La paralysie du sommeil est un horrible cauchemar éveillé

Une nuit, quand j’avais 17 ans, je me suis réveillé dans le noir complet, et j’étais totalement paralysé.

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12 Mai 2016, 10:42am

Image: Nicolas Bruno

Une nuit, quand j'avais 17 ans, je me suis réveillé dans le noir complet, et j'étais totalement paralysé.

Au moins, je pouvais entendre ce qui se passait autour de moi. C'est même pour ça que j'étais réveillé : quelqu'un tambourinait à la porte au beau milieu de la nuit, avec insistance, détermination et même une pointe de colère que je devinais.

Je voyais également très bien. Mes yeux étaient grand ouverts et fixaient le plafond. Mais ma tête, elle, était totalement bloquée, comme vissée. J'essayais de crier, de prévenir mes parents de la présence de ce mystérieux intrus qui martelait notre porte et du mal qu'il allait indubitablement nous faire. Impossible de crier. Les coups sur la porte s'intensifiaient.

Malgré tous mes efforts pour soulever mon corps du lit dans lequel il restait obstinément encastré et aller me cacher le plus vite possible, rien ne se passait. Quelque chose d'horrible allait m'arriver. À toute ma famille. La porte allait finir par céder. Quiconque se trouvait à l'extérieur s'apprêtait à entrer, et j'étais totalement immobilisé et désespérément seul.

Je n'avais jamais eu aussi peur de toute ma vie. En y repensant un peu plus tard, j'ai réalisé que j'aurais eu tout aussi peur s'il n'y avait pas eu ces coups sur la porte et si je n'avais pas été convaincu que quelque chose de terrible allait se produire. Ce qui m'avait vraiment terrifié, c'était de réaliser que mon corps, à cet instant, s'était complètement dissocié de mon esprit. Mon corps était en quelque sorte une voiture coulant vers le fond d'un lac, et moi son passager captif attendant une noyade inévitable.

Je ne me souviens pas combien de temps ça a duré, mais ça a fini par passer. J'ai rapidement compris que la personne qui toquait à la porte était mon frère aîné, qui venait nous rendre visite par surprise et avait eu un problème sur la route. Mais il m'a fallu quelques années pour comprendre que cette incapacité à bouger, et la terreur qui s'en était suivie, avait un nom. La paralysie du sommeil.

"La nuit, lorsqu'elle s'endormait, elle avait parfois le sentiment que le Diable la tenait"

En tout cas, c'est le nom qu'on lui donne aujourd'hui. Le terme a été forgé par le Dr. S. A. Kinnier Wilson en 1928, dans la revue médicale Brain. La description de l'époque rappellera quelque chose à quiconque en a déjà souffert : un homme avait rêvé d'un meurtrier, et le rêve s'était poursuivi alors qu'il était conscient. Le patient en question « était resté immobile, allongé sur le sol, incapable de bouger mais extrêmement angoissé. »

Cela ne signifie pas que la paralysie du sommeil soit un phénomène relativement récent. Un médecin hollandais nommé Isbrand van Diemerbroeck décrivait déjà en 1664 quelques cas qui ressemblaient fort à des crises de paralysie du sommeil, dont l'un, intitulé « D'un cauche-mar », aurait très bien pu être écrit par Mary Shelley.

« La nuit, lorsqu'elle s'endormait, elle avait parfois le sentiment que le Diable la tenait, ou qu'un grand chien l'étouffait, ou encore qu'un bandit était assis de tout son poids sur sa poitrine, de manière qu'elle ne pouvait ni parler ni respirer, et que quand elle cherchait à réagir elle était incapable de mouvoir le moindre de ses membres », écrivait van Diemerbroeck, qui préconisait de faire de l'exercice et de boire des jus pour remédier à ces attaques nocturnes.

Mais ce n'était pas non plus la première mention du phénomène, loin de là. En remontant dans le temps, on retrouve des références à la paralysie du sommeil dans la Perse médiévale, dans l'Antiquité grecque, et même dans la Chine du 5ème siècle av. J.-C. En cherchant bien, on doit sans doute pouvoir trouver une peinture rupestre d'un tigre à dents de sabre assis sur la poitrine d'un Néandertalien paralysé, quelque part dans une grotte. La paralysie du sommeil est aussi vieille et universelle que la peur elle-même.

Mais ce n'est pas juste une histoire de peur. C'est un mélange complexe de phénomènes physiologiques et psychologiques qui vous forcent à faire face à vos pires cauchemars les yeux grand ouverts.

