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Des chirurgiens expliquent comment ils ont réussi une greffe de pénis

Vu le nombre d'hommes dont le système urogénital à été endommagé après un accident, il est grand temps que la greffe pénienne devienne une opération de routine.

par Jason Koebler
17 Mai 2016, 10:42am

Il y a quelques jours, des scientifiques de l'Hôpital général du Massachusetts ont réalisé avec succès la première transplantation de pénis sur le sol américain.

Les chirurgiens plastiques Curtis Cetrulo et Dicken Ko ont réalisé une opération de 15h sur Thomas Manning, un homme de 64 ans dont on avait ôté une partie du pénis pour éviter la propagation d'un cancer.

Deux transplantations de pénis ont été réalisées jusqu'alors: une en Chine, en 2006, qui a échoué, et une parfaitement réussie en Afrique du sud, en 2014.

Même si la transplantation de pénis constitue un acte chirurgical exceptionnel, les traumatismes urologiques ne sont pas rares. Cartel et Ko expliquent que de nombreux hommes, dont beaucoup sont des vétérans de l'armée, se lamentent en silence sur leur pénis endommagé suite à des combats en Iraq ou en Afghanistan.

Ainsi, Cetrulo, Ko et Manning ont décidé de communiquer le plus possible autour de cette procédure, dans le but qu'elle devienne un acte chirurgical plus répandu. Comme on peut s'en douter, la transplantation de pénis est difficile à réaliser, pour de nombreuses raisons. Tout d'abord, elle constitue un défi technique, notamment sur les patients qui ont subi une amputation complète du pénis, puisqu'il faut « prélever des tissus de la jambe ou du bras, les rouler en forme de tube, puis placer un cathéter au centre de l'amas de chair. »

Cetrulo et Ko explique que leur priorité est que le pénis transplanté ressemble à un pénis parfaitement normal. Ensuite, l'organe en question doit permettre d'uriner debout, et non de laisser jaillir de l'urine de manière anarchique. Enfin, le pénis doit pouvoir regagner une fonction sexuelle normale, à terme. Le patient devra travailler avec un thérapeute pendant plusieurs fois pour y parvenir.

« Connecter l'urètre au pénis transplanté n'est pas si dur que ça. Nous avons déjà cette expérience grâce à la chirurgie plastique. L'urètre est un organe fragile qui peut être endommagé dans des circonstances diverses. »

J'ai interviewé les médecins afin de comprendre comment le pénis du donneur avait été choisi, comment était réalisée la procédure, et surtout pour connaître l'état d'esprit du patient transplanté.

MOTHERBOARD : Comment marche une transplantation pénienne ? Pourquoi avez-vous choisi de réaliser cette procédure ?

Cetrulo : Nous avions réalisé des greffes de main et de visage auparavant. C'était en quelque sorte le prochain défi sur la liste.

On appelle cela une « allogreffe composite vascularisé, » ce qui signifie que les organes sont reconstitués à partir de peau et d'autres types de tissu. Dans le cas d'une greffe de rein, on prend le rein d'un donneur et on le greffe, point. Mais dans le cas d'une main par exemple, il faut gérer les tendons, les nerveux, les vaisseaux sanguins : l'organe est vascularisé. 'Allogreffe' signifie que le greffon vient d'une autre personne. »

Évidemment, le système urogénital est lui aussi très complexe. C'est une greffe encore plus difficile à réaliser qu'une greffe de main, car vasculairement parlant, c'est un beau bordel.

Comment se passe l'opération ? En quoi est-elle si difficile à réussir ?

Ko : L'urètre est la plus grande structure à reconstruire, on commence donc par là. Elle constitue une sorte d'échafaudage sur lequel on s'appuiera pour le reste de l'opération. Ensuite, il suffit de connecter les éléments les uns aux autres. Il s'agit en quelque sorte de recréer un vaste réseau de veines, d'artères, de tissus nerveux.

Il existe de nombreuses veines et artères différentes dans un pénis. Image: baus.org.uk

Connecter l'urètre au pénis transplanté n'est pas si dur que ça. Nous avons déjà cette expérience grâce à la chirurgie plastique. L'urètre est un organe fragile qui peut être endommagé dans des circonstances diverses. La technique n'est pas récente. L'urètre est ensuite assemblé en forme d'ancre. On place ensuite un cathéter dans la vessie, puis vient le plus difficile : connecter tous les tissus vasculaires et les nerfs.

« Tout ce qui peut m'aider est le bienvenu. J'ai juste envie de me sentir complet de nouveau et de pouvoir me regarder dans le miroir. »

L'opération a apparemment été un succès. Le patient pourra bientôt se servir pleinement de son pénis, n'est-ce pas ?

Ko : Nous avons hiérarchisé trois priorités. D'abord, l'apparence. Il veut un pénis qui ressemble à un pénis parfaitement normal. Ensuite, il veut pouvoir uriner sans problème, et projeter l'urine devant lui lorsqu'il se tient debout. Enfin, le troisième objectif est de pouvoir retrouver l'usage sexuel de son organe. Cela prendra davantage de temps.

Comment se passera la rééducation ?

Cetrulo : D'abord, le patient devra travailler avec une équipe d'urologues qui s'assureront qu'il est capable d'uriner à l'aide du cathéter. Ensuite, une spécialiste de médecine sexuelle l'aidera à retrouver des sensations dans un cadre sexuel. Ce sera l'étape la plus longue et la plus délicate, car elle permettra de fournir un soutien psychologique essentiel au patient.

