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Un bref historique du smiley

Des campagnes d'assurance des années 60 à la folie rave des années 90, l'itinéraire de la grosse tête jaune à travers les âges.

par Michaelangelo Matos
15 Mars 2017, 9:03am


On pourrait ne voir dans l'utilisation actuelle du smiley, en tant que symbole de la culture club, qu'un énième symptôme de la nostalgie rampante. Plus exactement, celle de la scène acid-house anglaise de la fin des années 80, dont le smiley était la mascotte semi-officielle. Au printemps dernier, le propriétaire du Sankeys, David Vincent, a ainsi programmé une série de soirées estampillées « Dance 88/89 », sur l'affiche desquelles figuraient un beau smiley, et une longue liste de DJs de la première vague acid-house anglaise. En novembre, le label UNDRGRND Sounds a sorti un coffret intitulé They Call It Acid, et vous pouvez assez facilement imaginer ce qu'il y avait sur la pochette.

Il y avait certainement de la nostalgie aussi chez les dirigeants du club londonien Fabric quand ils ont décidé d'utiliser un dérivé du smiley comme symbole de leur lutte pour survivre après la perte de leur licence et la fermeture qui en a découlé. Sur la pochette de la compilation de 111 morceaux #savefabric éditée par le label Houndstooth, on pouvait voir un smiley dont l'oeil droit avait été habilement remplacé par le logo du club. Ce n'était pas juste un simple détournement : c'était une façon de revenir à l'essence de ce symbole, à ce sentiment de défi et de résistance qu'il véhicule et qui est la raison première pour laquelle il a été aussi largement adopté par la dance culture. 

Car le smiley existait bien avant que la house music ne déferle sur l'Europe : il a été créé en 1963 par le graphiste Harvey Ross Ball pour la compagnie d'assurance State Mutual Life (aujourd'hui Allmerica Financial Corporation) basée à Worcester, dans le Massachusetts. « [Ball] avait été chargé de concevoir une image qui remonterait le moral des employés d'une compagnie d'assurance qui avait connu une série de fusions et d'acquisitions difficiles », écrit Jimmy Stamp dans le Smithsonian Magazine. « Ball a fini son travail en moins de dix minutes, pour un salaire de 45 dollars. » Ce premier smiley était légèrement différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. Dans la version de Ball, note Stamp, « les yeux sont des ovales étroits, l'un plus grand que l'autre, et la bouche ne forme pas un arc parfait. »

La version parfaitement symétrique à laquelle nous sommes habitués a fait son apparition en septembre 1970, lorsque les frères Bernard et Murray Spain, créateurs de babioles en tous genres à Philadelphie, ont modifié le design du smiley pour l'apposer sur des badges et l'accompagner de la phrase « Have A Nice Day ». En 1972, ils en avaient écoulé une cinquantaine de millions. « Et ça ne s'est pas arrêté là », écrit Jon Savage dans The Guardian  : « Il y eut une invasion de petits objets estampillés Smiley : des tasses, des théières, des fournitures de bureau, des boucles d'oreilles, des portes-clés, des autocollants, des bracelets, etc. Le smiley était le symbole de la joie de vivre, à une époque où les idéaux issus des années 60, comme la liberté, l'hédonisme et l'aventure, s'étendaient à toutes les couches de la société américaine. »

Harvey Ross Ball devant son oeuvre

Le smiley a pris un sens nouveau au début des années 80, grâce à un nouveau concept : l'émoticône. Le Département des Sciences Informatiques de l'université Carnegie Mellon de Cleveland était doté d'un des premiers systèmes de forum de discussion en ligne – précurseur de l'Internet moderne –, et le 19 septembre 1982, Scott E. Fahlman, un membre de l'équipe pédagogique, rédigea ce message pour ses collègues : « Je propose que nous utilisions cette suite de caractères pour indiquer lorsque nous faisons de l'humour : :-). Lire de côté. En fait, vu l'ambiance actuelle, il serait probablement plus judicieux d'indiquer les moments où nous ne faisons PAS d'humour. Pour cela, merci d'utiliser :-(. »