Prenez par exemple une nuit de sommeil normale, pour peu que ça vous arrive de temps en temps. Votre corps traverse cinq phases de sommeil, dont la dernière est le sommeil paradoxal. Rappelez-vous vos cours de SVT : c'est la phase où vous rêvez.

Et c'est super ! C'est merveilleux de rêver. Mais cela peut aussi être dangereux, car votre imbécile de corps ne réalise pas toujours que votre cerveau est juste en train de se faire des films. S'il le peut, votre corps réagit à vos rêves, ce qui peut conduire à un autre désordre terrifiant baptisé trouble du comportement en sommeil paradoxal (TCSP).

Image: Nicolas Bruno

Vous connaissez déjà le somnambulisme, qui peut techniquement être une forme de TCSP s'il se produit au cours du sommeil paradoxal. Mais la plupart des crises de TCSP n'ont pas grand-chose à voir avec le simple fait de se balader dans le couloir de votre maison. Disons les choses autrement : techniquement, que vous jongliez avec des balles ou avec des sabres enflammés, ça reste du jonglage. Mais ça n'a rien à voir.

Le comédien et scénariste Mike Birbiglia a transformé ses propres expériences avec le TCSP en un spectacle très drôle intitulé Sleepwalk with Me, devenu par le suite un livre puis un film. Très drôle, mais aussi parfaitement terrifiant : lorsqu'il avait 25 ans, Birbiglia s'est jeté par la fenêtre (fermée) d'une chambre d'hôtel située au deuxième étage. À ce moment-là, dans son rêve, il tentait d'échapper à un missile à tête chercheuse.

Si tout le monde n'est pas victime de TCSP, c'est parce que le cerveau possède une sorte de soupape de sécurité. « Lorsque nous rêvons… des vagues de signaux marquant le début du sommeil paradoxal se diffusent dans notre cortex, ce qui produit les images que vous voyons dans nos rêves, explique James Allan Cheyne, expert en paralysie du sommeil et professeur à l'université de Waterloo. Dans le même temps, d'autres signaux se diffusent le long de la colonne vertébrale, supprimant au passage d'autres types de signaux qui mettraient normalement nos muscles en mouvement. »

Autrement dit, votre corps se paralyse de lui-même au cours du sommeil paradoxal, afin de vous empêcher de vous vautrer lamentablement dans les escaliers quand vous rêvez que vous marquez le but de la victoire en finale de la Coupe du monde.

La paralysie du sommeil, c'est ce qui se passe quand vous vous réveillez avant que les effets de ces signaux se soient dissipés. Votre corps est toujours paralysé pour vous empêcher de faire n'importe quoi. Mais aussi, haha, c'est marrant : vous êtes toujours en train de rêver, en fait.

« Vous êtes conscient et éveillé, mais d'une certaine manière vous êtes toujours en phase de sommeil paradoxal, explique Brian Sharpless, professeur de psychologie à la Washington State University et auteur d'un ouvrage récent sur la paralysie du sommeil. Vous êtes paralysé et en train de rêver, mais contrairement à ce qui se passe habituellement, tout cela se produit alors que vous êtes éveillé et capable de regarder autour de vous. »

Et ce n'est pas n'importe quel type de rêves. Sharpless estime qu'un tiers environ des rêves « normaux » sont des cauchemars, contre 80 à 90% des rêves qui surviennent au cours d'un épisode de paralysie du sommeil. « On peut deviner pourquoi, dit-il. Si vous êtes allongé sur le dos et que vous ne pouvez pas bouger, c'est assez terrifiant. Et si en plus vous avez des hallucinations, ça devient carrément la panique. »

Ma propre expérience de paralysie du sommeil était donc tout à fait classique. Les coups sur la porte m'ont réveillé sans me tirer totalement de mon sommeil paradoxal, me laissant paralysé dans les limbes de mon esprit, dans l'attente qu'un fou armé d'une hache abatte la porte. À vrai dire, je ne m'en suis pas trop mal sorti.

On disait que le démon ailé sodomisait ses victimes. La situation dégénéra rapidement.

Les cauchemars qui surviennent au cours d'un épisode de paralysie du sommeil peuvent être divisés en trois catégories, dont deux – l'Intrus et l'Incube – auraient tout à fait leur place dans une suite de Paranormal Activity. La troisième est baptisée « vestibulaire et moteur », ce qui est clairement moins fun.

Cheyne souligne que ces catégories sont assez larges, et que les expériences qu'elles décrivent peuvent grandement varier. Mais en même temps, c'est aussi lui qui les a définies en grande partie, dans un article scientifique qu'il a co-signé avec d'autres chercheurs en 1999.

