La société suédoise qui aide les handicapés à se masturber

Comment un godemichet, un Fleshlight et un objet appelé « le Poing d'Adonis » sont devenus des outils militants.

|
24 Avril 2015, 5:55am

Il y a deux ans, la Coopérative de Göteborg pour la Vie Indépendante (GIL) faisait de la sensibilisation sur la condition des handicapés en parlant de leur difficulté à accéder aux bars, tout en essayant de vendre sa propre bière artisanale – ce qui avait d'ailleurs plutôt bien marché. « Nos bières ont gagné plusieurs prix depuis », m'a confié Anders Westerged, le porte-parole de GIL. Mais cette fois-ci, notre sujet de discussion était sensiblement différent. Je l'ai rappelé la semaine dernière, après avoir reçu un colis contenant un godemichet étrange de sa part.

Une société suédoise dénommée Secreta AB, spécialisée dans la promotion d'une approche masturbatoire mécanique et routinière, fabrique un godemichet qu'elle commercialise avec un manuel spécial (que vous pouvez aussi regarder ci-dessous).

Ces instruments sexuels rendent l'acte relativement embarrassant, aussi bien pour l'handicapé que pour l'assistant. Le processus implique une combinaison sanitaire et des mouvements masturbatoires d'une froideur mécanique – et l'ensemble constitue à peu près l'une des situations les moins sexy que vous puissiez imaginer.

Dieu merci, Secreta AB n'est pas une vraie société. Elle fait en réalité partie du plan de communication de GIL pour sensibiliser aux questions ayant trait à la vie des personnes dépendantes d'une assistance. À ce stade, j'avais besoin d'avoir une discussion avec Westgerd afin qu'il m'explique comment un godemichet, un Fleshlight et un objet baptisé « le Poing d'Adonis » pouvaient devenir des outils militants.

VICE : Merci pour le godemichet.
Anders Westgerd :
Heureux que vous l'ayez bien reçu.

Vos jouets sexuels, je veux dire instruments, ont été spécialement conçus pour le salon Live and Function, n'est-ce-pas ?
Oui, exactement. Le salon a eu lieu entre le 14 et le 16 avril dernier. C'est là qu'on a fait le lancement principal. C'est le plus grand salon scandinave consacré aux soins et aux technologies d'assistance. Il y a actuellement un regain d'intérêt sur les technologies d'assistance, mais peu en ce qui concerne la manière dont elles sont effectivement vécues. C'est quelque chose que nous voulons changer. Cette campagne n'est pas vraiment axée sur le sexe ; c'est juste un moyen pour nous d'attirer l'attention des gens. Sexe et handicap restent des suje­ts plutôt tabous. En substance, il s'agit de se détacher de l'idée que d'autres personnes décident comment nous sommes censés vivre nos vies. Nous sommes comme tout le monde, et nous voulons aussi avoir la chance de vivre comme tout le monde.

Quels sont les préjugés les plus courants sur le sexe chez les personnes handicapées ?
Le sexe est quelque chose qui prend beaucoup d'espace, dans les magazines, les séries TV, et les médias en général. Mais personne ne parle du sexe, au niveau individuel, chez les handicapés ; ou si c'est le cas, c'est plutôt à partir d'un point de vue pervers ou dans un délire un peu déviant. En tant que handicapés, les rapports sexuels ne sont pas une chose dont nous parlons beaucoup. Il y a aussi beaucoup de personnes qui pensent que ce n'est pas une chose que nous pratiquons. Ils en viennent à dire des trucs comme : « ce ne sont pas des êtres sexués. »

C'est un peu comme si au lieu d'être des humains dotés des désirs sexuels, nous étions des objets asexués.

Dans quelle mesure cette campagne peut-elle lutter contre ces préjugés ?
J'espère que les gens vont comprendre que nous sommes des individus, et non des objets sans sexualité. Ce n'est pas seulement une histoire de sexe. Cela comprend l'ensemble des aspects de nos vies qui sont plus ou moins planifiés et dictés par une personne supérieure. Nous ne sommes pas considérés comme des gens ordinaires !

Anders tient un des instruments de la Secreta AB

C'est une manière de dénoncer la manière dont les handicapés sont déshumanisés.
Exactement. Nous sommes des êtres humains et voulons vivre comme tels. Nous voulons une vie libre, sur laquelle nous ayons le contrôle.

Qu'en est-il de votre « Poing d'Adonis » ? Est-il possible que cela déplace un peu la discussion que vous cherchez à entamer ?
Il y a des gens qui vont probablement mal comprendre, mais parfois il faut les faire réagir pour s'assurer qu'ils s'impliquent et commencent à réfléchir sur certaines choses. En regardant nos précédentes campagnes – comme la bière et les poupées – ce sont souvent des personnes sans handicap qui s'impliquent dans le débat et aiment nous dire comment les choses sont censées être. Mais généralement, si vous avez la chance d'avoir une conversation avec eux, ils commencent à reconsidérer les choses.

Comment avez-vous présenté ces objets au salon ?
Nous avion un stand vraiment ennuyeux, où nous étions habillés comme des employés de Secreta AB.

Comment vous est venue cette idée ?
Nous avons toujours travaillé avec l'idée de toucher un public plus général, pas tellement les politiciens ou les autorités. Même si c'est aussi important, je pense que la démocratie commence avec l'individu. Nous avons besoin de changer le regard au niveau collectif si nous voulons être vus comme n'importe quel citoyen. Une campagne comme celle-ci nous aide à toucher un public qui, normalement, ne s'intéresserait pas à notre situation. Je pense qu'un débat fonctionne s'il arrive à inclure les extrêmes opposés. Le sexe est une manière d'ouvrir les portes.

Ça se tient. Bonne chance Anders !

Plus d'infos sur le site de Secreta AB

@caisasoze