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Dans la cuisine des muxes, le troisième genre mexicain

Les muxes s’habillent comme des femmes mais ne se considèrent ni travestis ni transgenre. Celles que j'ai rencontrées dans la région du Juchitán m’ont toutes raconté une part de leur vécu pendant qu’elles me préparaient des plats traditionnels du coin.

par Luis Cobelo
18 Décembre 2015, 9:15am

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Quelque part au Mexique, sur les terres de l'ancienne civilisation zapotèque, dont la langue et la culture subsistent encore, se trouve le secteur de Juchitán, dans l'État d'Oaxaca. C'est ici que vit la communauté des muxes, qui signifie littéralement « les femmes » en langue zapotèque.

Mais techniquement, ce ne sont pas vraiment des femmes. Il serait plus juste de parler de « personnes féminines biologiquement nées dans le corps d'un homme » : elles s'habillent comme des femmes mais ne se considèrent ni travestis ni transgenre. Au Mexique, on a tranché pour elles et on les range désormais les muxes dans la case du « troisième genre ».

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Grâce à cette reconnaissance sociale, les muxes ne sont généralement pas exposées aux mêmes niveaux de discrimination que les homosexuels ou les trans. Beaucoup d'entre elles s'adonnent à des métiers traditionnellement réservés aux femmes, mais certaines exercent aussi des professions plus masculines.

C'est pendant les velas, ces fêtes de village où l'on danse, mange et picole, que l'identité des muxes — qui portent la traditionnelle robe tehuana pour l'occasion — est réellement mise en valeur. Depuis les années 70, les muxes organisent même leur propre vela, appelée littéralement « Les authentiques et intrépides chercheuses de danger ». On pourrait voir cette fête, qui fait aujourd'hui partie intégrante de la coutume locale, comme un signe d'ouverture à la fois de la part de la société et du gouvernement envers la diversité sexuelle dans la région d'Oaxaca.

En me rendant à Juchitán, j'ai rencontré de nombreuses muxes. Elles m'ont toutes raconté une part de leur vécu pendant qu'elles me préparaient des plats traditionnels du coin.

LA TOYA

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Victoria López Ramírez, plus connue sous le nom de La Toya, a 32 ans. Elle habite avec sa mère Maria et ses sœurs. Elle gagne sa vie en coiffant et en maquillant des femmes et des muxes.

« Je vends des vêtements et je donne des cours de Zumba. Je compose aussi des bouquets de fleurs pour des anniversaires et des mariages » m'explique-t-elle en souriant. Elle a su assez tôt qu'elle était attirée par les hommes : « J'ai voulu devenir muxe à l'âge de 12 ans. C'était un choix que j'avais moi-même du mal à accepter et ma famille ne l'a pas très bien pris au départ. Mais ils n'ont pas eu d'autre choix. »

La Toya parle de Juchitán avec réserve : « Même si l'on est plus ou moins libre, cette ville, c'est pas le paradis. Il y a des homosexuels muxes qui viennent se réfugier à Juchitán, uniquement parce que cette idendité sexuelle est mieux acceptée ici, d'une certaine façon. Mais il y a encore du chemin à faire. Il faut qu'on arrête de nous voir comme des attractions touristiques. »

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Le plat que m'a préparé La Toya est normalement cuisiné au petit-déjeuner. Il s'agit d'un ragoût de cerf avec des piments verts, de l'ail et des tomates. La viande de cerf, très dure, nécessite d'être cuite pendant au moins trois heures dans de l'eau avec de l'ail et de l'huile. Elle ajoute ensuite les tomates, le achiote (une pâte rouge utilisée pour assaisonner) et du piment.

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Est-ce qu'ici, les familles acceptent mieux l'homosexualité de leurs enfants ? « Je ne sais pas, me répond-elle. Ce qui est certain c'est que personne ne peut t'apprendre à être gay. Tu ne peux pas assimiler quelque chose qui est naturel et qui te dépasse. Il y a des familles qui veulent que leurs enfants soient de vrais « machos », mais ils ne peuvent pas lutter contre l'instinct naturel de la personne. C'est pour ça que beaucoup viennent dans le Juchitán pour être ce qu'ils sont vraiment. »

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GALA

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Gala a bientôt 22 ans, mais elle s'habille comme une femme depuis l'âge de 4 ans : « [Venir ici] c'est ce qui m'a permis de faire mon coming out. Avant, je n'osais pas le faire, m'explique-t-elle. J'ai toujours été homosexuel et je croyais que ma famille me rejetterait. J'ai décidé de devenir une muxe car je me suis dit que ce serait plus facile et moins traumatisant à annoncer. C'était un soulagement. Et aujourd'hui tout le monde me regarde avec admiration. Assumer son homosexualité lorsque l'on est muxe, c'est quelque chose qui socialement est mieux accepté. »

Gala travaille avec sa tante dans un « botanero » (une cantine populaire locale) où l'on sert des plats traditionnels en petites portions avec des bières, de la tequila et du mezcal.