Les incidents vestibulaires et moteurs – Cheyne parle d' « expériences corporelles inhabituelles » dans son article – sont relativement bénins, et parfois même plutôt agréables. « Vous avez un peu l'impression que votre corps bouge sans le vouloir, explique Sharpless. Vous pouvez avoir l'impression de flotter, ou de léviter, ou qu'on soulève votre bras. » Pas mal, non ? Un peu façon Sigourney Weaver dans Ghostbusters.

Les deux autres catégories sont nettement plus désagréables.

« Dans le cas de l'Intrus, on a la sensation d'une présence, comme s'il y avait quelqu'un ou quelque chose dans la pièce, m'a-t-il expliqué par e-mail. Et cette chose peut être vue, entendue, et même ressentie physiquement. Elle peut se déplacer dans la pièce, s'approcher du lit, et même grimper dessus. »

Flippant ! Surtout qu'à ce moment-là, vous êtes incapable de bouger. Pour ce que vous en savez, il se pourrait même que vous ne bougiez plus jamais, même si par miracle vous deviez survivre à l'attaque de l'horrible monstre qui s'approche de vous. À ce stade, hurler aurait au moins quelque chose de cathartique, mais vous n'y parvenez pas ; à vrai dire, vous avez même du mal à respirer. Il ne reste donc plus qu'à attendre.

Pour ma part, j'ai eu de la chance, au sens où ma propre expérience de l'Intrus incluait une personne bien réelle (et non menaçante). Ça m'a sans doute permis de m'en remettre plus rapidement que s'il s'était agi d'une sorte de démon à trois têtes. J'ai aussi eu de la chance de ne pas avoir affaire à l'Incube :

« Dans le scénario de l'Incube, l'expérience se poursuit quand la créature en question grimpe sur le "dormeur", détaille Cheyne, parfois en l'étouffant, voire en l'agressant physiquement et sexuellement. » Vous pouvez dire merci à votre cerveau. C'est le démon de van Diemerbroeck.

Image: Nicolas Bruno

Au mois de février 1995, on vit apparaître une rumeur à Zanzibar : un esprit agressait les hommes comme les femmes au beau milieu de la nuit. Son nom était Popobawa, ce qui signifie « chauve-souris ailée », car c'était la forme que la créature en question prenait le plus souvent, bien qu'elle soit parfois invisible.

Comme le racontait l'anthropologue Martin Walsh en 2009, des attaques de Popobawa furent rapidement signalées un peu partout dans le pays, passant de maison en maison puis de village en village, jusqu'à devenir une véritable épidémie paranormale.

On disait que le démon ailé sodomisait ses victimes. La situation dégénéra rapidement. À un moment, les habitants de Zanzibar City tuèrent ce qu'ils croyaient être le Popobawa, et qui sans surprise s'avéra être un homme atteint d'une maladie mentale. La terreur reprit de plus belle. Puis, trois mois après les premiers récits, les attaques de Popobawa cessèrent.

Une nation entière soumise aux attaques d'un démon chauve-souris assoiffé de sexe, voilà un scénario digne d'un film de science-fiction de série Z. Dans la réalité, c'est évidemment impossible. En revanche, que ces rumeurs aient engendré des paniques collectives allant jusqu'au meurtre, c'est beaucoup moins étonnant.

C'est bien ce qui s'est produit. Puis à nouveau, à un degré moindre, en 2007 (« Des agressions sexuelles attribuées à un démon », avait titré la BBC à l'époque). Mais comment ?

« Typiquement, les attaques de Popobawa suivaient le schéma suivant : la "victime" se réveillait en pleine nuit et se voyait attaquée par une créature aux contours flous, qui généralement lui "écrasait" la poitrine et les côtes et l'étouffait jusqu'à ce qu'elle ne parvienne plus à respirer et perde même connaissance, écrit Walsh. Les victimes racontaient toutes avoir été terrifiées et totalement paralysées au cours de l'attaque. »

Un Intrus. Un Incube. L'impossibilité de réagir. La respiration difficile. Le Popobawa, selon Walsh, n'avait rien d'un démon. C'était une forme de paralysie du sommeil tout ce qu'il y a de plus classique, mais à grande échelle.

L'exemple de Zanzibar est extrême, mais pas isolé. Chaque culture a sa version du Popobawa. Chaque jour, des gens pensent apercevoir des fantômes. Et nous avons tous été effrayés par des bruits suspects entendus la nuit.

