Au pays des villes enfouies sous le sable

Au pays des villes enfouies sous le sable

En Tunisie, où le phénomène de désertification devient très préoccupant, des villages disparaissent progressivement sous les dunes.
10.3.17

En face de la maison d'Ameur Saad, il n'y a rien d'autre que le sable du Sahara, qui s'étend à perte de vue.

Le plus grand désert chaud du monde est constitué d'une gigantesque étendue de sable blanc fluide et brillant parsemé de quelques arbustes, ci et là. Si je devais marcher vers le sud en ligne droite, je me retrouverais au Niger. Le paysage du Sahara varie quelque peu dans certaines régions, mais ses éléments essentiels demeurent : de la terre desséchée et du sable, des quantités insondables de sable, qui se retrouve miraculeusement coincé entre vos dents après quelques minutes de marche seulement.

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Ici, la nuit tombe et le vent tournoie autour de nous. Nous avons pourtant enroulé des chèches autour de notre visage, mais les grains de silice trouvent toujours leur chemin vers nos bouches et nos narines, comme s'ils essayaient de nous étouffer. Des petits monticules s'accumulent déjà au coin de nos yeux et dans nos poches. Ce sable n'a rien à voir avec celui que l'on trouve sur les plages, et sur lequel on aime à s'allonger l'été venu. Impossible de se débarrasser du sable du Sahara en s'époussetant par quelques gestes rapides : selon l'échelle des phi de Krumbein, une échelle logarithmique qui permet de classer différents types de particules, le sable du désert est classé comme un « sable très fin » dont les propriétés physiques se rapprochent de celles d'un fluide.

Ici, dans le village natal d'Ameur, baptisé le Vieux Malhel, le sable est si agressif que les habitants ont dû acquérir une patience et un flegme sans pareil pour pouvoir l'affronter tous les jours de la vie.

Wind

L'avancée des dunes de sable au Vieux Mahlel. Photo : Nikolaos Symeonidis

Le Vieux Mahlel est situé à quelques kilomètres de Douz, un village du sud de la Tunisie surnommé « la porte du Sahara ». Il sert d'étape aux touristes qui s'aventurent dans le désert afin de faire de romantiques randonnées de plusieurs jours. Ameur, qui a aujourd'hui la quarantaine, a passé toute sa vie ici. Il travaille comme guide touristique et élève également des animaux. Six ans auparavant, sa famille a dû quitter les lieux. Le Sahara, qui couvre un peu plus de 9 millions de km carrés (ce qui correspond peu ou prou à la surface des Etats-Unis), s'est emparé du Vieux Mahlel : les villageois ont été chassés par la désertification.

« La désertification est un problème très préoccupant », soupire Nabil Ben Khatra, coordinateur de l'Observatoire du Sahara et du Sahel, une ONG basée à Tunis qui observe les zones arides du continent africain. Les Nations Unies définissent ce phénomène comme « la dégradation persistante des écosystèmes des zones sèches » due au changement climatique et aux activités humaines. Comme l'a expliqué Allan Savory, environnementaliste, dans un TED Talk en 2013, la désertification est « un mot compliqué pour dire que la terre arable se transforme irrémédiablement en désert ».

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Le Sahara a déjà traversé des cycles de désertification par le passé – il y a très longtemps, c'était un gigantesque océan. Néanmoins, à force de malmener le territoire au profit d'un modèle industriel de production agricole, la destruction de la terre arable s'est accélérée au point d'avoir atteint 35 fois sa vitesse historique. En Tunisie, où vivent 11 millions de personnes, 75% des terres sont menacées par la désertification. C'est le sud du pays qui est le plus durement touché.

« Nos ancêtres avaient adopté un mode de vie en harmonie avec leur environnement », explique Ben Khatra, notant que la terre est capable de se régénérer lors que la production agricole est limitée, à taille humaine. Mais la pression exercée par l'agriculture et l'élevage intensifs, le surpâturage et la déforestation ont contribué à accélérer la désertification. L'érosion des sols a augmenté la salinité de l'eau, la rendant impropre à la consommation (au mieux, elle lui donne un goût très désagréable).

