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Scènes d’une messe noire mexicaine

À chaque mois de mars, des sorciers se rassemblent autour de pentacles enflammées pour invoquer le Diable.

par Vincent L. Long
24 Août 2015, 5:00am

Vincent Long est un photographe basé à Melbourne où il vient tout juste de revenir après un séjour en Amérique centrale. Il nous a envoyé ces photos, et on lui a demandé de nous expliquer ce qui se trame dans une messe noire mexicaine.

Être sorcier, je ne sais pas trop ce que cela signifie. D'un point de vue occidental, ça veut sans doute dire qu'on est médecin – ou alors bon pour l'asile. Mais dans la ville de Catemaco, dans l'État de Veracruz au Mexique, être sorcier implique d'être payé pour porter chance aux moins fortunés, pour guérir les malades et pour invoquer le Diable. Dans ce coin où les sorciers sont légion, Gonzalo Aguirre Pech est sans doute le plus connu.

Dans les années 1970, Gonzalo était connu comme Brujo Mayor, ou « sorcier en chef », en vertu de ses compétences mystiques. Il a également aidé au développement touristique de la région et son fait d'arme majeur est sans doute la création d'une conférence de sorcellerie, le Congreso Nacional des Brujos de Catemaco. C'est une sorte de salon pour les sorciers, qui s'est transformé au fil du temps en festival de trois jours. L'événement a lieu en mars et rassemble chaque année environ 200 chamans, ensorceleurs, soigneurs et herboristes, et plus de 5 000 spectateurs.

Il y a quelques années, les Brujos de Catemaco ont acquis une certaine notoriété, notamment à cause de l'aspect macabre de certains de leurs événements. La situation a plutôt évolué depuis, sachant que les sacrifices d'animaux sont désormais interdits dans l'État du Veracruz. Et pourtant, on peut encore trouver des cérémonies authentiques, plus sanguinaires, en se baladant dans les collines du coin. C'est ainsi que je suis tombé sur une messe noire un peu périphérique, tenue dans un lieu nommé Cerro del Mono Blanco, ou la Montagne du Singe Blanc.

La cérémonie se déroule ainsi : chaque participant arrive avec un problème tout particulier dans sa vie – comme un mariage qui bat de l'aile, un désir de vengeance, ou encore un business infructueux. Les personnes s'agenouillent ensuite devant l'un des huit chamans présents et sont bénis avec des incantations, tandis que quelqu'un leur amène des poules. Une fois leurs cous tordus et leurs têtes ôtées, leur sang est déversé sur les têtes des suppliants.

Juste après ça, ils ont fait venir une chèvre. C'est assez dur à voir, parce que la chèvre est visiblement terrifiée et bêle frénétiquement, mais elle est maintenue par une des personnes présentes, qui lui coupe ensuite la gorge. Cette fois-ci, son sang est recueilli dans une grand cruche de cuivre.

Les chamans et les suppliants se passent la cruche tour à tour, buvant le sang chaud de la chèvre. À en croire leur expression, ça n'a pas très bon goût. Mais selon eux, la magie noire ne peut pas marcher sans l'énergie et le pouvoir spirituel du sang. Une fois cette phase achevée, les chamans et leurs nouveaux convertis se rassemblent autour d'un pentagramme de cinq mètres de haut et invoquent le Diable en chantant. Le but était de faire venir la bête parmi nous, ce qui me paraissait être une perspective effrayante.

Le Diable n'est pas apparu – je ne l'ai pas vu, tout du moins. Après un certain temps, on nous a tous menés vers une grotte ornée de crucifix renversés où trônait une énorme statue de Lucifer avec une érection. Tout le monde s'est mis à cracher de la tequila sur son pénis dressé, en déférence à leur divinité. Du fait de l'aspect un peu frénétique des choses, je n'ai pas su dire s'il s'agissait d'admiration ou de dédain.

Enfin, les nouveaux adhérents prêtent allégeance au Diable et promettent d'accomplir leur devoir envers lui, sous peine de perdre leur âme à jamais. Puis l'assemblée des chamans crie « Salut, Lucifer ! » et le sort est scellé. Je ne suis pas resté longtemps après ça. J'avais l'impression d'avoir vu assez de sang et de gore pour la journée – et surtout, j'attachais trop de valeur à mon âme.