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Elle m'a préparé une salade de crevettes, un des plats les plus populaires du « botanero ». Elle cuit légèrement les crevettes avec de l'oignon, du citron, des tomates et ensuite elle ajoute de la coriandre fraîche par-dessus. C'est un plat simple, mais délicieux, qui se déguste avec des totopos (des genres de galettes qui ressemblent aux tortillas).

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L'autre plat qu'elle m'avait préparé ce jour-là, est typique de la région de Juchitán. Il est lui aussi servi comme une « botana », en entrée. Il s'agit d'un bouillon épais à base de viande, fait avec de la farine de maïs jaune, des tomates, de l'epazote (une herbe mexicaine), des oignons et du bœuf.

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« On est ni homme ni femme, me lance Gala, sûre d'elle. On est un troisième genre. Les hommes sont des hommes et les femmes sont des femmes. Les muxes sont des muxes : c'est aussi simple que ça. »

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FELINA

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Felina Santiago a 48 ans et vit avec sa nièce et son père, qu'elle parvient à entretenir grâce à son salaire de coiffeuse. Elle me demande de ne pas l'appeler par son nom de naissance : « En demandant à être appelée par notre nom de muxe plutôt que par notre nom de naissance, c'est plus facile de s'affirmer comme nous sommes vraiment, surout ici à Juchitán, avec toutes les coutumes locales. Ce qui fait la différence c'est la façon dont nous vivons, pas où nous vivons, on est d'accord. Mais quand je suis ici, je suis Felina Santiago. »

On peut tout à fait être muxe et choisir de ne pas s'habiller comme une femme. Néanmoins, c'est une identité que la plupart d'entre elles assument pleinement au sein de la société : « C'est une façon d'être, m'explique Felina. Alors que la plupart des gens sont homme ou femme, nous, nous avons le meilleur des deux mondes. Évidemment que nous sommes homosexuels, mais notre comportement est différent. On a des relations sexuelles avec des hommes hétéros — même si pour moi, ceux qui viennent nous voir ne sont simplement pas encore sortis du placard — on n'envisage pas de se mettre en couple avec une autre muxe. Jamais. »

Il y a une rumeur qui dit que, dans un passé lointain, beaucoup d'hommes du Juchitán payaient pour perdre leur virginité avec une muxe. Quand j'évoque cette histoire avec Felina, elle soupire : « Les muxes ont toujours eu une vie sexuelle très active, mais jamais pour de l'argent. Dans cette ville, beaucoup d'hommes se sont dépucelés avec une muxe. Mais personne ne l'avouera jamais. »

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Côté cuisine, Felina m'a concocté un plat très simple : un poisson braisé. Pour l'occasion elle a choisi de braiser un bar noir. Elle l'a d'abord farci avec des oignons, des tomates et de la coriandre hâchée. Ensuite, elle l'a ficelé et l'a mis à cuire dans le four traditionnel appelé cosmical, une sorte de marmite en boue. Elle l'a ensuite laissé cuire pendant 45 minutes.

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Dans une des chambres de chez Felina, je suis tombé sur un autel avec un portrait de la Vierge de Guadeloupe, des fleurs, des bougies et une photo de la mère de Felina, décédée il y a quelques années. « Ma mère était la personne la plus importante dans ma vie, elle me soutenait dans tout, m'explique-t-elle. Les pères veulent toujours te « guérir », mais les mères sont plus compréhensives. À la fin, tout le monde termine par accepter ton orientation sexuelle. Ils n'ont pas le choix. »

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MÍSTICA

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Mística Sánchez Gómez a 37 ans. Elle gagne sa vie en vendant des gelées de toutes sortes en ville tous les matins. Je la retrouve un dimanche dans le cimetière en train de vendre ses précieuses gelées, qui partent généralement en quelques minutes. « Voilà ce que je fais tous lesjours. À côté de ça, je cuisine à la commande ».

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Mística m'a cuisiné de l'iguane à la tomate, un plat traditionnel que l'on déguste à l'heure du petit-déjeuner. Elle abat d'abord l'animal qu'elle laisse se vider de son sang. Ensuite elle le place sur un feu pour que la peau s'adoucisse afin d'enlever plus facilement les écailles. Une fois nettoyé, elle pose l'iguane dans une casserole avec de l'eau, des tomates, de l'achiote et des piments. Mística ajoute aussi les œufs de l'iguane, qu'elle plonge dans de l'eau bouillante pendant au moins 30 minutes.

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« Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours fait des boulots de femme, m'avoue t-elle. Je lave les vêtements, je vends mes gelées et du fromage, aussi. Je respecte le sexe avec lequel je suis née et jamais je ne ferai appel à la chirurgie. Je suis muxe et je suis bien intégrée. Ici, je suis respectée. Et j'en suis fière. »

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