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Culture

Deux vodkas et un café frappé 
avec Salman Rushdie

Après avoir été la cible d'une fatwa, l'auteur est aujourd'hui 
celle d'une querelle qui enflamme Twitter.

par Aidan Flax-Clark
04 Novembre 2015, 6:00am

Portrait par Michael Marcelle

Cet article est extrait du numéro « Vers nulle part » de VICE

Dans les romans de Salman Rushdie, les empereurs moghols rêvent d'épouses qui deviennent réalité, et les hommes qui survivent à leur chute d'avion imaginent de scandaleuses biographies alternatives de Mahomet. Ce dernier songe, extrait des Versets sataniques, a franchi les frontières de la fiction pour entrer dans le royaume du réel en 1989, avec l'aimable autorisation de l'ayatollah Khomeini qui a déclaré ces propos « contraire à l'islam » avant de publier la tristement célèbre fatwa appelant à la mise à mort du romancier.

Les rêves de Rushdie sont, pour leur part, dépourvus de tout pouvoir de ce genre. « Ils sont très chiants », a déclaré l'auteur en personne, en sirotant son café frappé à la Russian Tea Room de New York. « Je vide tellement les rêves de leur substance pour les utiliser dans mon travail la journée que la nuit venue, les miens se limitent à me réveiller le matin pour lire le Times, ou parfois me réveiller, me lever et partir en promenade. Je dors très bien. »

Il était 17h30 passées ce jour-là, c'était en juillet, et Rushdie avait passé ses derniers mois enfermé dans ce royaume des ténèbres, celui qui entoure la fin de l'écriture d'un livre et sa publication. Il m'avait accordé deux heures de son temps, que nous étions en train de passer à boire des coups sur l'une des banquettes en cuir rouge du restaurant. Le Russian Tea Room, réputé pour être le point de rendez-vous des personnalités new-yorkaises influentes – Rushdie s'est souvenu d'avoir été courtisé là par son agent, dans les années 1980 – était, le jour où nous nous y trouvions, presque vide. L'antique café aux samovars donnait le sentiment d'être le mausolée d'une ère révolue de décadence et de frivolité.

Le romancier d'origine indienne se comportait, du haut de ses 68 ans, avec une retenue calculée, méthode de protection qui n'a rien de surprenant chez quelqu'un qui est précédé d'une telle réputation. Mais il semblait aussi posséder une certaine délicatesse que ses mains, frêles, trahissaient. Je fus réticent à l'idée de les lui serrer, comme je fus nerveux à l'idée de lui parler. Cet homme a écrit quelques-uns de mes romans préférés. Trois personnes différentes – aucune d'elles ne l'ayant par ailleurs rencontré – m'avaient dit qu'en vrai, Rushdie était un connard. Une autre m'avait affirmé connaître quelqu'un qui avait eu un problème avec lui par mail – à moins que ce ne soit par texto ? –, mail qui aurait apparemment contenu des émoticones ne seyant guère à un lauréat du Booker Prize, nommé Chevalier commandeur de l'ordre de l'Empire britannique.
Tandis que Rushdie finissait son café frappé, je lui ai demandé quel effet cela faisait d'être l'objet de telles anecdotes rapportées par d'autres gens. « Je n'en ai rien à secouer, a-t-il répondu. J'ai l'immense chance d'avoir eu une belle carrière d'écrivain. Les gens ont bien réagi à mon travail et ça m'a permis d'avoir une belle vie. »

Bien qu'il ne se soucie guère de ce que l'on raconte à son sujet, Rushdie – tout sauf un connard, pour ce que je peux en dire – demeure préoccupé par la soif de contes de l'humanité, soif instinctive qui semble perdurer. « C'est incroyable. La première chose que réclament les enfants, ce sont des histoires. Ils ne veulent pas que tu leur dises : "Je vais te raconter comment c'était quand Mamie était jeune." C'est toujours le mot "il était une fois"
qu'ils attendent. »

La manière dont nous racontons les histoires et la raison pour laquelle nous en avons tant besoin sont des questions qui se trouvent au cœur du dernier livre de Rushdie, Deux ans, huit jours et vingt-huit nuits. Le roman, son douzième, raconte le conflit post-apocalyptique qui oppose, de nos jours, les humains aux djinns, créatures mythiques décrites par le Coran comme des êtres composés de « feu sans fumée » et qui, écrit Rushdie, vivent dans un monde « séparé du nôtre par un voile ». L'écrivain nous explique en quelques mots que Deux ans a pris vie grâce aux contes de l'Inde et du Moyen-Orient – Les Aventures d'Hamir Amza, Le Panchatantra ou Les Mille et Une Nuits. Sa fascination pour ces livres, dans lesquels on retrouve de nombreuses histoires traditionnelles relatives aux djinns, lui vient de son enfance et imprègne ses écrits depuis 1981, date à laquelle est paru Les Enfants de minuit. Elle est enracinée plus profondément encore dans Deux ans, ne serait-ce que par le titre – deux ans équivalant à un total de 1 001 nuits.

