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Quand les gens tuent dans leur sommeil

Parfois, un mauvais rêve se transforme en cauchemar bien réel.

par Geraldine Cremin
18 Novembre 2016, 6:00am

Une nuit, en 1950, Ivy Cogdon était allongée dans son lit, mais l'anxiété l'empêchait de s'endormir. On était au début de la Guerre de Corée, et elle redoutait que le conflit ne s'étende jusqu'aux côtes australiennes. Cette nuit-là, ses craintes devinrent réalité. Depuis son lit, elle vit un groupe de soldats nord-coréens encercler sa maison, où elle vivait avec sa famille, dans la banlieue de Melbourne. Elle se précipita dans la chambre de sa fille de 19 ans. Un soldat se trouvait sur le lit, attaquant sa fille unique. Mme Cogdon alla donc saisir une hache qui traînait sur un tas de bois à l'extérieur, et revint dans la chambre de sa fille, où elle attaqua le Nord-Coréen, à qui elle asséna deux coups violents à l'arrière de la tête.

Puis, dans un twist digne de "Dallas", elle se réveilla.

Aucun soldat en vue. L'invasion nord-coréenne n'était qu'un rêve. Par contre, ses actions, elles, avaient été bien réelles. Elle se trouvait auprès du lit de sa fille, hache ensanglantée en main. Elle venait de tuer son propre enfant.

À son procès, Mme Cogdon fut reconnue non-coupable du meurtre. Le jury accepta l'idée selon laquelle elle avait souffert d'une forme extrême de somnambulisme, et qu'elle n'avait eu aucun contrôle mental ou émotionnel sur ses actes au moment des faits.

Le Dr. Michel Cramer Bornemann est expert du sommeil, et il examine souvent des affaires criminelles dans lesquelles des actes de violence ont été commis par des personnes endormies. Il explique que ces comportements anormaux, qui vont de la simple déambulation nocturne au meurtre ou au viol, sont connus sous le nom de parasomnies. Pour expliquer comment elles fonctionnent, il explique d'abord comment nous dormons : le cerveau passe par quatre étapes différentes au cours d'un cycle de sommeil. En huit heures de sommeil, un individu connaît généralement entre 6 et 8 cycles de sommeil.

Un article du Milwaukee Journal de décembre 1945 consacré à un détective français qui avait tué quelqu'un dans son sommeil. Image: Milwaukee Journal

"Le cerveau doit coordonner de façon très synchronisée plusieurs parties du cerveau pour que ces différentes étapes s'enchaînent de façon fluide, explique-t-il. Il faut garder à l'esprit que notre cerveau compte quelque 86 milliards de neurones... Nous devons nous le représenter comme un réseau électrique complexe reliant entre elles diverses sous-unités anatomiques."

La plupart des gens ont un cerveau qui gère la transition entre les diverses étapes du sommeil sans souci. Mais pour ceux qui souffrent de parasomnies, une "erreur de commutation" peut perturber la transition entre les étapes.

"Au lieu d'être soit dans une phase de sommeil paradoxal, soit dans une autre phase, vous êtes entre les deux, ou à moitié éveillé, ou partiellement éveillé tout en étant aussi dans le sommeil paradoxal, développe le Dr. Cramer. Ces périodes peuvent être très courtes, mais elles sont très instables."

Ces moments où le sommeil et l'éveil se chevauchent sont ceux où des comportements dangereux comme celui de Mme Cogdon se produisent généralement. Dans ces moments, la personne est à la fois endormie et éveillée, mais son comportement dépend du type de sommeil dont il s'agit.

Au cours du sommeil paradoxal, le système limbique, qui est la zone du cerveau qui régule les émotions et l'humeur, est très actif. C'est ce qui explique que les rêves puissent être très étranges et intenses. En général, pendant le sommeil paradoxal, nos muscles sont paralysés, et cette paralysie constitue une protection vitale pour nous empêcher de reproduire concrètement les choses insensées que nous faisons dans nos rêves.

Mais si une erreur se produit au moment de la transition entre sommeil paradoxal et éveil, cette paralysie peut disparaître. Privé de ce garde-fou, le dormeur possède désormais les capacités motrices nécessaires pour aller se saisir d'une hache à l'extérieur - ou même pour s'habiller, conduire 20km dans Toronto jusqu'à chez ses beaux-parents, et étrangler et poignarder ses victimes, comme dans le cas de Kenneth Parks - tout en étant partiellement endormi.