Est-ce que ses futur(e)s partenaires sexuel(e)s pourront voir qu'il a subi une greffe ?

Cetrulo : Nous espérons que l'opération passera parfaitement inaperçue. Il aura des cicatrices, mais l'organe en lui-même ressemblera à un pénis normal.

« Le taux de suicide pour cette population se situe entre 15 et 50%. »

Comment se passe la recherche d'un donneur compatible ?

Cetrulo : Les donneurs sont sélectionnés par la principale organisation d'approvisionnement en organes du pays, la New England Organ Bank. Ils utilisent un protocole spécifique pour contacter les familles et trouver un donneur de pénis potentiel. Une fois qu'ils l'ont identifié, ils appellent l'hôpital.

Ça se passe de la même façon que pour les autres organes. Nous travaillons avec la new England Organ Bank pour obtenir les tissus dont nous avons besoin, en sachant que leur priorité est bien sûr les organes vitaux, et que nous viendrons en second.

Avez-vous eu du mal à trouver un pénis de la même taille que celui que possédait le patient ?

Cetrulo : On peut moduler l'anatomie du pénis du donneur dans une certaine mesure pour que le receveur le reconnaisse comme le sien. Mais bien sûr, il y aura toujours des variations, que l'on essaie de limiter au maximum.

Devez-vous faire attention au groupe sanguin du donneur ? Comment évaluez-vous le risque de rejet ?

Ko : Évidemment, le donneur et le receveur ont le même groupe sanguin. Nous avons donc testé les anticorps du receveur pour voir s'ils étaient destinés à attaquer les cellules du donneur ; le risque de rejet aigu était faible.

« Quand il voulait uriner debout, il s'aspergeait. »

Vous avez mentionné dans un article du New York Times que vous comptiez beaucoup communiquer autour de cet événement, dans le but d'encourager une banalisation de la procédure. Peut-on dire que votre opération servira de preuve de concept ?

Cetrulo : Nous espérons qu'il s'agira bientôt d'une opération de routine. Évidemment, il faudra du temps avant que l'éthique médicale intègre l'idée qu'une greffe de pénis est quelque chose de légitime, même si le pénis n'est pas un organe vital. Il y aura beaucoup d'obstacles à surmonter, notamment en ce qui concerne les réticences psychologiques des patients. Avec un peu de chance, nous pourrons bientôt aider de nombreux vétérans de guerre à accepter leur corps.

Cette opération est bien plus qu'une preuve de concept. Nous considérons qu'il s'agit d'une expérience cruciale car c'est notre premier cas de greffe de pénis, mais nous sommes si vigilants et si bien préparés que nous sommes persuadés que tout se passera bien pour ce patient. Ce serait formidable que les 100 prochaines greffes péniennes se passent aussi bien que celle-ci.

À la lecture de votre article, le patient semble être une personne remarquable. Pouvez-vous nous en dire plus que son état d'esprit tout au long de la procédure ?

Ko : C'est un type incroyable. Il y a quatre ans, quand il a perdu une partie de ton pénis, ça a été très dur pour lui. Avant son cancer, son pénis marchait très bien. Mais après ça, il a perdu sa capacité à uriner normalement. Quand il voulait uriner debout, il s'aspergeait. Il a également perdu sa capacité à avoir des érections, ce qui l'a rendu très malheureux. Quand on lui a présenté l'opportunité de se faire opérer, il n'a pas hésité. « Tout ce qui peut m'aider est le bienvenu. J'ai juste envie de me sentir complet de nouveau et de pouvoir me regarder dans le miroir, » disait-il. C'est un sujet sur lequel la société doit progresser : une médecine de type holistique. Traiter l'organe, et traiter aussi la fonction. Donner toute son importance à la santé mentale, penser à l'humain derrière la maladie.

Cetrulo : Nous avons été inspirés par l'expérience d'un collègue à Walter Reed (un hôpital militaire américain).

Des jeunes hommes revenant d'Iraq ou d'Afghanistan avaient subi des blessures urologiques atroces, et étaient traumatisés. C'est un chirurgien chevronné qui avait déjà eu affaire à de nombreuses lésions urologiques, mais il n'avait pas été préparé à cela. Il nous a dit qu'il fallait absolument faire quelque chose pour ces patients. Le projet a immédiatement été organisé autour des patients eux-mêmes et de leurs besoins, et c'est toujours le cas. Ça a été important pour nous de prendre connaissance du cas de ces patients, qui souffraient en silence. Leur infirmité était si difficile à porter qu'ils n'arrivaient pas à en parler avec leurs amis proches, ou même avec leur femme. Le taux de suicide pour cette population se situe entre 15 et 50%. Comme on peut l'imaginer, des gamins de 18-20 ans à peine qui reviennent du front et n'arrivent plus à uriner sont très vite enclins au désespoir.

Avant la greffe, quelles étaient les options de ces patients ? Des prothèses, peut-être ?

Cetrulo : Jusque-là, nous faisions de la chirurgie réparatrice en prélevant des tissus de la jambe ou du bras, en les roulant en forme de tube avant de placer un cathéter au centre de l'amas de chair pour lui donner une allure réaliste.

Pour le moment, le pénis a à peu près rempli les deux premiers objectifs (aspect et fonction urinaire). Parfois le patient parvient à uriner debout, parfois non. Dans tous les cas, la performance réalisée est incroyable.