FYI.

This story is over 5 years old.

Tech

Avec Redirect Method, Google veut couper l'herbe sous le pied de Daesh

Google prétend dissuader les aspirants djihadistes grâce à un astucieux système de redirection. Faut-il y croire ?

La question dévore les colonnes et les plateaux après chaque attentat islamiste : comment peut-on se décider à ouvrir le feu dans une salle de concert, égorger un prêtre ou assassiner des enfants ? On parle de petite délinquance et d'allers-retours en prison, de passages par une mosquée fondamentaliste et de voyages en Syrie, d'actes terroristes passés, de conversations sur les réseaux sociaux et les services de messagerie. L'équation est différente à chaque fois mais toujours complexe, parfois même insoluble. Ce processus qui fait se mélanger idéologie extrême et action violente, c'est la radicalisation. Depuis que l'Etat islamique s'est imposé comme la nouvelle référence du terrorisme djihadiste, les manières dont elle peut être enrayée font l'objet de débats de plus en plus angoissés. Les lieux de culte sont placés sous surveillance, des unités de prévention sont ouvertes dans les établissements pénitentiaires, les enseignants sont formés pour détecter les élèves à risque. Sur internet aussi, on se mobilise : depuis un an, le think tank Jigsaw travaille sur un programme de lutte contre la radicalisation en ligne qui entrera bientôt dans une nouvelle phase.

Publicité

L'année dernière, Jigsaw portait encore le nom de Google Ideas. Cette société rattachée à la multinationale Alphabet s'est donné pour mission de "créer des technologies pour protéger les populations vulnérables et combattre les menaces sécuritaires les plus sérieuses du monde". Depuis son ouverture en 2010, "ses équipes d'ingénieurs, de scientifiques, de chefs de produit et d'experts" ont développé de nombreux outils de lutte contre "les problèmes géopolitiques les plus coriaces" : une plate-forme de lutte contre l'extrémisme, un bouclier de protection contre le piratage, une carte des attaques informatiques… Son projet anti-radicalisation djihadiste,Redirect Method, allie les algorithmes publicitaires de Google et l'énorme vidéothèque de YouTube dans le but de dissuader les internautes qui envisagent de rejoindre l'Etat islamique. Le programme repose sur 1 700 phrases et mots-clés qui pourraient venir à l'esprit des aspirants lions du Califat, comme "Fatwah pour le djihad en Syrie" ou "Amaq News". Grâce à Redirect Method, l'internaute qui soumet ce genre de requête à Google se verra proposer deux séries de vidéos en résultats sponsorisés. Certaines sont des témoignages de djihadistes repentis, d'autres des images de la vie quotidienne au sein des territoires contrôlés par Daesh. De quoi faire réfléchir les candidats à la guerre sainte, pense le think tank.

"Fondamentalement, Redirect Method est une campagne de publicité ciblée, a expliqué la directrice de la recherche et du développement de Jigsaw, Yasmin Green,au magazine en ligne Wired. Prenons ces individus qui sont vulnérables aux messages de recrutement de l'EI et montrons leur plutôt des informations qui les réfutent." Difficile de savoir si l'initiative décourage vraiment les internautes qui contemplent l'idée d'un départ vers la Syrie. Cependant, elle attire bel et bien leur attention : en début d'année, Redirect Method est parvenu à entraîner 320 000 personnes vers ses playlists lors d'un galop d'essai d'environ deux mois. Les liens sponsorisés les plus performants du programme ont été visités trois à quatre fois plus souvent que ceux d'une campagne de publicité classique. Leurs titres alléchants - "L'EI est-il légitime ?" ou "Vous voulez rejoindre l'EI ?" - y sont sans doute pour quelque chose. Mieux encore, ceux qui se sont laissés entraîner sont restés sur YouTube deux fois plus longtemps qu'un internaute lambda. Porté par ce succès, Jogsaw a décidé de réitérer l'expérience. D'ici à la fin du mois de septembre, la société relancera Redirect Method en Amérique du Nord pour une seconde phase qui visera tant les apprentis djihadistes que les suprématistes blancs.

L'efficacité potentielle de Redirect Method doit être relativisée. D'après Benjamin Ducol, docteur en sciences politiques et chercheur associé de la chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme, la technique de la contre-propagande ne suffit pas à endiguer l'influence numérique de l'Etat islamique. "Les stratégies de contre-discours actuellement mises en œuvre (…) partent d'une croyance extrêmement naïve selon laquelle il suffirait de proposer des discours alternatifs pour que les individus abandonnent leurs croyances,a-t-il déclaré au Mondeen décembre dernier. Cette perspective voit les croyances en vase clos, alors qu'elles possèdent une dimension hautement sociale. En effet, si les individus croient, c'est aussi en raison de l'écosystème dans lequel ils sont insérés. Changer le message auquel ils sont exposés n'est pas suffisant, comme le démontrent les innombrables études dans le champ de la communication, du marketing politique et de la psychologie sociale." Montrer la vérité ou contredire l'organisation terroriste ne suffit pas, sans doute pas plus que censurer les contenus extrémistes à tour de bras. L'équation de la radicalisation est bien loin d'être résolue.