Les communautés les plus durement touchées par ce phénomène sont souvent les plus pauvres ; elles n'ont d'autre choix que de continuer à cultiver le sol pour collecter des ressources.

« C'est un cercle vicieux », ajoute Ben Khatra.

Kitchen

Les restes de la cuisine de l'ancienne maison d'Ameur Saad au Vieux Mahlel. Photo : Nikolaos Symeonidis

L'élévation progressive des dunes de sable et sans doute le signe le plus impressionnant de l'impact de la désertification sur les communautés humaines. « C'était notre cuisine », m'explique Ameur en s'essuyant le front dans une pièce délabrée. Deux murs se sont effondrés sous la pression du sable, ainsi que le toit. Une dune de belle taille a pris possession des lieux. « Je vois encore ma mère travailler à sa cuisine, pendant que le sable s'insinuait peu à peu dans la pièce », se rappelle-t-il. Les grains de silice se retrouvaient constamment dans les plats, malgré les soins apportés à la protection des denrées. « C'était très compliqué. »

Les Nations Unies estiment que d'ici 2045, 135 millions de personnes devront émigrer à cause de la désertification – la région du Sahara-Sahel sera la plus touchée. Jusqu'à 2005 environ, le Vieux Mahel possédait environ 500 habitants, pour la plupart agriculteurs. Ils sont partis, à l'exception d'une famille et d'un couple de retraités français.

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Tout le village n'est plus qu'une immense vague de dunes de sable, et tandis que nous grimpons à travers les « rues » qui séparent une rangée de maisons en ruine d'une autre, j'ai grand peine à trouver mon souffle.

« Quand je viens ici, j'ai l'impression de renaître » me confie Ameur, la voix un peu tremblante. « Quelque chose me rappelle constamment à ces lieux. Un sentiment de liberté indicible. Vous avez le désert nu en face de vous. Quand vous marchez ici au lever du soleil, avec cet espace immense dans lequel vous emmenez vos chèvres et vos chameaux, c'est extraordinaire. »

Le Vieux Mahlel, comme une demi-douzaine d'autres villages de la région, a été ravagé par l'avancée des dunes. Ici, l'histoire tragique d'Ameur est partagée par tout un chacun.

Mbarka Close

Mbarka se tient devant sa maison. Photo : Nikolaos Symeonidis

Tandis que nous roulons dans les environs, d'autres villages abandonnés émergent des dunes. Des vestiges de maisons, écuries et cimetières parsèment le paysage. Le Sahara est un important foyer humain depuis des milliers d'années. Historiquement, c'est un lieu de migrations, de mouvements, et la plupart des habitants de la région ont des origines nomades. Les grands-parents d'Ameur, par exemple, étaient des éleveurs nomades. Dans les années 1960, les nomades ont été contraints à adopter une vie sédentaire en vertu d'une nouvelle loi promulguée par l'ex-président Habib Bourguiba, selon laquelle tous les enfants devaient être inscrits à l'école. Les conditions hostiles ont toujours fait partie de la vie dans le désert, mais ces dernières années la situation environnementale a empiré.

Dans un village baptisé Sabria, à 30 km du Vieux Mahlel, nous avons rencontré Mbarka, une petite grand-mère charmante. Son visage ridé est tatoué dans le style traditionnel berbère, et une mèche de cheveux sombres, vierge de tout cheveu blanc, s'échappe de son foulard. Elle nous dit qu'elle est née dans le désert, même si elle ne connaît pas son âge exact ; elle estime qu'elle a autour de 60 ans. Mbarka vit à Sabria depuis vingt ans, et a vu le sable enfouir les maisons chaque jour un peu plus. Chaque matin, elle doit nettoyer les mini dunes qui se forment devant sa porte : la nuit, la sable s'entasse tout autour de la maison, menaçant de bloquer les issues.