Ce n'est qu'en 1998 que l'émoticône est devenu l'émoji que l'on connaît aujourd'hui, grâce à Shigetaka Kurita, employé par la compagnie de télécommunications japonaise NTT Docomo. « Kurita avait eu l'idée d'ajouter des petits dessins simplistes aux services de messagerie, afin de les rendre plus attractifs pour les adolescents », explique Adam Sternbergh dans le magazine New York. « Kurita a finalement abouti à une série de 176 symboles rudimentaires, allant des smileys aux notes de musique. »

Le smiley version Spain Brothers (Image via)

Mais le smiley allait revêtir une signification tout autre à partir de 1987, lorsque Danny Rampling décida, contre toute attente, d'organiser une soirée dans un gymnase du sud de Londres, qui à l'époque était considéré comme un no-man's-land par l'élite des clubbers de la ville. La journaliste britannique Louise Gray s'est rendue sur place. « J'étais assise, en train de discuter, lorsqu'une fille s'est matérialisée devant moi, a sauté sur mes genoux, a attrapé les coins de ma bouche et les a tirés vers le haut pour me faire sourire », expliqua plus tard Gray à Simon Reynolds dans son livre Energy Flash. « Elle m'a lancé 'Allez, un peu de joie !' et a disparu d'un bond. »

Ce genre de joie était contagieuse... Rampling avait fondé le club Shoom dès son retour d'Ibiza au mois de septembre 87, accompagné d'une poignée d'autres DJ britanniques, plutôt spécialisés dans le funk et le hip-hop à l'origine. Ils étaient partis faire la fête à l'Amnesia pour l'anniversaire de Paul Oakenfold, un bar en plein air où ils avaient dansé au clair de lune au son du set du propriétaire du club, Alfredo - le tout sous MDMA bien entendu. Avec le Shoom, Rampling tentait de récréer la vibe qu'il avait connue à Ibiza – en mettant volontairement l'accent sur les nouveaux sons techno et house venus des États-Unis. Et le smiley devint l'emblème des lieux. 

La carte de membre du Shoom Club (Image via Hyperreal)

« C'est un créateur de mode appelé Barnsley qui m'a donné l'idée d'utiliser le smiley comme logo », raconte Rampling à Luke Bainbridge, l'auteur de Acid House : The True Story. « Je suis tombé nez à nez avec lui un soir, et il était recouvert de ces badges smiley, et je me suis dit 'Wow ! C'est exactement ça ! Ça exprime exactement l'idée principale de cette scène – positive attitude et grands sourires.' Je crois que la première fois qu'on a utilisé le logo, c'était sur le flyer de la troisième soirée Shoom, et tout le monde l'a repris ensuite. » Reynolds précise également qu'il y avait, sur la newsletter de la soirée, « des dessins de type cartoon, hyper simples, comme 'Les Smileys', un couple de personnages qui se baladaient dans les rues de Londres en diffusant des vibes d'amour, de paix et de chaleur humaine. »

Peu de temps après, le smiley s'est imposé comme le symbole de l'acid house. Aux États-Unis, l'acid house caractérisait un type de musique, construite sur de grosses lignes de basse distordues au Roland TB-303. Mais à la fin des années 80 en Angleterre, c'était carrément devenu une sous-culture, encore plus après que les magazines The Face et i-D  aient tous deux publié leurs articles sur le Shoom et les clubs de l'époque en mai 1988.

D'autres organisateurs de soirées ont commencé à leur tour à recourir au smiley. Parmi les flyers anglais de la fin des années 80 qu'on peut voir dans la galerie de flyers du site Hypperreal, on retrouve celui de la soirée Discotheque, datant de février 1988, sur lequel figure un demi-smiley, et celui de la Grin, qui se présentait comme une « acid allnighter » [acid jusqu'à l'aube], avec une simple bouche souriant de toutes ses dents. 

