Pourquoi les bons musiciens seraient-ils forcément des chics types ?

Quelques jours après le décès de Chuck Berry et la série de nécrologies plutôt salées qui l'ont accompagné, la question se pose, une fois de plus.
29.3.17

En tant que gratte-papier ayant allègrement fricoté avec le degré zéro du journalisme musical, je peux vous affirmer que, tout comme la musique qui est à 99 % merdique, la majeure partie des articles qui en parlent le sont aussi, si ce n'est bien plus encore. Mais, avec tout le respect que j'ai pour les critiques musicaux et leurs tendances à canoniser prématurément le moindre fichier mp3, à qualifier un producteur de génie parce qu'il a eu la présence d'esprit d'isoler une boucle sur un hit soul des années 70, ou à simplement utiliser le mot « éthéré », je pense qu'ils ne sont jamais aussi désespérants et à côté de la plaque que lorsqu'ils font l'amalgame entre une oeuvre et son auteur.

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La musique occupe un espace très particulier, à la limite entre art et commerce, authenticité et artifice, expression émotionnelle et produit de consommation - et nous l'apprécions ou la jugeons généralement de manière totalement subjective et arbitraire, en fonction de notre humeur, du temps qu'il fait ou du fait qu'on ait envie ou non de tuer notre voisin de bureau. Mais les moeurs de la personne qui l'a composée et/ou qui la joue entre très rarement en compte. On pourra bien sûr citer quelques exceptions, comme Chris Brown ou Jef Whitehead, sur qui pas mal de gens ont tiré un trait après avoir découvert comment ils traitaient leurs compagnes. Mais on pourra citer autant de contre-exemples, comme Michael Gira ou Dr. Dre, dont les abus prouvés ont été rapidement balayés sous le tapis. Mais à l'heure de la « consommation consciente » - où on accepte plus volontiers de payer pour un steak si on a l'assurance que la vache était heureuse avant de se faire abattre - des marques comme Everlane n'hésitent plus à mettre cette forme de « transparence radicale » au coeur de leur stratégie marketing. Ce qui, en musique, sous-entend donc que les artistes sont indissociables de l'oeuvre qu'ils créent. S'ils sont réglos, ils auront plus facilement la faveur de nos oreilles et une partie de nous supposera, de fait, que l'artiste personnifie les valeurs que nous attribuons à sa musique.

Prenez par exemple Chance The Rapper. Les gens l'adorent pour un tas de raisons et pas seulement pour sa musique, agréable, à laquelle on peut s'identifier, et en même temps plutôt complexe, techniquement. Chance s'est lui-même présenté comme mec sympa hyper concerné par les problèmes sociaux de son pays. Et dans l'absolu, c'est vrai - c'est exactement ce qu'il est. Mais le succès du rappeur s'est amplifié lorsqu'on a appris qu'il avait versé un million de dollars au système éducatif de la ville de Chicago. « L'artiste que j'aime fait de bonnes choses, j'aime encore plussa musique maintenant que je sais que ses intentions sont pures » : voilà en gros ce que ce sont des des milliers de gens à travers le monde. Sauf que, bien sûr, tout n'est pas aussi simple.

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Alors que les fans de Chance se félicitaient de cet acte de bienfaisance, ils ont été subitement refroidis par un article duChicago Sun Times signé Mary Mitchell, qui révélait que le rappeur avait engagé une procédure afin de baisser le montant de la pension alimentaire qu'il verse à son ex-femme. « Tu ne peux pas, d'un côté, donner tout cet argent à des enfants que tu ne connais pas et, de l'autre, être à ce point avare avec avec ta propre progéniture » écrivait Mitchell, qui a immédiatement été victime d'une vague de harcèlement en ligne, possiblement provoquée par Chance lui-même. Même s'il est absurde d'attendre de l'art qu'il soit un miroir des existences souvent compliquées de ceux qui le produisent, il est tout aussi stupide de se montrer outragé ou furieux parce quelqu'un a pointé du doigt un acte ou une décision de l'artiste parce qui ne cadre pas avec l'image qu'on se fait de lui et de sa musique. « Il y a quelque chose en nous qui aimerait que les bons [artistes] soient aussi de bonnes personnes », a un jour écrit Jenny Diski. « Il y aussi quelque chose en nous qui sait que le Père Noël n'existe pas. »

Bien sûr, l'environnement social et technologique qui encourage ce genre d'attitude est relativement récent, et le contratse entre l'état d'esprit actuel et les évènements passés saute particulièrement aux yeux dans les articles qui ont été écrits après la mort de Chuck Berry, textes qui se demandaient implicitement si son statut d'icône du rock'n roll devait être révoqué en raison de son mauvais comportement avec les femmes. « Quand on parle d'actions du monde réel qui nuisent à des personnes du monde réel, l'art passe au second plan » affirmait Andy Martino dans un article de The Outlineintitulé « Pourquoi ne sommes-nous pas honnêtes avec Chuck Berry ? », dont vous pouvez lire un passage juste ici :