« On pense que la paralysie du sommeil est une explication valide à de nombreuses croyances paranormales, dit Sharpless. Les enlèvements par des aliens ; les visites de fantômes et de démons ; plus récemment, les "créatures de l'ombre". Si vous lisez les récits qu'en font les gens, cela ressemble beaucoup à de la paralysie du sommeil. »

« De nombreuses cultures ont donné un nom unique à la paralysie du sommeil, mais c'est bien la même expérience qu'on retrouve derrière tous ces noms, explique Kevin Morton, qui a fondé un site dédié à la paralysie du sommeil il y a cinq ans. Au Japon, on parle de "Kanashibari" (esprit vengeur), en Thaïlande de "Phi um" (fantôme enveloppant), et de "Hauka'l po" (marcheurs nocturnes) à Hawaii. »

De la même manière que nous attribuons parfois une coïncidence heureuse à l'action d'un ange gardien ou de Dieu lui-même, nous projetons nos terreurs les plus intimes sur la paralysie du sommeil.

Sleep paralysis being blamed on ghosts, spirits, and demons transcends cultures, but you can count on Japan to give it the perfect anime treatment.

On ne sait pas exactement combien de personnes sont concernées par la paralysie du sommeil au moins une fois dans leur vie. Sharpless estime ce nombre à 8% de la population, un chiffre qui grimperait jusqu'à 28% chez les étudiants et 32% chez les personnes atteintes de troubles psychiatriques. Il pense que ces groupes sont davantage concernés en raison de leurs cycles de sommeil perturbés, ce qui favorise la paralysie du sommeil. Cheyne souligne quant à lui que le phénomène est plus répandu « dans les sociétés dont la culture est très imprégnée d'histoires d'esprits et de fantômes. »

Malgré la prévalence de la paralysie du sommeil, particulièrement au sein de certains groupes, il n'y a eu que peu de travaux menés en vue de proposer un traitement efficace. Dans un article de 2014, Sharpless et sa collègue Jessica Lynn Grom ont proposé quelques méthodes préventives (par exemple, changer de position ou de rythme de sommeil), ainsi que des techniques susceptibles de rendre l'expérience moins pénible. La plus efficace ? Essayer de se calmer si vous le pouvez, tout simplement. Concentrez-vous sur vos extrémités, jusqu'à ce que vous parveniez à les bouger. Essayez d'oublier le démon assis sur votre poitrine.

Évidemment, c'est nettement plus facile si vous êtes conscient de ce qui est en train de vous arriver, et même tout simplement si vous savez ce qu'est la paralysie du sommeil. C'est un trouble dont on parle peu, sans doute parce qu'il n'est pas évident d'en parler. Je n'ai parlé à personne de ma propre expérience pendant des années, et quand j'ai fini par le faire, je savais déjà de quoi il s'agissait. Avant cela, j'avais trop peur que ce soit le signe d'un problème plus grave, d'un dysfonctionnement de mon corps ou de mon esprit.

« La paralysie du sommeil est difficile à évoquer, affirme Morton, dont le site a reçu des centaines de témoignages de gens paniqués. C'est une expérience tellement folle – se réveiller paralysé, en ayant des hallucinations terrifiantes et parfois à caractère sexuel – que ceux qui y sont confrontés sont souvent réticents à en parler, de peur d'être pris pour des fous, ou juste d'être stigmatisés. »

Morton pense qu'Internet peut permettre de remédier à ce triste constat ; il suffit d'une rapide recherche pour comprendre qu'on n'est ni possédé, ni fou. Et de fait, on en parle de plus en plus.

La vidéo ci-dessus est un court extrait de The Nightmare, un documentaire réalisé par Rodney Ascher, qui met en scène de véritables descriptions d'épisodes de paralysie du sommeil. Acher, qui a précédemment réalisé l'excellent film Room 237, s'est penché sur le sujet après avoir été lui-même victime d'une attaque. Le court-métrage Devil in the Room, sorti en 2014, a une approche similaire, tandis que le photographe Nicolas Bruno a pour sa part réalisé une série de photos représentant les horreurs qu'il a vues au cours de ses propres expériences.

La plupart des rêves s'arrêtent quand ils l'ont décidé, pas quand vous le voulez. Mais il vaut mieux être un minimum conscient pour gérer l'après-coup. Même si vous ne pouvez rien faire contre la paralysie du sommeil, vous pouvez apprendre à apprivoiser ses répercussions.

Il est rassurant de savoir que le démon qui compresse votre poitrine se trouve en réalité dans votre tête. Et qu'en plus, vous n'êtes pas le seul à avoir des démons dans la tête.