Culture

« Survival Of The Fittest » – avec les voyous juifs des quartiers chauds de New York

Dans le livre « Jewish Gangsta », le journaliste français Karim Madani raconte les destins entremêlés de petites frappes du Brooklyn des années 1980. On vous en publie un extrait.

par Romain Gonzalez
16 Février 2017, 6:00am

Photo de couverture : Image via YouTube tirée du clip de "Tough Jew/Rabbi Holding Guns"

Au commencement était le goon, ce petit malfrat sans envergure, cet homme de main pataud et légèrement attardé. Le « goon », c'est l'imbécile tout autant que le voyou. C'est celui qui est en bas d'un ascenseur social complètement paralysé. Celui qui ne peut se rattacher à rien d'autre qu'à son identité, à ses quelques potes et à son HLM. C'est celui qui, dans le Brooklyn désœuvré des années 1980 et 1990, se réunit avec d'autres jeunes goons pour mieux se défendre. La plupart passent leur temps à traîner sur les bancs en bas de leurs immeubles, autour de sound systems vrombissants. Mais parmi tous ces petits malfrats se dissimulent quelques goons encore plus marginaux. Leur point commun ? Être blancs, juifs et pauvres. En gros, des cibles à première vue idéales dans des quartiers contrôlés par les Noirs et les Portoricains.

Ces gamins, qui tentent de survivre en vendant de la dope et en tirant des bagnoles, sont peu nombreux. Parmi eux, il y a Necro et son frère Ill Bill, qui adorent les films gore, le metal et le hip-hop. J.J., elle, est la fondatrice d'un gang exclusivement féminin qui sème la terreur et force le respect des mecs les plus durs. Ethan Horowitz est un petit prodige du vol de voiture, un Mozart de l'ouverture de portes latérales à l'aide d'une simple règle métallique. Tous ont grandi entre les immenses tours de Farragut Houses et de Glenwood, au cœur de ghettos contrôlés par des caïds qui déjouent les pièges d'une police enchaînant les bavures.

Ce sont ces quatre trajectoires entremêlées que le journaliste français Karim Madani a suivies durant plusieurs années. Il les retrace aujourd'hui dans Jewish Gangsta, publié aux éditions Marchialy. Rencontres violentes, racisme omniprésent, bande-son d'un quartier qui deviendra la musique de toute une génération – les ingrédients sont bien connus, contrairement aux destins qui composent cet excellent bouquin, dont on vous publie un extrait. Dans celui-ci, vous comprendrez mieux ce qu'il en était des relations entre flics et petits voyous dans le New York des années 1980, quelques années avant que Rudy Giuliani ne devienne maire et donne naissance à sa politique dite de « tolérance zéro ».

Couverture de "Jewish Gangsta" de Karim Madani. (c) éditions Marchialy


Ethan Horowitz – New Jersey – 1986

Les psychologues avaient tenté de comprendre sa cartographie mentale, essayé d'emprunter toutes ces autoroutes censées mener à un enfer familial, la drogue, la maltraitance, mais Ethan n'avait jamais été maltraité. Brooklyn était tout simplement toxique. Des gens s'intoxiquaient à l'amiante, lui c'était aux vapeurs du quartier. « N'oubliez pas d'où je viens. Trois kilomètres carrés où s'entassent plus de 28 000 personnes dans la concentration de HLM la plus forte des cinq boroughs de New York. »

Pendant que son père s'active dans la cuisine, Ethan s'enferme dans la salle de bains miteuse. Il se regarde dans la glace : coupe réglementaire de l'Adolescent Reception and Detention Center – centre de détention pour adolescents – de la prison de Rikers, tatouage à l'encre noire sur sa peau blafarde (« Prends le soleil, petit blanc ! » hurlaient certains détenus dans la cour, les matins d'été, quand la canicule semblait faire fondre les barbelés de la prison et qu'il cherchait désespérément un coin d'ombre dans le yard), muscles acquis à la barre de traction quand il s'ennuyait parce qu'il n'avait plus rien à lire ou que ses quelques amis avaient été libérés ou moisissaient au quartier d'isolement, yeux couleur métal, perçants et reflétant un QI supérieur à la moyenne, toujours selon les tests psy en taule. Que foutait-il au volant d'un véhicule volé à 1 heure du matin à Trenton, dans le New Jersey, loin de chez lui ? Il avait 15 ans. Et était déjà une légende de ce que les gamins d'aujourd'hui appellent le Grand Theft Auto, le vol de bagnoles, considéré comme l'un des beaux-arts.

