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Avec le Petit Poucet du foot US en France

Loin des salaires mirobolants des stars de la NFL, plongée dans le quotidien des Libérions, les joueurs de foot US de Sélestat, entre soirées promotionnelles en boîte et entraînements par -10 degrés.
16.2.17
Aurélien Knecht

Imaginez un no man's land humide coincé entre un cours d'eau, un stand de tir et une voie ferrée. Mettez-y un terrain de football recouvert de neige et balayé par un vent glacial. Rajoutez des températures négatives et une vingtaine de casques de football américain qui s'entrechoquent. Bienvenue à l'entrainement des Libérions, qui évoluent dans la plus petite division du football américain en France. Formés d'une entente entre les libérateurs de Colmar, qui tiennent leur nom d'Auguste Bartholdi (sculpteur français auteur de la Statue de la Liberté, ndlr), et les lions de Sélestat, les Libérions s'entraînent tous les vendredis soir à Sélestat, petite ville alsacienne de 20 000 habitants. Autant dire que le vivier de joueurs est plutôt réduit, dans une région où le football, le rugby et le basket prennent déjà beaucoup de place. Malgré tout, une bande de passionnés s'est lancée dans l'aventure en 2005, à quelques encablures de là, dans la ville de Colmar. Onze ans après leurs débuts chaotiques, ils remportent le titre de champion d'Alsace en 2016, la consécration d'une évolution longue et fastidieuse.

Les Libérions à l'entraînement.

L'histoire est partie d'une idée un peu folle : créer un club de football américain sans infrastructures, sans argent, sans équipements, et surtout avec très peu de joueurs. Philippe Graff, actuel président des Libérateurs de Colmar, était là au commencement. Il se souvient de ces débuts, aussi galères que folkloriques : « On a commencé à cinq et souvent on était deux à l'entrainement ! Très vite, on a imprimé une photo de l'équipe, avec un texte au dos invitant à venir essayer le sport. On a déambulé à sept dans les rues de Colmar à distribuer des flyers et au final, on a recruté une personne. » Résultat, le tout premier match de championnat se joue avec un effectif de 12 joueurs dont un invalide. Malgré tout, les Libérions remportent le match 14 à 6. Revigorés par ce succès, ils réfléchissent à de nouvelles stratégies de recrutement.

S'en suivent d'interminables soirées passées dans les boîtes et les bars du coin, casques sur la tête et équipements sur les épaules, à tenter d'appâter les fêtards. Florent Rougier, coach assistant et joueur, faisait partie de cette caravane publicitaire improvisée : « On a fait plusieurs évènements avec nos équipements pour attirer les gens. On a organisé des soirées américaines en boîtes de nuit, on a fait des carnavals, écumé les bars… » Les jeunes du coin regardent comme des extraterrestres ces mecs qui se baladent en tenue de footballeurs américains entre le bar les Incorruptibles et le Select Club, boîte de nuit perdue dans la zone industrielle de la ville. D'autres découvrent ce sport nouveau pour eux, posent des questions. « C'était vraiment très dur, car même si ça semble intéresser au premier abord, les gens ont peur du côté "violent" ou du coût de l'équipement. La brutalité du sport en a refroidi pas mal », observe Quentin Jacob, running back en attaque des Libérions. Résultat, la nouvelle campagne de recrutement nocturne ne s'avère non plus pas être un franc succès : un joueur seulement grossit les rangs des Libérions.

Mais à force de persévérance, de bouche-à-oreille et d'une communication maitrisée sur les réseaux sociaux, les effectifs vont tout de même s'accroitre d'année en année pour passer de 5 à 10, 15, puis 37 licenciés seniors pour la saison 2016-2017. L'entente entre les clubs d'abord ennemis de Colmar et Sélestat va beaucoup aider. « J'ai fait pas mal de sports comme du judo ou du jujitsu mais je n'ai jamais vu un sport ou tu crées des liens aussi forts. Avant l'entente avec l'équipe de Colmar, nous étions encore ennemis sur le terrain. Après quelques semaines à nous entrainer tous ensemble, on s'appelait déjà tous "frères", on était déjà unis autour de la bannière des Libérions », sourit Quentin.