Pour ceux qui se retrouvent coincés entre le sommeil non-paradoxal et l'éveil, c'est un peu différent. Dans ce cas de figure, vous aurez plutôt tendance à faire du somnambulisme classique. Le dormeur est suffisamment éveillé pour se livrer à des activités automatiques, comme marcher, parler ou manger, mais pas assez pour avoir pleinement conscience de son environnement. C'est un état précaire, et si le dormeur est soudainement brusqué, il ne saura peut-être pas faire la différence entre quelqu'un qui tente de le réveiller doucement et une attaque. Et donc, par exemple, si un concierge tente de réveiller un homme qui s'est aventuré dans un hall d'hôtel, le dormeur peut répondre à ce qu'il perçoit comme une attaque en sortant une arme et en tirant à trois reprises sur le concierge.

Le Dr. Cramer Bornemann affirme que la majorité des affaires criminelles auxquelles il est confronté découlent de réveils brutaux comme celui-ci. Selon lui, la violence est généralement dirigée vers une personne proche du dormeur, et il cite plusieurs exemples assez effrayants : un homme réveillé par un bruit soudain qui a tiré sur sa petite amie, croyant se défendre contre un intrus ; un père qui a battu son fils de 18 mois à mort, alors qu'il pensait repousser une bête qui attaquait l'enfant.

Le Dr. Cramer Bornemann souligne, et les tribunaux acceptent, que les gens qui se montrent violent au cours d'un épisode de parasomnie n'agisse pas consciemment ni volontairement. Mais si l'intentionnalité est importante au tribunal, elle l'est moins pour la personne qui a été victime des coups de hache.

Alors, comment savoir si vous partagez votre vie avec une personne potentiellement capable de vous tuer dans son sommeil ?

Un article de janvier 1931 paru dans le Register-Guard d'Eugene à propos de Michael Filosa, un homme de Brooklyn accusé de meurtre dans son sommeil. Image: Register-Guard

D'abord, méfiez-vous de Damien. Entre 12 et 18% des enfants sont somnambules, contre 4% des adultes. Le Dr. Cramer Bornemann explique cette différence par le fait que le cerveau des enfants est toujours en cours de formation, notamment en ce qui concerne les connexions électriques qui permettent de passer en douceur d'une phase de sommeil à une autre. Les personnes qui ont été somnambules pendant l'enfance ont plus de chances d'être victimes de parasomnies à l'âge adulte.

Le Dr. Cramer Bornemann a une astuce pour limiter les risques pour ceux qui dorment avec un(e) somnambule : "Si vous avez affaire à un somnambule, tentez de le rediriger doucement vers son lit. Si vous essayez de le pousser trop brusquement, vous risquez de déclencher un réflexe défensif qui peut être très violent - la personne peut vous frapper, se déchaîner totalement, ou même se saisir d'un objet à proximité tel qu'un couteau... Elle vous frappera sans savoir qui elle attaque, c'est un instinct primaire."

Pour quiconque est prédisposé aux parasomnies, certaines influences extérieures peuvent accroître la fréquence ou l'intensité des épisodes. Les principaux facteurs de risque sont le manque de sommeil, le stress et l'anxiété.

Par exemple, on a découvert qu'Ivy Cogdon souffrait d'"une forme d'hystérie" et que son stress avait tendance à s'insinuer jusque dans ses rêves. Après avoir entendu que ses voisins élevaient des araignées (ce qui suffirait à susciter des cauchemars chez bien des gens), elle avait rêvé que sa maison en était infestée. Cette nuit-là, elle s'était réveillé alors qu'elle tentait de chasser des araignées fictives du visage de sa fille.

La nuit où elle tua sa fille, elles avaient évoqué la Guerre de Corée, qui inquiétait beaucoup Mme Cogdon. Avant de lui dire bonne nuit, sa fille lui avait dit de ne pas s'inquiéter : "la guerre n'est pas encore à notre porte." La graine était plantée.

Certains substances peuvent aussi empirer les choses, y compris celles qui sont censées aider à mieux dormir. Le Dr. Cramer Bornemann prévient : "Les somnifères engendrent souvent des niveaux de conscience et d'éveil très élevés. J'ai étudié plus de 300 affaires criminelles concernant des actes de violence commis pendant le sommeil, et dans un tiers de ces affaires, les coupables avaient consommé de l'Ambien ou des somnifères."

Autrement dit, si des indices vous laissent penser que vous ou votre compagnon de lit pourriez être concerné par de tels problèmes, évitez le manque de sommeil, le stress et les somnifères, et faites en sorte de ne pas trop parler de guerre et de violence avant de dormir. Évidemment, ne laissez jamais un somnambule dormir avec une arme à portée de main, et au pire, fermez bien la porte de sa chambre à double tour.