La première journée en prison lui avait paru harassante. Suivre des instructions, marcher le long d'interminables corridors, se déshabiller, se rhabiller au gré des fouilles, ne pas se laisser submerger par le bruit, infernal dans ce cercle carcéral d'un Dante peu amène avec ses prisonniers, les clés qui cognaient les barreaux, les vociférations des matons, les cris des taulards. Il n'avait qu'une envie : dormir. Il avait passé toute la nuit dans une cellule froide et humide d'un commissariat du New Jersey. La veille, il traînait dans un quartier pavillonnaire de Trenton, à la recherche d'une Pontiac 6000 STE quand il en avait vu une garée dans la cour d'une maison. D'habitude, il ne donnait dans le home-jacking que quand il était coincé dans une banlieue lointaine (Yonkers, Westchester, Riverdale, Rochester) et qu'il fallait qu'il rentabilise son équipée nocturne. Ce soir-là, les bagnoles garées dans les rues semblaient tout droit sorties de rêves étriqués de petits employés mornes habillés chez Walmart et ne valaient même pas le coup d'un tour du pâté de maisons. Des Ford ayant échappé de justesse à un contrôle technique défaillant. Il était minuit, il portait un jean Levi's noir sur un sweat-shirt à capuche Champion de la même couleur, pour se fondre dans l'obscurité. Dans le genre rôdeur, il aurait pu décrocher le rôle. Pour attirer les flics, il n'y avait pas mieux. Il devait se grouiller. Alors, il avait repéré la Pontiac et sauté par-dessus la palissade. Il était un as pour déverrouiller une portière avec une règle métallique. C'était Dutch, un OG juif de Brooklyn, qui le lui avait appris. Dutch avait fait des petits trucs pour des gangsters juifs des années 1970, un voyou à l'ancienne.

Cette nuit-là, l'hiver du New Jersey mordait la chair d'Ethan. Il avait ouvert le portail en grand, qui avait grincé. Il devait se grouiller maintenant. Le propriétaire de la Pontiac avait garé la voiture dans son allée, il n'avait pas bloqué les portes et Ethan n'avait pas eu à se servir de sa règle. Du cheese-cake ce home-jacking. Il s'était installé à la place du conducteur. Le dieu des voleurs de voitures se baladait dans le New Jersey cette nuit-là. Les clés étaient sur le contact. Il avait démarré et les phares puissants avaient déchiré le manteau nocturne et hivernal du Garden State – l'État jardin –, surnom du New Jersey. C'est à ce moment-là que toutes les lumières de la maison s'étaient allumées et qu'il avait entendu quelqu'un crier. Un type au gabarit de quarterback avait surgi de nulle part, braquant un Glock sur Ethan, qui avait failli en pisser dans son Levi's. Le joueur de foot portait une moustache, une authentique moustache de flic italien du New Jersey, il se trimballait aussi avec un badge autour du cou qui rebondissait contre son torse puissant tandis qu'il hurlait à Ethan de sortir du véhicule. Plus tard, Ethan saurait de la bouche d'autres flics que la seule raison qui l'avait retenu de lui exploser la cervelle sans sommation était qu'il était... blanc. Les années 1980 n'avaient pas été tendres pour les brothers, les frères noirs trop souvent interpellés par la police. S'il avait été noir ou hispanique, peu importe qu'il soit encore mineur, c'était balle dans la cafetière garantie.

« Sors doucement les mains sur la tête ! Au moindre mouvement louche, je te pulvérise la tronche ! »

Ethan n'avait pas fait le malin. Il avait aperçu une femme et un gamin, près de la porte de la maison. Le gamin devait avoir entre 7 et 8 ans et semblait fasciné. Le gendarme avait arrêté le voleur. Ethan était sorti de la caisse, les mains sur la tête, s'attendant à recevoir une balle d'une seconde à l'autre. Toute la frime et l'attitude « je-m'en-foutiste » à la mode Brownsville ne servaient à rien ici. Il était baisé.