Notre serveur est finalement arrivé et nous avons pu commander à manger – un bortsch froid pour moi et des crêpes farcies à la viande pour Rushdie. J'ai demandé une vodka pure, glacée – celle du Prince Vladimir, du nom de mon serveur, comme me l'a appris mon ticket de caisse. Rushdie m'a emboîté le pas, laissant tomber son café.

« La plupart de ces histoires n'ont pas été écrites pour les enfants, a-t-il poursuivi, tout comme les contes des frères Grimm. » Dans Joseph Anton, il évoque son père qui les lui lisait durant son enfance à Bombay, où il est né en 1947, huit semaines avant l'indépendance de l'Inde. « Il ne les lisait pas de manière fidèle », a précisé Rushdie.

Il m'a dit qu'il avait imaginé réutiliser ces histoires dans un « roman pour les grands » en introduisant dans le présent un passé mythique ; cette méthode s'est révélée fructueuse, et les djinns en tant que méchants ont parfaitement fait l'affaire. Ces êtres surnaturels – plus connus sous le nom de génies dans l'Ouest – sont en effet « étrangement amoraux ».

Rushdie a ajouté qu'ils constituaient « une tribu d'êtres pour lesquels l'éthique n'a aucun sens, capricieux et fantasques ». Il a alors fait l'éloge des contes de l'Inde et du Moyen-Orient, louant leur niveau d'amoralité et leur laïcité. Ceux-ci parlent de « nature humaine, de personnes rusées, narquoises ou cupides – et parfois, bien élevées et courageuses. Elles ne sont pas pleines de saints et d'anges. Il y a des gobelins et des dragons, que je préfère de loin. »

Au sujet des dragons, Rushdie a dit qu'il avait « bien accroché » à la série Game of Thrones, tout en admettant qu'il s'en était désintéressé au cours de la dernière saison. « J'aime Peter Dinklage. J'aime la fille avec les dragons. Je crois que j'aimerais bien qu'ils gagnent. Je veux qu'ils se marient et qu'ils aient des dragons », a-t-il précisé, en piochant une feuille de salade.

L'image publique de Rushdie n'est pas tant celle d'un romancier talentueux que celle d'un homme relativement acariâtre. Le dernier exemple en date remonte à avril, lorsque six écrivains ont annoncé qu'ils boycotteraient le gala du PEN American Center pour protester contre le choix de l'organisation littéraire, qui avait décidé d'attribuer le Prix pour la liberté d'expression à Charlie Hebdo. Rushdie, dégoûté, avait qualifié les romanciers de « fillettes ».

La liberté d'expression est une question à laquelle on ne peut répondre que par oui ou par non. "Est-ce que tu y crois ?" Dès que tu dis "mais", tu as arrêté d'y croire.

J'ai suggéré que sa propre expérience, le fait d'avoir vécu sous la menace d'une fatwa, avait peut-être contribué à sa hargne. « Le sentiment que j'ai, a-t-il répondu, c'est que les gens n'apprennent jamais rien. Pire, ils retiennent les mauvaises leçons. Ils ont tiré de tout cela une leçon d'apaisement, au lieu de comprendre que la liberté d'expression était une question à laquelle on ne peut répondre que par oui ou par non. "Est-ce que tu y crois ?" Dès que tu dis "mais", tu as arrêté d'y croire. » Parmi les six, quelques-uns étaient de vieux amis. « Aujourd'hui, ils ne me parlent plus. »

Rushdie, qui fut président du PEN entre 2004 et 2006, a déclaré que lorsqu'il avait demandé à l'un des six, Teju Cole, « à quoi il jouait », Cole avait affirmé que la différence entre le cas de Rushdie et celui des dessinateurs de Charlie Hebdo résidait dans le fait que l'équipe du journal avait été attaquée sur la base d'une accusation de racisme. Rushdie s'est opposé à cette vision. « Ils ont été tués pour blasphème. Cela m'a donné l'impression que si les Versets sataniques était attaqué aujourd'hui, ces gens seraient dans l'autre camp – c'est ce que je voulais dire lorsque je parlais de retenir la mauvaise leçon. »

Qu'on l'envisage comme un excentrique amer, un trésor de la littérature mondiale ou un amateur de paillettes ayant épousé Padma Lakshmi, Rushdie demeure avant tout concentré sur son travail. En sirotant une deuxième vodka-tonic, il a évoqué de possibles projets pour la télévision et un « fil ténu à dérouler » susceptible de le mener jusqu'à son prochain roman. « Mais je ne sais pas où je vais pour le moment. »

Dans Deux ans, le narrateur avance que les histoires ne sont jamais les créations d'un seul esprit : elles proviennent d'une « expérience répétée par de nombreuses langues auxquelles, parfois, nous ne donnons qu'un seul nom. » Tout comme les Mille et Une Nuits, écrit à plusieurs mains et que l'on retient non pas pour ses auteurs, mais pour son contenu.

J'ai demandé à Rushdie si cette idée de disparition de l'auteur lui plaisait. « Eh bien, m'a-t-il dit, si le travail de mes contemporains et le mien traversent les millénaires, nous pourrions nous aussi perdre la paternité de nos œuvres. Ce qui ne serait pas une mauvaise chose. J'aime l'idée que les livres puissent être célèbres tandis que leurs auteurs demeurent anonymes.

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Volume 9 Número 10