« L'avantage du foot US c'est que nos potes sur le terrain doivent nous protéger. On est tous là à veiller les uns sur les autres ! Si on n'est pas solidaire on ne peut pas avancer ! C'est ce qui peut faire la différence avec d'autres sports collectifs, le fait que l'on ait le droit de faire des blocs sur des joueurs sans ballon, pour protéger nos coéquipiers », rajoute Florent, qui vit en colocation avec un de ses coéquipiers, devenu ami. Florent est venu au football américain grâce à la célèbre franchise de jeu vidéo Madden sur Playstation : « J'ai découvert le football américain sur la Play grâce à Madden. En y jouant j'ai commencé à comprendre les règles et je me suis dit "Ouah, mais en fait c'est génial ! Il y a de la stratégie et en même temps du contact !". J'ai essayé dès que j'en ai eu l'occasion et mes premières impressions du jeu vidéo ont vite été confirmées. » Mais la bataille du recrutement gagnée, les Libérions ont dû également faire face aux problèmes liés aux manques d'équipements et d'infrastructures.

Petite référence à Bartholdi.

Les municipalités, habituées du foot et du rugby, voient d'un œil surpris ces mecs étranges arrivés dans leurs bureaux pour leur demander un terrain pour s'entraîner. A Colmar, les Libérateurs obtiennent l'autorisation de squatter le terrain d'entraînement des rugbymen, présents depuis 1963. « La mairie nous considère comme des illuminés, fans d'une discipline un peu décalée. J'ai l'impression qu'ils ne nous prennent pas vraiment au sérieux, malgré le championnat et le titre de champion d'Alsace. La preuve cet hiver avec les disponibilités du terrain : on nous a dit qu'il était trop gras pour pouvoir s'entraîner le lundi et le jeudi. Pourtant l'équipe de rugby colmarienne a eu le droit de s'entraîner le mercredi et vendredi soir », affirme le coach Vivien Battesti. En termes d'équipements, les joueurs mettent la main à la patte et parfois au porte-monnaie. Ils récupèrent des plots de chantiers pour délimiter le terrain à l'entraînement et certains sortent même du placard leurs Adidas Copa Mundial, la mythique chaussure de foot des années 80. Petit à petit, ils s'équipent sur des sites internet américains, avec des équipements non homologués par les normes européennes.

« La première année, on avait trouvé un sponsor pour l'achat des maillots "domicile" mais la somme ne suffisait pas. Comme on n'avait pas de moyens, j'ai mis de ma poche pour avoir un nombre de maillot suffisant pour jouer nos matches. Pour les maillots extérieurs, les joueurs ont dû acheter leurs propres tenues. On n'avait pas le choix si on voulait être aux normes », se souvient le président du club.

Conseil de guerre.

Les premiers matches s'avèrent épiques, en présence d'une cinquantaine de spectateurs et d'une équipe de la Croix-Rouge. « Nous avons clairement un public d'habitués : c'est la famille, les amis, ou les joueurs des équipes environnantes qui viennent nous voir. On essaye de se faire connaître du grand public via Facebook, internet et le bouche-à-oreille, mais c'est compliqué de faire venir monsieur tout-le-monde voir un sport qu'il ne connaît pas, sur un terrain boueux, sans gradins, au fin-fond d'un stade dans la périphérie de Colmar ou Sélestat », reconnaît le coach Vivien Battesti, lucide. Solidaires entre eux malgré les températures polaires et les plots de chantiers, les Libérions progressent et enchaînent les succès jusqu'à décrocher le titre de champion d'Alsace en 2016 face aux Patriotes de Riedisheim. Le genre d'épopée qui rend celle de Leicester bien fade à côté. Sauf que le succès des Libérions n'est pas récompensé à sa juste valeur. En effet, les règlements fédéraux ne permettent pas à une équipe issue d'une entente de monter en D3, la catégorie supérieure.

Crise de croissance oblige, en 2017, les Libérions évoluent toujours au même échelon. Et comptent bien conserver leur titre de champion d'Alsace acquis de haute lutte l'année passée. Pour cela, ils pourront s'inspirer de la victoire des New England Patriots lors de la finale du SuperBowl, qu'ils ont regardé tous ensemble, réunis autour d'une bière, d'un burger et de leurs souvenirs communs. Et qui sait, peut-être qu'au détour d'une sortie de boîte de nuit à Sélestat, ils tomberont un jour sur le prochain Tom Brady.

Sauf mention contraire, toutes les photos sont de l'auteur.