qui vont rester sur internet. Au final, ça sert à rien. Je ne vais pas aller à la télé faire des émissions de merde pour avoir des contenus de merde qui finissent sur youtube après. Ça ne me sert à aucun niveau. C'est ça que j'ai découvert avec Agartha. Et j'en suis revenu. Ça ne me sert à rien, continuez sans moi.

Ça a aussi un impact important sur ton niveau de célébrité. Tu le vis bien ?
La célébrité, c'est particulier. On apprend à vivre avec. Il y a du bon et du moins bon. C'est un nouveau statut. Je sors très peu. J'ai jamais été de nature à sortir, mais là, encore moins. Je suis très peu dans la rue, dans des évènements, des boîtes, des restaurants, des bars. Je suis soit proche d'un micro, soit devant YouTube. C'est ça, ma vie.

La célébrité, ça isole. T'arrives à rester en contact avec ton entourage historique ?
Ce qui t'isole, c'est le regard des autres. Toi, tu ne changes pas forcément. Mais les autres se prennent la tête sur tes intentions. Tu fais continuellement face à des procès d'intention. J'ai des amis d'enfance qui pensent que je me la pète, que j'ai pris la grosse tête. Et c'est insupportable pour moi qui suis resté le même cafard qu'avant. Mais certains restent. J'ai toujours gardé mon ami d'enfance Suikon Blaze AD avec moi. C'est mon frère, mon meilleur ami. Je suis aussi proche de mon équipe. Ça fait 4 ou 5 ans qu'on bosse ensemble, c'est devenu des copains.

Le succès t'a pas du tout fait péter les plombs ? T'as pas pris le melon ?
Ça a surtout mis un vrai frein dans ma vie amoureuse. Ça accélère tout mais avoir une relation stable en vivant comme ça, c'est presque impossible. En tout cas, j'ai pas encore la recette pour. Les meufs qui partagent ma vie imaginent tout de suite que je les trompe parce que d'autres meufs tournent autour de moi. Quand c'est le cas, c'est le cas évidemment. Mais quand ça ne l'est pas, c'est lourd. Bref, c'est compliqué. C'est terrible, mais j'ai même pas le temps de construire une histoire.

Tu dégages quand même l'image d'un type capable d'énormément bosser.
Disons que je traverse des longues périodes où je ne fais rien. Mais je suis capable de créer les conditions idéales pour me mettre à bosser comme un dingue. C'est ça mon quotidien. Je suis très peu dans la flambe. J'aspire à ça pourtant, mais il me faut juste plus d'argent et de temps. Pour écrire, il faut déjà que j'arrête de fumer. Après deux jours, les molécules sont parties et je peux commencer à écrire mes textes. Sans ça, j'ai aucun vocabulaire, les rimes ne viennent pas, les schémas se dérobent. Ensuite, j'écris pas sur une feuille. Je fais ça directement au micro. Je vais faire une phrase, parfois un bout de phrase, voire un mot pour la reprise. Mes morceaux, je les fait généralement en 3 ou 4 heures. Tout ça, ça se passe dans ma chambre, loin de tout le monde. J'arrive pas à faire de la musique en studio.

Depuis tes débuts, tu mets énormément de contenus sur YouTube. T'avais par exemple parodié les mecs qui critiquent des albums rap en faisant des premières écoutes sur le net. Que penses-tu de tous ces gens ? Amin et Hugo apparaissaient même dans la vidéo qui ouvraient les concerts qui ont suivi Agartha.
Ma parodie, c'était plus un clin d'oeil qu'un tacle. Ce mouvement des premières écoutes a débarqué l'année dernière. On a tout de suite voulu le souligner. Je regarde évidemment toutes les premières écoutes d'Amin et Hugo que j'adore. Je découvre les morceaux avec eux. Je redécouvre les miens avec eux. Quand je les vois heureux, je suis très content de ça. Je me suis récemment fait la réflexion que c'est vraiment pour ça que je fais de la musique. Pour que des mecs écoutent mes morceaux et se prennent la tête dessus en se disant que c'est trop bien. Si on ne parle que d'Amin et Hugo, c'est deux gamins qui vont dans le détail. Ils vont te parler du beatmaker, de plein de trucs. Ça fait plaisir, t'as l'impression que ton travail est analysé dans son ensemble. En plus ils commencent à faire des vues, et ils me font une pub incroyable. Je valide la démarche à 100 %, j'adore les gens qui écoutent vraiment la musique. Même si c'est pour dire qu'elle est nulle à chier.


Albert Potiron est sur Noisey.