Un flyer pour une soirée Acid Fever au milieu des années 90 (archives de l'auteur)

Dès la fin de l'été, Tony Colston-Hayter, entrepreneur et habitué du Shoom, a fait sortir l'acid-house des clubs en organisant des soirées à grande échelle, dans des champs et des studios de cinéma anglais, transformant la scène confidentielle d'Ibiza en un phénomène de masse en moins d'un an. Mr. C, DJ londonien habitué de ces soirées Sunrise, expliquait à Luke Bainbridge, toujours dans Acid House : The True Story, que les gens commencèrent à surnommer Colson-Hayter « Tony le spéculateur » après qu'il ait copié l'ambiance des clubs, monté ces énormes raves, et fait grimper les prix. Les soirées Sunrise, comme la Sunrise Mystery Trip du mois d'octobre, avaient un soleil au large sourire et aux yeux écarquillés en guise de logo – une sorte de smiley amélioré. Alors que l'acid house commençait à être récupéré, le smiley s'est soudain mis à inonder le marché des biens de consommation. Dès le milieu de l'année 1988, de la même manière que les Beatles avaient envahi l'Amérique en 1964, on retrouvait des smileys PARTOUT : T-shirts, lacets, sifflets. Le Sun, tabloïd londonien, s'était même mis à vendre des T-shirts acid house (sans le moindre smiley, cela vaut la peine d'être noté) dans son édition du 14 octobre. 

Une série de décès liés à la consommation d'ecstasy en fin d'année 1988 allait mettre le hola et déclencher une vague de panique à l'échelle nationale. Au mois d'octobre de la même année, raconte Sean Bidder dans Pump Up The Volume, « Top of the Pops faisait passer un moratoire sur les disques contenant le mot 'acid', tandis que TopShop retirait de la vente tous ses T-shirts smiley. » Le numéro de novembre 88 du fanzine Soul Underground faisait état de la décision de « Ralph Halpern, patron des magasins de vêtements Burton, d'interdire tous les T-shirts smiley dans ses magasins, après avoir découvert la connotation lysergique de ce logo sournois. » Le 2 novembre, moins de trois semaines après avoir commercialisé ses propres T-shirts acid-house, le Sun publiait une caricature qui comparait cette scène musicale à « un trip pour l'Enfer ». 

La panique acide en cover du NME en 1988 (Image via

Les soirées acid sont vites devenues les cibles de la police. Sur la couverture du numéro du 19 novembre 1988 du New Musical Express, on pouvait voir un officier (il s'agissait en fait de Justin Langlands, le directeur artistique du NME, avec un casque de policier en plastique) déchirant un smiley en deux, au dessus du titre « Acid Crackdown ». L'article du magazine tournait en dérision les inquiétudes de la presse à scandale quant aux soirées acid : « The People révèle le nom de celui qu'ils disent être le Prince Noir de l'Ecstasy – un dealer au 'visage poupin' qui jouit du 'monopole virtuel' de la scène londonienne. Espérons simplement qu'il ne croise pas le chemin de l'ancien boxeur qui selon le Sun est le vrai 'Tony Montana de l'acid', ou encore celui de l'organisateur des soirées entrepôt à Greenwich, que nous savons être, par le biais de News of the World, le seul et unique 'Roi de l'acid'. Ils étaient où, les dealers, avant de prendre le contrôle de l'acid house ? Peut-être qu'ils bossaient chez Emmaüs ? Il est plus probable qu'ils étaient occupés à fournir les immenses quantité de coke qui font tourner la ville (étrange, comme les descentes de police ont rarement lieu dans les salons des financiers de la City). »

Un flyer Evolution de 1993 (archives de l'auteur)

