Sexe

Pourquoi envoyer des photos de bite est un problème

« Drague », agression ou débilité profonde : toutes les raisons sont bonnes pour envoyer ses parties génitales à une inconnue.
22.6.16

Si vous êtes une femme et que vous utilisez un ou plusieurs réseaux sociaux, il y a de fortes chances que vous ayez déjà reçu une dickpic non sollicitée – comprenez une photo de pénis fièrement dressé, alors que vous n'avez absolument rien demandé à qui que ce soit. Car il est extrêmement courant en 2016 de recevoir des membres masculins en gros plan, souvent de la part d'inconnus, que ce soit sur Twitter, sur Instagram, sur Snapchat ou sur Tinder. C'est une « nouvelle technique de drague », paraît-il.

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Je ne vais pas vous mentir, je n'en ai jamais reçu. C'est certainement la raison pour laquelle j'ai été assez surprise, naïve que je suis, de voir une nuée de féministes – mais pas que – s'insurger et prendre la parole sur Twitter face à cette nouvelle tendance. J'avais du mal à comprendre les raisons qui poussaient les mecs à faire ça, et autant de mal à assimiler le dégoût quasi unilatéral des meufs qui recevaient des membres turgescents au format .JPEG. Dans mon imaginaire, il suffisait d'effacer ladite photo et de reprendre le cours de son existence. Mais quand on entend les mots « agression » ou « agresseurs » autour du sujet, on comprend que le problème un peu plus complexe que ça.

C'est pour cette raison que je me suis entretenue avec @aleeshay, qui se décrit comme « féministe à sens unique », militante et à l'origine du Tumblr Dickipedia où elle compile avec humour les dickpics qu'elle reçoit. Aleeshay est body positive et affiche régulièrement son décolleté sur son compte Instagram. Selon elle, c'est la raison pour laquelle elle reçoit autant de pénis. « Apparemment, quand tu postes des photos de toi, beaucoup de mecs pensent que c'est une invitation – alors que ce n'est clairement pas le cas. » S'ensuit alors une salve de photos en messages privés, sur Twitter ou sur Instagram, de pénis sous toutes les coutures.

C'est comme si t'étais tranquille en train de prendre ton petit-déjeuner et qu'un inconnu forçait ta serrure pour venir poser ses couilles sur ta table.

En prenant un peu de recul, Aleeshay n'a pu s'empêcher de s'interroger sur les raisons qui poussent les hommes à faire ça. « En voyant des photos de moi, ces mecs pensent que je suis en l'attente d'une validation, donc ils me foutent une photo de leur bite dans la gueule, parce que ça leur fait de l'effet et qu'ils veulent me le faire savoir. Sauf que je m'en fous, je fais surtout ça pour lutter contre la grossophobie et le body-shaming en ligne ». Elle le dit sans ambages : ça la fait gerber. « C'est de l'agression. Au même titre que les exhibitionnistes dans la rue. Sauf qu'en plus, avec l'anonymat, les mecs sont tranquilles. Le pire ? C'est que ce n'est pas vraiment considéré comme une agression aux yeux de la loi. » Avec son Tumblr, elle entend surtout leur rendre la monnaie de leur pièce . « Et encore, je suis sympa, je ne mets pas leur nom », s'amuse-t-elle. Se pose alors cette question brûlante : Est-ce si problématique ? « Oui. Au même titre que si t'étais tranquille en train de prendre ton petit-déjeuner et qu'un inconnu forçait ta serrure pour venir poser ses couilles sur ta table. »

Thérèse Hargot est sexologue et auteure du livre Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) et elle tient justement à rappeler un aspect important : la loi. « On n'a pas le droit d'imposer des images à caractère sexuel à des personnes mineures majeures sans consentement. » Or, souligne-t-elle, « il faut être adulte pour consentir ». La loi est donc claire, en théorie. Mais en pratique, il serait long et fastidieux d'attaquer un homme pour avoir envoyé une photo de son sexe . « Derrière le jeu de la provoc', les conséquences de cette pratique peuvent s'apparenter à celles du harcèlement : la victime se sent coupable. Les dickpics se sont tellement banalisées que les filles ne se sentent pas légitimes de ressentir de la colère ou du dégoût », éclaire Thérèse Hargot. « Le plus grave, c'est qu'on s'habitue à ne pas prendre en considération ce dont l'autre à envie. C'est un continuum entre ce genre de photos non désirées, les propos à caractère sexuels puis des gestes déplacés. »

Le meilleur écosystème pour comprendre l'ampleur d'un phénomène reste les copines. J'ai voulu savoir si c'était monnaie courante d'avoir affaire à ces exhibitionnistes du dimanche. La réponse a été unanime : toutes mes amies célibataires ont déjà reçu une photo non sollicitée de pénis. « Dans ce cas-là, je ne réfléchis pas, j'affiche le mec en postant la photo sur Twitter », se marre Maria*, « C'est le jeu ! Tu prends le risque de m'envoyer ça, il ne faut pas s'étonner que je fasse des conneries. »

Un sentiment partagé par Jenny*, simple utilisatrice des réseaux sociaux qui se souvient d'un Australien rencontré en vacances. « On s'était juste embrassés mais une fois rentrée à Paris, je me suis mise à recevoir des dickpics dégueulasses. Le mec m'envoyait des photos de sa bite sans crier gare, quand j'étais au bureau, en plus. » Mais que passe-t-il donc par la tête des mecs qui font ça ? Ça ressemble terriblement au début d'un mauvais porno, sauf que le plombier préfère montrer sa tuyauterie sur son smartphone. « Ces mecs envoient des photos en masse quand il cherche un substitut masturbatoire », confirme Jenny, « et après, telle une bouteille à la mer, ils attendent de voir si ça prend ».

Thérèse Hargot a une autre théorie sur le sujet. Pour elle, comme lorsque les adolescents comparaient la taille de leur sexe dans les vestiaires du foot, les hommes seraient guidés par un besoin de prouver leur virilité. « Asseoir sa virilité n'est pas un phénomène nouveau chez l'homme. En revanche, l'utilisation de nouvelles technologies comme le smartphone rend ce besoin plus facile. C'est l'outil qui a banalisé, démocratisé et normalisé ce comportement », explique la sexologue. « Il ne faut pas oublier, aussi, que les enfants baignent dans la culture porno. Laquelle a émergé avec les nouveaux moyens de communication. Il en résulte une maîtrise de ces moyens de communication avec lesquels on peut se prendre facilement en photo et envoyer ces clichés à tout le monde », poursuit-elle C'est comme ça que les rapports à l'image et au corps ont changé ».

Aleeshay, parmi tant d'autres femmes, le dénonce : elle se sent agressée. « Et qu'importe que nous soyons en couple, tout ce qui compte c'est que nous soyons des femmes – donc potentiellement des victimes. » Bref, la prochaine fois qu'un phallus veineux s'incruste dans vos messages privés, n'hésitez pas à le renvoyer sans sommation pour éviter une potentielle récidive.

*Tous les noms ont été changés

Sarah est sur Twitter et vous affichera probablement si vous lui envoyez une image de votre pénis.