Quand les singes découvrent l'inégalité sociale

Prenez deux singes, faites-leur accomplir la même tâche, mais donnez-leur des récompenses différentes. Bienvenue dans l'apocalypse.
Giulia Trincardi
Milan, IT
20.2.17

Il y a quelques jours, je discutais avec mes collègues des rapports entre animaux et êtres humains, et du sentiment de supériorité que nous avons par rapport à eux, convaincus que nous sommes d'être nécessairement « meilleurs » que toute autre espèce vivante. D'une certaine manière, c'est indiscutable : nous sommes des êtres conscients, dotés d'une intelligence logique et empathique, nous avons su élaborer une infinité de théories abstraites ou de pratiques très concrètes au fil des millénaires et nous avons inventé les ordinateurs. Vous avez déjà vu une chèvre programmer en HTML5 ? Non. Voilà, tout est dit.

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Les animaux sont différents de nous, cela ne fait aucun doute. Ce qui est intéressant, c'est qu'à mesure que la science nous permet d'approfondir notre connaissance du monde, la question n'est plus de savoir "si" les animaux sont différents, mais "à quel point". La réponse est dès lors moins évidente qu'on ne pourrait le penser : les caractéristiques qui sont censées nous distinguer absolument du reste du règne animal ne nous sont peut-être pas propres, en vérité.

Prenez les deux singes de la vidéo ci-dessus, présentée au cours d'une conférence TED de l'éthologue hollandais Frans de Waal. De Waal a consacré toute sa carrière à l'étude des primates : de leurs relations sociales à leur comportement moral. L'expérience en question se concentre sur la réaction des primates face à l'injustice.

Dans la vidéo, on voit deux singes enfermés dans deux cages séparées, auxquels on demande de réaliser une même action (donner une pierre à un scientifique, de la main à la main). Le premier singe reçoit en récompense une rondelle de concombre, ce dont il semble se satisfaire. Le deuxième singe donne à son tour la pierre au chercheur, et reçoit en échange un raisin. Le premier singe constate alors la différence de traitement. On répète l'exercice, et quand le chercheur lui donne à nouveau une pauvre rondelle de concombre, le singe le prend plutôt mal.

Les traits de caractère que nous pensons exclusivement humains, comme l'empathie ou le sens de la justice - comme l'explique Frans de Waal en introduction de sa conférence - pourraient aussi être communs à d'autres espèces. D'ailleurs, d'autres études récentes laissent entendre que les insectes pourraient eux aussi être dotés d'une certaine forme de conscience - quoique certains ont des doutes. Même si elle ne relève pas de la connaissance de soi (une capacité que l'homme lui-même n'a acquise que très tardivement au cours de son évolution), l'idée reste néanmoins révolutionnaire dans la mesure où elle interroge notre propre croyance en notre absolue supériorité par rapport aux autres animaux.

Entre autres expériences psychologiques, le test du miroir - théorie controversée selon laquelle un animal qui se reconnaît dans un miroir est doté d'une conscience de soi - a révélé des comportements pour le moins étonnants chez plusieurs espèces, en premier lieu chez les primates. Par ailleurs, les comportements répétés d'un groupe de chimpanzés devant un arbreont fait penser à certains chercheurs qu'ils avaient créé une sorte de rituel autour de lui, que l'on pourrait apparenter à une démarche sacrée, voire religieuse.

Comme le suggère de façon volontairement provocante le titre du dernier livre de Frans de Waal, Are We Smart Enough to Know How Smart Animals Are?, ces nouvelles observations scientifiques bouleversent notre compréhension des différences entre l'homme et l'animal. Sommes-nous assez intelligents pour juger de l'intelligence des autres animaux? Difficile à dire. En revanche, nous savons désormais qu'ils partagent avec nous un certain dégoût des injustices sociales et économiques.