Dans les années 90, la répression des raves n'a fait qu'empirer. Le 13 juillet 1990, raconte Dave Haslam dans Adventures on the Wheels of Steel: The Rise of the Superstar DJs, un DJ de la Hacienda, Mike Pickering, s'est vu délivrer « une injonction lui interdisant de se rendre à une rave ». Un autre DJ, Rob Tissera, mixait dans un entrepôt aux environs de Leeds et lors d'une descente d'officiers en combinaisons anti-émeute, Tissera « s'est emparé du micro et a lancé : 'Écoutez tous, si vous voulez que la soirée continue, il va falloir se barricader à l'intérieur et empêcher ces bâtards de rentrer !' » Tissera comptera parmi les 836 personnes arrêtées ce soir-là ; il sera condamné à 3 mois de prison.  

Mais aux États-Unis, le phénomène ne faisait que commencer – et le smiley allait là aussi s'imposer à une large échelle. À San Francisco, au début des années 90, on pouvait acheter des colliers smiley fluorescents faits par les artisans locaux Do Not Eat, dans la boutique rave Ameba, située sur la Haight Street (à ne paBs confondre avec Amoeba Music, le magasin de disques). Richie Hawtin a même confié à RBMA : « Je portais souvent des futes entièrement recouverts de smileys. C'était terrible. »

Un flyer pour Acid Fever II à Baltimore, milieu des 90's (archives de l'auteur) 

Au milieu des années 90, le smiley a cessé de symboliser la culture rave et est devenu synonyme de deux genres musicaux spécifiques. Le premier était le son acid, porté par la TR-303. Acid Fever II, une soirée de cette période, à Baltimore, dont Hawtin assurait la tête d'affiche, affichait le logo de Plastikman avec un collier smiley. Le second genre auquel le smiley était affilié était le happy hardcore. Le visuel de la très populaire série de mixes du label de Los Angeles Moonshine entamée en 1997, Happy 2B Hardcore, et supervisée par le DJ de Toronto Anabolic Frolic, comportait de multiples rangées de smileys dessinés à l'ordinateur, dont la couleur changeait à chaque volume – jaune pour le premier, rouge pour le deuxième, etc. Un autre label, la branche dance de Profile Records, gérée par le Britannique expatrié DJ DB, portait le nom de Sm:)e Communications

Logo du sous-label Sm:)e (archives de l'auteur)

Aujourd'hui, le smiley symbolise surtout le passé de la dance music. Pendant le concert d'Inner City, lors de la seconde édition du Detroit Electronic Music Festival (qui s'appelle aujourd'hui Movement), une vidéo projetait l'image d'un smiley accompagné des mots « Remember 1989 ? » La mode éphémère de la « new rave » au milieu des années 2000 (regroupant une poignée de groupes indie comme les Klaxons, qui organisaient des soirées en entrepôt « comme au bon vieux temps », avec des artistes comme Tomas Barford, Plasticman et Digitalism au son, lui aussi, très old-school), avait poussé Vivian Host, éditrice du magazine XLR8R, à écrire,dans son édito du numéro de janvier/février 2007, que cette musique provoquait « des visions de smileys dansant dans [sa] tête ».

N'importe qui étant allé clubber récemment est susceptible d'avoir eu des visions similaires. Même dans un contexte de lutte juridique comme celle livrée par la Fabric en fin d'année dernière, qui a pû rappeler la panique générée par l'acid house à la fin des années 80, le smiley tient désormais plus du souvenir nostalgique d'une époque insouciante que du majeur tendu au nez et à la barbe des autorités. Une époque fantasmée mais pas forcément plus heureuse - même si elle était plus innocente. Quoi qu'il en soit, le smiley remplit toujours son rôle premier : celui de vous faire sourire. Ce qui n'est pas un luxe par les temps qui courent -  il faudra en effet vous armer de toute l'euphorie possible pour survivre à 2017.

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