Culture

Comment un tableau mineur d’Alfred Sisley fut volé trois fois en 40 ans

Chaque semaine, on revient pour vous sur les plus grands vols de l'Histoire de l'art.
2.5.17

Ils n'ont pas tout à fait le charisme de James Bond ni même la classe de Fantômas, mais un culot bien à eux qui les a élevés au rang des cambrioleurs de musée les plus célèbres de l'Histoire de l'art.

Au triste palmarès des œuvres volées, une pittoresque peinture d'Alfred Sisley tient le haut du pavé. Dérobée trois fois entre 1978 et 2008, l'Allée de peupliers aux environs de Moret-sur-Loing fut recherchée activement par les plus grands bureaux d'enquête du monde et — plus incroyable — fut à chaque fois retrouvée. Récit d'une valeureuse rescapée du crime organisé.

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C'est au bord du Loing qu'Alfred Sisley est mort. Et c'est auprès de cette paisible rivière qu'il peignit en 1890 l'Allée de peupliers, un petit tableau sans histoire qui connu un destin rocambolesque. Il fut dérobé une première fois en 1978 alors qu'il était exposé à Marseille, prêté par le musée du Louvre. La toile réapparait quelques jours plus tard dans les égouts de la ville, miraculeusement saine et sauve.

Alfred Sisley

Vingt ans plus tard, rebelote. Le 21 septembre 1998, Jean Fornéris le directeur du musée de Nice est pris en otage à son domicile par deux individus qui le contraignent à ouvrir le musée au petit matin. Le tableau du peintre impressionniste anglais est une nouvelle fois emporté. Deux mois plus tard, il est retrouvé à bord d'un bateau dans le port de Saint-Laurent-du-Var. L'enquête révèlera que c'était le conservateur lui même qui avait commandité le vol à main armé avec ses deux complices et organisé sa propre prise en otage. Fornéris fut condamné en 2002 à cinq ans de prison et le Sisley reprit gentiment sa place au musée de Nice en attendant son troisième rapt.

Mercredi 4 août 2008, en pleine heure de pointe sur la corniche marseillaise, soixante-dix policiers appartenant aux brigades antigang de Nice et de Marseille ainsi qu'à l'OCBC (l'Office Central de lutte contre le trafic de Biens Culturels — les « flics de l'art », disons) arrêtent cinq hommes soupçonnés d'avoir volé quatre tableaux dans un musée niçois. Dans des camionnettes, les enquêteurs découvrent effectivement les toiles dérobées un an plus tôt au musée Chéret de Nice : Falaise de Fécamp de Monet (qui faisait elle aussi partie des tableaux fauchés en 1998 lors de la fausse prise d'otage de Fornéris), deux Jan Bruegel, Allégorie de l'eau et Allégorie de la terre, et notre Allée de peupliers.

Le vol avait eu lieu un an plus tôt. Cinq hommes armés et cagoulés avaient pénétré en plein jour dans le musée Chéret et avaient décroché quatre des plus belles toiles du musée (évaluées à 22 millions d'euros) au nez des gardiens et des visiteurs. Le casse avait été implicitement commandité par Bernard Ternus, un sexagénaire français expatrié à Miami depuis plusieurs années, qui avait informé les cambrioleurs d'acheteurs potentiels pour les toiles. Ternus fut piégé par le FBI lors d'une opération d'infiltration menée par le célèbre agent spécialisé dans le trafic d'art Robert Wittman, qui lançait alors des offres d'achat tous azimuts pour retrouver les œuvres volées au musée Gardner de Boston en 1990 (celle-là, on vous l'a déjà racontée).

L'Allée de peupliers, qui est aujourd'hui exposé au Musée d'Orsay, n'est pas le tableau le plus incroyable qu'Alfred Sisley ait peint mais aucun autre n'eut une histoire aussi chaotique, ni fut inscrit sur les bases de données internationales parmi les pièces les plus recherchées du monde. L'OCBC y a vu le signe d'un destin extraordinaire, un tableau à la fois miraculé et maudit, une peinture que certains disent dotée d'une « âme ».

Lucie Etchebers-Sola enquête en ligne et sur Twitter.