Le quaterback haltérophile portait un survêtement en coton gris sur un short de basket noir. Il parlait maintenant dans sa radio portative et la cavalerie n'allait pas tarder à débarquer. Un flic italien aux cheveux frisés qui arborait une moustache, probablement membre d'une fraternité de la police ou d'un club de boxe, heureux propriétaire d'une Pontiac, père d'un adorable bambin, époux attentionné d'une gentille Italienne, le rêve banlieusard américain. Manquait plus que le chien. Le flic à la moustache s'appelait Joey et il avait frappé Ethan à la mâchoire avec la crosse de son flingue autrichien. Il l'avait menotté ultra-serré façon Michael Stewart* en attendant que les collègues débarquent. Des flics en civil dans des Crown Vic, trois voitures de patrouille. Merde. La crème de la police de Trenton qui faisait brûler de la gomme devant le pavillon du quaterback, sirènes hurlantes, réveillant toute la zone pavillonnaire comme si Jeffrey Lionel Dahmer, le tueur en série surnommé « le cannibale du Milwaulkee », était venu piquer une voiture à Trenton, New Jersey. Ethan eut droit au tabassage en règle quand on ose venir s'attaquer à des flics chez eux. Il s'était déjà fait bastonner à Brooklyn, mais par des gamins de son âge. Là, il se retrouvait pris sous un déluge de coups donnés par des hommes qui pesaient tous 100 kilos facile.

« Tu reviendras plus jamais dans le New Jersey, salopard. »

Quand ils l'avaient ramené au poste, il ressemblait à Mitch Greene après son combat au Madison Square Garden contre Mike Tyson. Ils avaient entré son nom dans leur base de données et l'historique de ses arrestations ainsi que son séjour à la maison de redressement de Spofford étaient apparus.

« Ethan Horowitz, c'est youpin ça ? Ça sonne youpin », avait lâché Joey, le flic sous stéroïdes.

Un jeune agent avait fait une moue réprobatrice.

« On n'a pas besoin de ça ici. »

Joey s'était levé de sa chaise et avait enfoncé son doigt rageur dans la poitrine du jeunot.

« Eh, ma parole, mais ce bleu-bite ne sait pas comment ça se passe par ici... Tu vois tous les hommes qui sont dans cette pièce ? »

Il avait désigné du doigt la demi-douzaine d'inspecteurs en civil.

« Il se peut qu'un jour, et je ne te le souhaite pas, tu te retrouves avec un nègre armé qui se balade dans ton jardin et qui soit pas venu pour te souhaiter un joyeux Noël. Et là tu seras heureux de compter sur ces hommes. Tu piges ? »

Ethan fait encore des cauchemars de cette nuit-là. Ils l'avaient foutu à poil et jeté dans une cellule dégueulasse. L'avocat commis d'office était une épave sans nom, qui avait quand même essayé de porter plainte pour violences policières, sur mineur qui plus est. Les flics de leur côté avaient fait en sorte d'éviter toute éventualité de procès pour mauvais traitements : Ethan s'était donc retrouvé avec une batte de baseball dans son dossier déjà bien chargé, violation de domicile privé, vol avec effraction sous la menace d'une arme. Harrisburg, l'avocat juif, avait tenté de convaincre le juge d'envoyer Ethan dans une prison plus souple de l'État jardin, puisque le gamin avait commis son crime dans le New Jersey, mais l'honorable et irascible juge n'avait qu'une idée en tête : renvoyer le délinquant chez lui à New York. Le bus pénitentiaire l'attendait à 6 heures du matin dans la cour de la prison du comté, avec ses arbustes et ses nains de jardin.

*Michael Stewart, jeune graffeur new-yorkais arrêté dans le métro par les flics après avoir tagué une station à Brooklyn en 1983 et retrouvé mort quelques heures plus tard dans le fourgon de police. Cette bavure provoqua beaucoup de tension entre le NYPD et les jeunes Noirs cette année-là. (N. d. A.)


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