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« La vie est dure, mais on n'y peut rien », me dit Mbarka, stoïque. « Nous faisons le maximum pour isoler la nourriture du sable » dit-elle en riant, « mais on en avale quand même des quantités. »

Farmer

Un fermier et son âme luttent contre les rafales de sable à la sortie de Douz. Photo : Nikolaos Symeonidis

La vie dans le désert est très rude. Mbarka, comme beaucoup de gens de son âge, a des problèmes de vue. Après des années à affronter perpétuellement les tempêtes de sable, la silice a endommagé sa cornée et son acuité visuelle s'est effondrée. De plus, marcher continuellement sur des dunes de sable en mouvement a fortement éprouvé son squelette, et elle marche très lentement, en souffrant beaucoup des jambes et du dos. Peu de villageois ont entrepris de limiter l'avancée du Sahara eux-mêmes. Ils estiment que c'est la tâche du gouvernement, et aimeraient que ce dernier prenne ses responsabilités.

« Nous faisons le maximum pour isoler la nourriture du sable, mais on en avale quand même des quantités. »

Le gouvernement tunisien a proposé que les résidents de la région soient relogés ailleurs. Un responsable du gouvernement a proposé à Ameur, avant la révolution de 2011, « de déménager à Tunis ou à Gabes. Pourquoi voulez-vous continuer à vivre dans le désert ? » Les habitants de Sabria m'ont expliqué que le gouvernement local leur avait proposé de financer entièrement leur déménagement. Mais pour la plupart d'entre eux, quitter leur maison et leur mode de vie est inenvisageable. Ils ne veulent tout simplement pas s'en aller. Mbarka préfèrerait que « le gouvernement vienne avec des camions et du matériel de chantier afin de dégager le village des dunes. Bien sûr, il faudra le faire régulièrement, sinon ça ne servira à rien. »

Le bureau agricole régional de Douz a refusé de répondre à mes questions.

Shifting Sand

Les rafales de vent sculptent les dunes. Photo : Nikolaos Symeonidis

Le déplacement et l'aplatissement des dunes de sable n'est qu'une solution temporaire. À long terme, il est impossible de ralentir ou même de gommer les symptômes de la désertification. Au Burkina Faso, Yacouba Sawadogo, agriculteur, utilise avec succès une technique agraire traditionnelle, le zaï, pour réhabiliter le sol endommagé. Wangari Maathai, environnementaliste, Prix Nobel, à la tête du Green Belt Movement, a planté des millions d'arbres pour lutter contre la désertification au Kenya.

La Tunisie a certains avantages : c'est un petit pays. Contrairement à l'Algérie et la Libye, ses voisins, il est possible de gérer le désert. La Tunisie est politiquement plus stable que d'autres pays africains comme la Somalie ou la Libye, et a davantage de ressources à allouer à la gestion environnementale. Le ministère de l'Agriculture est impliqué dans plusieurs programmes de lutte contre la désertification, dont un programme de plantation d'arbres et un programme d'installation de filets et clôtures en feuilles de palmier sur les dunes.

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« Nous devons faire plus, beaucoup plus », me confie Khatra.

Planter des arbres est très utile pour lutter contre la désertification, tant que les arbres ne meurent pas. Photo : Nikolaos Symeonidis

L'un des projets gouvernementaux les plus efficaces jusqu'ici consistait à soutenir les agriculteurs qui créent des plantations de palmiers à la frontière avec le désert. De cette initiative est sorti un paysage tout à fait surréaliste : des routes d'asphalte couvertes de sable serpentent autour des dômes verts humides des palmeraies, sous un ciel gris. Il règne ici un silence absolu. Les immenses palmiers agissent comme une barrière naturelle contre l'érosion et les déplacements des dunes, et protègent les villages environnants.

Le nouveau village d'Ameur, Mahlel, a été créé de toutes pièces après la migration des villageois du Vieux Mahlel. Il n'est situé qu'à un kilomètre de l'ancien site, mais son aspect est radicalement différent de son village parent. En face de Mahlel, un bosquet de palmiers dessine une haute silhouette verte. Un grand monticule de sable empiète sur l'école locale et doit être aplati tous les mois, mais l'air est plus sain, les rues sont dégagées et le sable n'envahit pas les maisons.

Les villageois comptent vivre ici jusqu'à la fin de leurs jours.