Le natif de St. Louis s'est tourné vers la musique à sa sortie de prison, où il a fait un séjour pour braquage durant son adolescence. Il s'est imposé, dès le milieu des années 50, comme l'un des songwriters et performers les plus influents de son époque, donnant naissance à une nuée d'imitateurs, de Keith Richards à John Lennon, et apposant sa marque jusque sur les balbutiements du rap, dans le Bronx des années 70. Sa période la plus prolifique en studio fut toutefois interrompue en 1959, après une arrestation et condamnation pour violation de la Loi Mann. Berry, alors âgé de 33 ans, était accusé d'avoir eu un rapport sexuel avec une fille de 14 ans.

En voulant rétablir une vérité et dénoncer la glorification aveugle des icônes, Martino cède à ce fantasme qui voudrait que le devoir de responsabilité contemporain est applicable au passé (en oubliant par ailleurs de mentionner que John Lennon et Brian Jones furent eux aussi violents avec leurs compagnes). Si Berry avait été un musicien actuel, condamné pour rapport sexuel avec une mineure, sa carrière aurait pris un coup dans l'aile - et ça aurait été mérité. Mais Berry vient d'une époque où les personnalités des artistes n'étaient pas associées à leur art. « Les gens ne veulent pas entendre parler de tes problèmes, ils en ont déjà suffisamment » déclarait Berry dans un fanzine en 1980. « Tu auras beau chanter ou écouter des chansons qui parlent de tes problèmes, il ne se résoudront pour autant. » La musique de Berry était un reflet direct du boom économique des années 50, où l'on célébrait tout ce qui était accessible et conçu pour parler au plus grand nombre - et tant pis s'il y avait de l'amiante dans vos murs, que le président-beau gosse était issu d'une famille particulièrement louche et que le type qui écrivait vos morceaux préférés était une ordure.

Il ne faut pas oublier que lorsque Berry a été envoyé en prison pour avoir emmené cette fille de 14 ans au-delà des limites de l'État, supposément à des fins sexuelles, il en est sorti encore plus populaire qu'il ne l'était avant d'y entrer - alors qu'à la fin des années 1980, lorsqu'il a été accusé d'avoir agressé une femme dans un hôtel puis d'avoir filmé des femmes à leur insu dans les toilettes de son restaurant du Missouri, sa carrière de hitmaker était loin derrière lui.

Il est clair que tout ça fait beaucoup d'histoires, implicites et explicites, à considérer quand on se penche sur la vie et à l'héritage de musiciens comme Chuck Berry, et chacune mérite que l'on s'y attarde. Si, comme Richard Hell l'a écrit, « chacun écrit sa propre histoire de l'art », alors la musique de Berry peut tout à fait exister dans un univers totalement déconnecté du nôtre, où il n'est rien de plus que ce type qui a réussi à donner des mots et une musique à une génération naissante et qui, en le faisant, a marqué à jamais l'histoire du rock'n roll tel qu'on le connaît aujourd'hui. Mais on ne peut nier que ce type, qui a enregistré « Johnny B. Goode » et « Roll Over Beethoven », était mû par une force et une audace telles qu'il s'est cru, à un moment, au-dessus des lois, et a commis tout une série d'actes parfaitement répréhensibles. La question que se pose alors, c'est : comment concilier ces deux facettes de l'histoire ? David Remnick du New Yorker y a répondu de façon remarquable en considérant le parcours de Chuck Berry dans son ensemble - mais c'est une exception parmi des centaines d'articles.

Plutôt que de déterminer la valeur de Chuck Berry bêtement via un tableau en deux colonnes, avec d'un côté les bonne actions et de l'autre les mauvaises, reconnaissons que la musique de Chuck Berry, celle qu'il a donné au monde et à laquelle des millions de gens se sont identifiés, n'était en aucun cas un reflet de son caractère. Et considérons son héritage musical et ses transgressions personnelles davantage comme un tout, un récit plus complexe et tout aussi valable et recevable. Oui, Chuck Berry était un taré qui a fait des trucs tarés, mais sa musique s'est dissociée de ce contexte intime et a été diffusée aux masses - qui s'en sont à leur tour servies pour créer leur propre histoire.

Drew Millard travaillait chez Noisey. Aujourd'hui, il vit en Caroline du Nord avec son chien, et on lui a confié cette tribune. Il est sur Twitter.