drogue

Le Collège des médecins aimerait savoir combien d'opioïdes les médecins prescrivent

« Je pense que les gens ne mesurent pas l’ampleur du problème qui s’en vient. »
6.4.17
Photo : David Kessler/Flickr

Cela fait maintenant plus de deux ans et demi que le Collège des médecins du Québec (CMQ) demande un programme de contrôle des prescriptions d'opioïdes et de narcotiques dans la province. Et malgré la crise qui fait rage aux États-Unis et en Colombie-Britannique, rien n'a bougé, déplore le directeur du CMQ, le Dr Charles Bernard.

Pour l'instant, pas moyen pour eux de savoir en temps réel quel médecin prescrit des opioïdes, en quelle quantité, et avec quel niveau de suivi.

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Ces données sont conservées par le ministère de la Santé et des Services sociaux et par la RAMQ. Pour y avoir accès, il faut passer par la Commission d'accès à l'information, un processus complexe, qui prend du temps. Ainsi, impossible pour le Collège des médecins de déceler les abus ou les prescriptions « complaisantes » assez rapidement pour pouvoir intervenir, et éviter le pire.

Le Dr Charles Bernard souhaite que « les lois, les règlements fassent en sorte que les ordres professionnels comme le collège des médecins ou l'ordre des pharmaciens aient un accès en temps réel aux données ».

En décembre dernier, de concert avec l'Ordre des pharmaciens du Québec, la CMQ a insisté sur leur désir d'unir leurs efforts pour mieux contrôler la prescription des opioïdes.

Le Bureau du coroner du Québec s'est joint à leurs voix, mercredi, dans les conclusions d'un rapport sur la mort par surdose de Louis Benoit Anctil, 40 ans.

Une mort qui aurait pu être évitée

Il y aura enquête pour savoir ce qui s'est mal déroulé dans le cas de Louis Benoit Anctil, mais de prime abord, il appert qu'il n'y a pas eu de suivi auprès du patient.

Anctil était connu comme polytoxicomane et dépendant aux narcotiques. À la suite d'un accident de voiture, il a commencé à consommer des opioïdes pour traiter des douleurs lombaires et aux membres inférieurs, et y a développé une dépendance. Le coroner rapporte la consommation de deux dérivés de la morphine chez le patient : l'hydromorphone Contin et le Dilaudid.

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Mais sa consommation allait plus loin. « On sait qu'il vendrait la majorité de sa médication prescrite pour s'offrir le fentanyl sur le marché noir », peut-on lire dans le rapport du coroner Paul Dionne.

Son médecin ne l'avait pas revu depuis le 12 août 2014. Le 27 janvier 2015, le médecin s'est contenté de renouveler les prescriptions par fax, « à la demande de la pharmacie ». À sa mort, on a décelé un peu plus de six fois la dose mortelle de fentanyl dans le sang de Louis Benoit Anctil, ainsi que de la méthamphétamine dépassant le seul toxique. Des doses thérapeutiques d'hydromorphone et d'amphétamines ont aussi été observées. Le coroner conclut à un décès accidentel.

Le Dr Charles Bernard croit que cette mort aurait pu être évitée.

« S'il y avait un programme, on pourrait voir qui donne des médicaments narcotiques à un patient de façon répétée sans faire de visite de contrôle. À ce moment-là, on peut intervenir à titre de médecin. Même chose pour les pharmaciens; c'est une chaîne. Il faut que l'intervention soit faite autant par le médecin que par le pharmacien », explique-t-il.

Le coroner presse donc le gouvernement d'agir. « Ce dossier montre les lacunes d'un système de santé qui, malgré certains contrôles de base, ne parvient pas à endiguer les problèmes d'abus de substances prescrites à des fins médicales. Il y a certainement moyen de faire mieux », insiste Paul Dionne.

Pourquoi ça ne bouge pas plus vite?

Curieux hasard, c'est à l'heure où est émis le rapport du coroner que la ministre responsable de l'accès à l'information, Rita de Santis, s'apprête à rencontrer lundi prochain ceux qui militent pour un plus grand accès aux données médicales.

Mais pourquoi avoir pris tout ce temps avant d'agir? Ne saisit-on pas la gravité de la situation? « Je ne suis pas dans les officines des bureaucrates, il faudrait leur poser la question. C'est ce que je vais faire encore une fois lundi, laisse tomber le Dr Bernard.

« Je pense que les gens ne mesurent pas l'ampleur du problème qui s'en vient. Qu'ils ne l'ont pas vécu, qu'ils ne le voient pas venir. Aux journalistes, à l'automne, j'avais dit que c'est comme un train qui est aux frontières de l'Ontario. Quand il va frapper, vous allez voir que ça va fesser fort », ajoute-t-il.

Ce problème est complexe, et nécessite l'intervention de plusieurs acteurs du milieu, rappelle le Dr Bernard. Le CMQ collabore d'ailleurs déjà avec l'OPQ, le Centre de recherche et d'aide pour les narcomanes (CRAN) ainsi que l'Institut national de santé publique, pour y trouver des solutions. La police aussi doit être impliquée, pour le volet d'importation illégale des opioïdes, martèle le Dr Bernard. « Le secret, c'est de bien coordonner toutes les actions et d'avoir le même objectif. »

Le Dr Charles Bernard ajoute qu'il est impératif de développer les ressources pour les patients accros aux narcotiques, dont les centres de désintoxication, et rendre la méthadone - le médicament de remplacement - plus accessible. « Ça prend un certain réinvestissement de la part du gouvernement. Mais bon, les narcomanes, ce n'est pas glamour. Ça ne donne pas beaucoup de votes… »